Le plan Ecophyto 2018 est l'une des mesures proposées par le Grenelle de l’environnement fin 2007. Il visait réduire de 50 %, « si possible », l’usage des produits phytosanitaires d'ici 10 ans. « Si possible » : tout est dans cette mention ambiguë ajoutée à la toute dernière minute par la FNSEA, premier syndicat agricole français. On se demande aujourd'hui l'intérêt d'objectifs avancés si mollement. Selon les chiffres de la Banque Nationale des Ventes distributeurs (BNV-d) révélés par Mediacités, 70 811 tonnes de pesticides ont été vendus en Occitanie entre 2009 et 2016. C'est beaucoup plus que la moyenne des régions métropolitaines (40 937 tonnes). Seule la Nouvelle Aquitaine la dépasse avec 89 719 tonnes. Pis : entre 2009 (6 209 tonnes) et 2016 (9 918 tonnes), malgré les recommandations du plan Ecophyto, les ventes ont bondi de 59,7 % en Occitanie !

Ces chiffres cachent de grandes disparités au sein de la région. Ainsi, l'Hérault et le Gard réussissent le triste exploit de se hisser dans le top 10 des pires départements de France, avec respectivement 13 125 et 12 871 tonnes de produits phytosanitaires vendus entre 2009 et 2016. La Lozère (75 tonnes) et l'Ariège (576 tonnes) sont mieux lotis.

En Haute-Garonne, si 3 603 tonnes de pesticides ont été vendues entre 2009 et 2016, la tendance était à la baisse l'an passé ( -46,8 % par rapport à 2015). Il n'y a pas non plus de quoi se réjouir quand on dresse la liste des produits phytosanitaires aux noms si poétiques vendus dans le département en 2016: 79,1 tonnes de glyphosate (herbicide, cancérogène probable), 19,3 tonnes de s-metolachlore (herbicide, cancérogène possible), 18,8 tonnes de chlortoluron (herbicide, cancérogène, peut nuire au foetus), 8,5 tonnes de chlorotalonil (fongicide, cancérogène), 5,4 tonnes de pendimethanil (herbicide, cancérogène possible), 5 tonnes de tebuconaloze (fongicide, cancérogène possible, risque de malformation du fœtus). On continue ? 4,7 tonnes de 2,4 d (herbicide, cancérogène possible), 4,3 tonnes de prochloraze (fongicide, cancérogène possible, perturbateur endocrinien potentiel), 3,7 tonnes de thirame (fongicide, perturbateur endocrinien), 2,3 tonnes de dimethenamide-p (herbicide, cancérogène possible), 2,2 tonnes de mancozebe (fongicide, cancérogène probable, perturbateur endocrinien)... Et la liste est encore longue.

« Des chiffres effrayants ! », s'alarme Sabine Martin, administratrice de France Nature Environnement en Midi-Pyrénées, fédération régionale regroupant 140 associations de protection de la nature. On voit qu'il n'y a pas eu de réelle volonté d'atteindre l'objectif du plan Ecophyto. En Occitanie, l'utilisation massive du glyphosate, qui pollue nos rivières, est d'autant plus inquiétante que la région est caractérisée par un manque d'eau chronique ». FNE Midi-Pyrénées préconise l'arrêt de l'utilisation du glyphosate « le plus rapidement possible » et le recours à des techniques agroécologiques sans pesticides.

Avec l'interdiction de l'utilisation des pesticides pour l’État, les collectivités locales et les établissements publics depuis le 1er janvier 2017, et celle à venir pour les particuliers à partir du 1er janvier 2019, ces chiffres devraient théoriquement baisser dans les prochaines années. Mais « il n'est pas impossible que l'on constate encore une hausse des ventes cette année et l'an prochain, si les particuliers décident d'acheter plus de pesticides pour constituer des stocks avant l'interdiction », craint Marie-Laure Cambus, directrice de la fédération FNE Midi-Pyrénées. Par ailleurs, ces usages non-agricoles ne représentent aujourd'hui qu'une petite part de l'utilisation de pesticides en France, estimée entre 5 et 10%.

