Un homme est assis avec son chien au pied d'une colonne Morris, avenue Charles-de-Fitte, dans le quartier Saint-Cyprien à Toulouse. Une voiture de police se gare à son niveau. Quatre hommes en uniforme s'approchent. Deux d’entre eux, mains sur la ceinture, surveillent les alentours. Les deux autres soulèvent le sans-abri, l’aident à ramasser ses couvertures et son gobelet où gisent quelques pièces. Ils lui demandent de partir à l'ouest. Le chien n’aboie pas. Il suit son maître en direction du quartier plus excentré de Patte d'Oie. Une scène ordinaire à Toulouse, où les SDF sont régulièrement délogés des avenues les plus passantes.

La loi française reconnait un droit opposable au logement. L’État est garant de ce droit. Mais sous les effets de la crise économique et de la crise migratoire, en dix ans, le nombre de personnes sans domicile fixe a augmenté de 50% en France. « Je ne veux plus d'ici la fin de l'année avoir des femmes et des hommes dans les rues », avait déclaré Emmanuel Macron en juillet. La promesse est «  impossible à tenir à ce jour » car « aucune mesure sérieuse n'a été prise », dénonce le président d'Emmaüs France, Thierry Kuhn. 200 000 personnes seraient SDF en France, selon RTL. De son côté, la Préfecture de Haute-Garonne jure que « toute personne sollicitant un hébergement se voit proposer une solution. Depuis le 15 novembre, un effort sans précédent de création d’hébergements a été accompli, ce qui permet de ne plus refuser d’hébergement de famille à la rue. »

Il n'empêche ! A Toulouse, il y aurait encore 600 personnes vivant dans les rues, selon la mairie. Et la politique de la municipalité à leur égard est au coeur des débats. La ville rose mène-t-elle la vie dure aux SDF ? Lors de son premier mandat, en 2006, Jean-Luc Moudenc (UMP) avait frappé fort en mettant en place la très décriée Brigade Anti Marginalité. A l'époque, un groupe de SDF qui squattait l’Île du Ramier et avait eu affaire à elle dénonçait la pression municipale pour les faire partir. Cette brigade a cessé de fonctionner avec l’arrivée de la municipalité de Pierre Cohen (PS) en 2008. Elle réapparaît sous une autre forme depuis le retour de Jean-Luc Moudenc au Capitole, avec la création du dispositif Action Marginalité Insertion (AMI), au sein duquel les policiers municipaux sont associés à des travailleurs sociaux pour « améliorer la tranquillité et la sécurité publique tout en accompagnant une population précaire vers la réinsertion ».

« Nous essayons de faire un suivi social et de répondre à toutes les situations, bien que les sans-abri relèvent de la compétence de l’Etat », précise Jean-Luc Moudenc. L'adjoint aux Affaires sociales Daniel Rougé vante quant à lui « le dialogue et la médiation sociale menés sur l'espace public » grâce à l'AMI. Claude Touchefeu, conseillère municipale d'opposition (socialiste) et ancienne élue chargée de la mission sociale auprès de l'ex-maire PS Pierre Cohen, est plus critique sur le nouveau dispositif : « Ces brigades qui circulent en présence de policiers municipaux desservent le travail social », estime-t-elle.

« La police municipale veut nous faire partir en dehors de la ville. Ils viennent vers 5 heures ou 6 heures du matin, ils nous réveillent et nous font dégager. »

Qu'en pensent les principaux concernés ? Sous les balcons de la mairie, square Charles de Gaulle, Nico, 35 ans, fait la manche. D'une voix éreintée, il raconte son quotidien : « On fait tâche. La police municipale veut nous faire partir en dehors de la ville. Ils viennent vers 5 heures ou 6 heures du matin, ils nous réveillent et nous font dégager. Ils nous ont déjà virés de l'avenue de la Garonnette. Du coup on dort plus loin. C’est tous les jours comme ça. On mange un peu grâce aux maraudes et à la manche. » Un peu plus loin, rue Alsace Lorraine, Pollux, 21 ans, est adossé à un mur. Assis en tailleur sur un bout de carton, il ironise : « Il a environ deux ans de cela, la police était plus laxiste. Maintenant, au-delà de trois personnes assises ensemble, ils considèrent qu'il s'agit d'un rassemblement et nous font partir ».

Brandon, 19 ans, fait la manche avec Pollux. Il dresse le même constat d'un harcèlement constant de la part de la police municipale : « Les policiers municipaux nous délogent des trottoirs. Ils nous virent de la rue Alsace Lorraine en nous faisant remonter vers la gare. Le soir, pour dormir, je trouve des halls d’immeuble. Il y a beaucoup d’associations à Toulouse. On peut se doucher, laver nos vêtements, voir un médecin. Les Toulousains sont sympas avec nous, la mairie pas du tout ». Dans le quartier de Saint Cyprien, Ludo, 33 ans est lui aussi en colère : « Je suis Toulousain, je vis ici depuis toujours. J'ai souvent demandé un petit logement à Habitat Toulouse mais on ne m'en a pas donné. Je ne partirai pas de Toulouse. C'est ma ville ». Ironie du sort, lui et ses camarades d'infortune se retrouvent place Jean Diebold, du nom de l'élu qui avait imaginé la Brigade Anti Marginalité en 2006.

27 novembre : le Secours Populaire verbalisé !

