Cela devait être une formalité... Le 17 septembre, le Sicoval, la communauté d'agglomération du Sud-est Toulousain, met à l'ordre du jour de son conseil communautaire la vente du Bikini, l'une des plus célèbres salles de concerts de l'Hexagone. Bizarrement, beaucoup d'habitués de ce lieu ont toujours été persuadés que cette salle de 2000 mètres carrés, installée sur le parc technologique du Canal à Ramonville appartenait déjà à Hervé Sansonetto, son emblématique gérant. En fait pas du tout : le propriétaire, c'est bel et bien le Sicoval. Hervé Sansonetto, par le biais de la société Hélicon, en est seulement l'exploitant et le gérant. Plus pour très longtemps puisqu'il s'apprête à racheter la salle mythique. « Le prix de vente du bâtiment "Le Bikini", des VRD (voirie, réseaux divers) et du parking d’environ 190 places de stationnement sur un terrain d’environ 18 385 m² est fixé à 2 500 000 € », peut-on lire dans le rapport du conseil communautaire. Un prix qui a fait tousser une partie des élus présents. 31 d'entre-eux ont voté contre cette délibération, se sont abstenus ou ont refusé de voter ; 37 ont voté pour. La vente a donc été actée. Mais de justesse...

Un salle sur mesure

Pour bien comprendre les raisons de ce désaccord, un petit retour en arrière s'impose. Lorsque le 21 septembre 2001 l'usine AZF explose, le Bikini, petite salle de concert de 500 places, située pile poil en face, de l'autre côté de la Garonne, part en fumée. En l'espace d'un claquement de doigt, un monde s'écroule. Tout le savoir-faire artisanal, tout le feeling des Sansonetto (Hervé y travaille avec sa mère et ses frères) vient de passer à la trappe. Le clan avait réussi la prouesse de transformer une vulgaire guinguette de bord de rivière, dans une ville où le rock n'avait pas le droit de cité, en un des clubs les plus populaires du pays. Un club ou des artistes tels que la Mano Negra, les Bérus, les Rita Mitsouko, les Sheriff et bien d'autres se sont succédé. Un antre où le patron, qui brandit son appartenance au parti socialiste (en 1988, pendant la présidentielle, il placarde une affiche géante de Génération Mitterrand à l'entrée du Bikini), n'hésite pas à faire des soirées de soutien aux sans-papiers, à Ras l'Front...

L'ancien Bikini, photographié en 2005 par Frédéric Scheiber.
L'ancien Bikini, photographié en 2005 par Frédéric Scheiber.

Avec la catastrophe d'AZF, cet univers n'est plus qu'un lointain souvenir. Il faut donc reconstruire, mais ailleurs. Les soutiens affluent : individuels (Arno, Manu Chao...), privés, associatifs et politiques. Les camarades du PS serrent les rangs. Pierre Cohen, alors maire PS de Ramonville et pote d'Hervé Sansonetto, raconte : « Pierre Izard (ancien président PS du conseil départemental) voulait filer un coup de main, Martin Malvy (ancien patron PS de la région) aussi, on a alors monté un projet avec le Sicoval (PS). Le deal, c'était qu'Hervé investisse tout ce qui lui restait dans les murs et, nous, on s'occupait de lui construire un toit. » En clair, il faut lui reconstruire une salle de concert sur mesure. Mais ça, personne ne s'en est jamais vraiment caché. Tout est d'ailleurs clairement énoncé dans l'article 2 des conditions particulières du bail commercial signé en septembre 2006 entre le Sicoval et l'entreprise d'Hervé Sansonetto : « Le local a été construit en vue de sa location à la Sarl Hélicon en considération de son activité et selon ses desiderata dans le cadre de la politique de soutien aux musiques actuelles ».

Presque 5 millions d'euros d'argent public

Le 1er décembre 2003, le Sicoval prend une délibération pour donner son feu vert à la construction du nouveau Bikini. Entre les études, la voirie et les réseaux, les divers aléas, tel que l'achat et la sécurisation d'un terrain de 22 785 m2 et, bien sûr, l'édification d'un bâtiment flambant neuf capable d'accueillir 1500 personnes, 3 967 137 € HT sont mobilisés. Taxes comprises, la somme monte à quasiment 4,8 M €, exclusivement financée avec de l'argent public provenant de l'Etat (18,65 %), de la Région (28 %), du Département (28 %) et du Sicoval (25,35 %). Ce dernier a dû emprunter 1,205 M € pour permettre au Bikini de retrouver une seconde vie... Hervé Sansonetto casse lui-aussi sa tirelire pour doter son nouveau lieu d'une piscine extérieure, d'une cuisine capable d'accueillir 80 couverts, d'un bar en rez-de-chaussée, d'un autre au balcon. Il aménage également le patio, plante des espaces verts, fait des loges, des bureaux, investit dans une sono et dans l'éclairage.