 

Bidule pesticide

Pour aller plus loin, retrouvez notre enquête détaillée sur l’empoisonnement de la Loire Atlantique aux pesticides. Découvrez également notre carte exclusive de la France toxique ainsi que tous nos éclairages régionaux en Auvergne Rhône-Alpes, Hauts-de-France et Pays de la Loire.

 

En coulisse: d'où viennent les chiffres de Mediacités ?
«Je commençais à en avoir assez de répondre non», explique Laurent Coudercy, responsable du services Données de l’Agence française pour la biodiversité. Ce fonctionnaire basé à Orléans était régulièrement sollicité pour donner accès à la BNV-d, soit la Banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires, dont sont issus les chiffres publiés par Mediacités. Qui lui demandait ? Des militants environnementaux, des entreprises, des collectivités, syndicats des eaux, etc. Et régulièrement, il devait leur expliquer à tous que ce n’était pas possible…Fait surprenant, il assure n’avoir jamais reçu de demande de journalistes, avant celle de Mediacités. Il faut dire qu’il a fallu attendre quatre mois, envoyer une vingtaine de mails et autant d’appels téléphoniques, harceler (poliment) deux services communication remonter via moult services obscurs pour obtenir seulement les coordonnées de ce monsieur. C’était en septembre 2017, et nous aurions pu obtenir la même fin de non-recevoir que les autres. Mais à ce moment-là, tout venait de changer pour la BNV-d...Car pendant l’été, la CADA, a tranché. D’un coup de plume, le 6 juillet, la Commission d’accès aux documents administratifs a réglé son compte à l’argument de “secret industriel et commercial” mis en avant par les distributeurs et le lobby des pesticides, depuis la création de la BNV-d, en 2009, pour permettre le calcul de la redevance pour pollutions diffuses et la traçabilité des ventes des produits phytosanitaires, selon le fameux principe du “pollueur-payeur”. Au nom de l’intérêt général, et dans le cadre fixé par le Code de l’Environnement, toutes les données recensées depuis 2008 ont été libérées.La CADA a été saisie par Etienne Dervieux, retraité breton et bénévole au sein d’Eaux et Rivières, une association ayant déjà fait ployer Monsanto… Le militant, un expert des données sur les pesticides basé à Vannes, a décidé de tenter le coup. « Nous avons fait une demande, c’est relativement facile, et voilà… », sourit Etienne Dervieux.Les données de la BNV-d sont donc désormais en ligne, téléchargeables sur le site data-Eau-France. Les chiffres sont déjà venus enrichir le “visualiseur” de données sur les pesticides d’Eaux et Rivières, un outil incroyable qui combine 1 milliard d’infos chiffrées sur ce sujet hautement sensible en Bretagne…Ils devraient intéresser plus largement, tant cette “banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires”, n’est rien de moins que « le meilleur outil qu’on ait pour évaluer l’utilisation des phytosanitaires en France », selon Laurent Coudercy.On y trouve pour chaque année plusieurs types d’informations : les substances vendues dans chaque département, leur poids en kilos, le type de distributeur, etc. Ces chiffres permettent ainsi de connaître avec précision la quantité de glyphosate ou de n’importe quelle autre des 500 substances vendues, dans chaque département, depuis 2008.Ces données ne sont toutefois pas parfaites… Premier biais à garder en tête : elles sont déclaratoires. Plus gênant encore, ce sont de simples chiffres de vente et la BNV-d ne dit rien des acheteurs des produits phytosanitaires, ni de la façon dont ils s'en sont servi. Difficile alors d’en tirer des conclusions définitives sur leur utilisation. Difficile aussi de calculer des ratios à l’hectare de surface agricole utilisée, puisqu'on sait que ces produits ont été achetés dans un département mais pas s'ils y ont été utilisés. Enfin, la BNV-d ne montre rien non plus des phytos achetés à l’étranger, notamment dans les régions frontalières. Bref : la BNV-d n’est pas un miroir de l’état des pratiques agricoles. C’est un outil imparfait, qui plus est compliqué à lire. Mais c’est aussi un des seuls dont on dispose.
Julie Reux