Les méthodes de la police municipale toulousaine vis-à-vis des plus démunis sont de plus en plus contestées. Durant la nuit du 25 au 26 septembre, avenue Étienne Billières, elle a délogé sans ménagement les sans-abri - des migrants qui dormaient sous des tentes devant la veille sociale -, avec l'appui de la police nationale. Résultat : les sans-abri se sont installés à deux pas, au pied de la Cité Roguet. Le dimanche 27 novembre, sur la place du Salin, la police municipale est allée jusqu'à verbaliser... le Secours Populaire Français ! Le tort de l'association ? Une occupation illégale du domaine public là-même où le Secours Populaire sert des petits-déjeuners depuis 35 ans aux personnes en grande précarité. Une tribune publiée dans la foulée sur le site de Mediapart avait aussitôt secoué les réseaux sociaux.

Pour faire cesser la polémique, la mairie a dû confirmer deux jours plus tard que l'association caritative pourrait continuer la distribution de petits-déjeuners durant la période hivernale.

https://twitter.com/dstsernin/status/935897714512007170

« Je ne veux pas qu’on faiblisse sur la dispensation de l’aide alimentaire, insiste Daniel Rougé. Nous servons 150 000 repas par an au restaurant social du grand Ramier. Nous soutenons aussi les Restos du Cœur qui en distribuent 120 000 chaque année sur trois places toulousaines. Des petits-déjeuners sont aussi servis au Raisin avec l’association Mains Tendues et le soir, c’est le Secours Catholique qui offre des repas dans les rues. »

A Toulouse, des bureaux et des logements vides en pagaille

La ville se félicite de la création d'un centre d'accueil pour jeunes sans-abri dans le quartier Paléficat, l'un des seuls en France à prendre en charge les SDF avec leurs chiens. En revanche, en 2013, pendant sa campagne municipale, Jean-Luc Moudenc (UMP) avait promis la création d’une bagagerie gratuite, dans laquelle les SDF pourraient laisser leurs sacs en sécurité. La municipalité ne semble pas pressée de la mettre en place. « C'est encore à l’état de projet », confie Daniel Rougé. Le service de presse de la ville nous assure que cette question sera à l’étude en 2018. Le 12 décembre dernier, Mediacités avançait le chiffre de 240 000 mètres carrés de bureaux vides dans l’agglomération toulousaine. De quoi, peut-être, aider la prospection municipale…

En bord de Garonne, Droit au Logement 31 occupe un pavillon désaffecté de l’hôpital de la Grave et y héberge 40 familles. Cela ne va pas durer : des travaux pour la réalisation d’appartements grand standing doivent commencer en 2018 selon Bertrand Serp, maire du quartier. Le DAL s'est fait une spécialité de la réquisition de lieux à l'abandon pour loger les personnes dans le besoin. Selon l'association, la ville compterait 23 000 logements vides. « Difficile d'en dire le nombre exact, conteste Franck Biasotto, adjoint au Logement et Président de la commission habitat à la Métropole. A l’époque de l'explosion de l'usine AZF, en 2001, la municipalité avait pu recenser 250 logements vides et mobilisables immédiatement. Il s’est avéré qu’il n'y en avait que 10% utilisables tout de suite car ils répondaient aux conditions de sécurité, d’électricité et de chauffage ».

Des logements sociaux inaccessibles aux plus pauvres !

Selon François Piquemal, porte-parole du DAL 31, les difficultés d’accession au logement social sont l'une des causes du nombre élevé de sans-abri à Toulouse. « Les choix politiques ne sont pas portés sur le logement social, explique-t-il. En 2016, le budget municipal était de 15 millions d’euros pour le logement. Par comparaison, celui consacré à l'embellissement s'élevait à 60 millions sur 3 ans. On ne veut pas exempter la mairie de ses responsabilités. Nous sommes dans une ville riche, plus d’argent pourrait être injecté dans le logement de transition. »

Franck Biasotto s'en défend : « L’Etat nous impose de produire un peu plus de 2 700 logements sociaux chaque année sur Toulouse, dans le cadre de l’objectif de la loi Duflot fixé à 25% de logement sociaux en 2025. » Certes. Mais les chiffres sont révélateurs. A ce jour, la Métropole toulousaine a accordé des permis de construire pour 1 159 PLAI (Prêt Locatif Aidé d'Intégration, réservés aux plus précaires), 1 919 PLUS (Prêt Locatif à Usage Social, la catégorie intermédiaire) et 1 149 PLS (Prêt Locatif Social, pour les ménages les plus aisés parmi ceux pouvant prétendre au logement social). Problème : sur les 28 000 demandes de logements dans la Métropole, 70% sont des demandes correspondant au PLAI. L’évolution de l'offre n’est donc pas du tout à la hauteur du nombre grandissant de demandeurs de cette catégorie. Résultat : les logements sociaux sont difficilement accessibles aux plus pauvres. Un comble !

Fatihah Chenine
Après une maîtrise de lettres modernes en 1994 à l'Université Toulouse - Le Mirail, j'ai travaillé pour Radio France Toulouse et La Dépêche du Midi. En 2000, j'ai participé à la mise en place de Tout Toulouse, hebdomadaire de ville du groupe Le Monde - Midi Libre. Mes sujets de prédilection sont ceux qui ont trait à la condition des femmes. Journaliste de terrain, je me déplace en France et à l'étranger. Chaque voyage est pour moi bien plus qu'une aventure, c'est aussi l'occasion de mieux comprendre la nature humaine.