Logiquement, le loyer payé par la société Hélicon d'Hervé Sansonetto aurait dû servir à éponger la ligne de crédit contractée par le Sicoval. Il n'en est rien ! Selon le bail commercial établi en mai 2006 pour une durée de 9 années renouvelables, le « loyer mensuel est fixé à 5166 euros HT, payable par trimestre d'avance ». Soit à peu près 70 000 euros par an. Petit hic, il n'est pas révisable. Très vite, entre l'entretien du terrain, du bâtiment et le remboursement de l'emprunt, la salle du Bikini devient un boulet pour le Sicoval. Un boulet de 170 000 euros par an. Cela signifie qu'en déduisant le loyer payé par Hervé Sansonetto, le Sicoval creuse chaque année un trou de 100 000 euros. Comme cela dure depuis dix ans - Le Bikini a ouvert en 2007 -, le calcul est simple : le Sicoval a perdu 1 millions d'euros dans cette opération...

Pour l'écologiste Henri Arevalo, ancien vice-président du Sicoval et aujourd'hui simple conseiller communautaire, il y a un malaise : « L'explosion de l'usine, les qualités humaines d'Hervé Sansonetto... tout cela nous a conduit à faire preuve de bienveillance collective pour l'aider à remonter sa salle. Mais on a été quelques-uns à alerter sur un montage  financier "borderline". Et voilà que le sujet revient sur le tapis avec la vente de la salle à un prix très bas. Une fois de plus, c'est très limite ». Henri Arevalo n'est pas le seul à le penser. Début novembre, dans le journal municipal de Labège, trois élus divers droite de la liste « Labège autrement » dénonçaient eux-aussi « un soutien massif de l'Etat et des collectivités locales » qui aboutit à « une privatisation de cet outil de notre politique culturelle ». Et de marteler : « Quelles sont les vraies motivations qui ont amené nos élus à approuver cette cession ? » L'ancien président PS du Sicoval, François-Régis Valette, y va lui aussi de quelques piques : « Cette salle a largement été financée par le Département, la Région et l'Etat. Une concertation avant la vente aurait donc dû avoir lieu avec ces acteurs. A ma connaissance, cela n'a pas été le cas. Et puis surtout, je ne comprends pas comment en dix ans, cette salle si bien entretenue aurait perdu la moitié de sa valeur. Le prix a été sous-évalué ».

« Rien de scandaleux »

« Arrêtons d'être malsain, s'indigne Pierre Cohen. On ne peut pas faire comme si on vendait une simple maison. C'est quand même Le Bikini, c'est-à-dire une marque de renommée internationale. Qui d'autre qu'Hervé Sansonetto peut l'acheter ? » Il n'empêche ! Cette salle a été financée avec de l'argent public, objecte-t-on. « Je voudrais juste qu'on se rappelle du contexte de l'explosion d'AZF, rétorque l'ancien élu de Ramonville. La puissance publique a même aidé des écoles privées à se reconstruire. Il n'y a donc rien de scandaleux à avoir aidé le Bikini. Et puis, ce débat il fallait l'avoir en 2003. Aujourd'hui, ce qui compte vraiment, c'est de savoir si le Sicoval rentre dans ses frais en vendant à ce prix ».

Qu'en pense-t-on justement au Sicoval ? « Si on vend cette salle avec l'accord du département et de la Région, c'est qu'effectivement elle nous fait perdre 100 000 euros par an. De plus, il faudrait y faire rapidement des travaux et investir 400 000 euros, répond Emmanuel Auger, directeur du cabinet du président du Sicoval Jacques Oberti. Le Sicoval ne peut plus se le permettre. On a donc trouvé un accord avec l'exploitant, la société Hélicon d'Hervé Sansonetto qui accepte de nous la racheter 2,5 millions d'euros. Soit le prix fixé par les Domaines [NDLR : Direction Nationale d'interventions domaniales, service de l'Etat rattaché à la direction générale des finances publiques]. Ce qui nous permet de retomber sur nos pattes sans perdre de l'argent ». Hervé Sansonetto, malgré plusieurs relances, n'a pas souhaité répondre à nos questions.