Au moins une fois par semaine, Didier Carrié est en contact avec l’industrie pharmaceutique. Entre 2012 et 2016, les laboratoires ont versé 79 330 euros au doyen de la faculté de médecine de Toulouse Purpan pour financer repas, transports, hébergements et invitations à des colloques. C’est le record parmi les dirigeants de facs de médecine de l’Hexagone les plus gâtés par les labos pharmaceutiques, selon le classement réalisé grâce à l’extraction de données de l’association Regards citoyens, à partir du site transparence.sante.gouv.fr .

« Cet argent ne va pas dans ma poche, je ne maîtrise pas combien dépensent les laboratoires quand ils m’invitent, rétorque le cardiologue. Je n’ai pas l’impression de voler ce que je fais. Je travaille 15 heures par jour pour la médecine. Un libéral d’une clinique privée gagne au moins trois fois plus qu’un praticien d’hôpital public comme moi. » A sa décharge, « sa spécialité est particulièrement approchée par l’industrie pharmaceutique, contrairement à d’autres services, car davantage « rentable » en termes de commandes de matériel, témoigne Marine Planchand, vice-doyenne étudiante en quatrième année à la faculté voisine de Rangueil, qui fait partie de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier. Lors de mon externat aux urgences, les visiteurs médicaux ne venaient pas. »

 

 

Le doyen de la fac de médecine de Purpan, régulièrement payé par les labos

Les liens d’intérêts ne sont pas forcément des conflits d’intérêts. Ces liens deviennent conflits lorsqu’ils suscitent un doute sur le mobile des décisions. Par exemple, si un médecin noue des relations avec un seul laboratoire et qu’il prescrit uniquement ses produits alors que ceux des concurrents sont moins chers ou davantage efficaces, on peut le soupçonner de conflits d’intérêts. Didier Carrié admet avoir été payé 1 000 euros la demi journée par Abbott, Astrazeneca, Boster et Biotrinic, à raison de deux ou trois fois par an pour chaque laboratoire, afin d’« être mis dans le secret de leurs évolutions technologiques et de donner [son] expertise sur les matériels qu’ils développent ». « Cela poserait problème si je travaillais avec un seul industriel et que je commandais uniquement son produit. Cela n’est pas le cas », se justifie-t-il. 

Comme la plupart des médecins, Didier Carrié est atteint de ce que certains experts appellent « l’illusion de l’unique invulnérabilité » : il estime que le lobbying n’influe pas sur ses décisions, mais pourrait altérer celles des autres médecins. S’il avoue que « la frontière est floue entre un lien et un conflit d’intérêts », il pense qu'il suffit de savoir s’imposer des limites éthiques. « Il y a des choses que j’ai refusées, se défend-t-il. Comme le fait d’écrire des articles scientifiques pour vanter du mauvais matériel. »  

Le doyen a souhaité que les étudiants de quatrième année de la faculté de Purpan soient sensibilisés à la question de la prévention des conflits d'intérêts depuis la rentrée 2017, avant même la signature de la charte éthique des doyens de faculté de médecine. Après Bordeaux, Toulouse a été une des premières facultés à mettre en place un cours sur les relations avec l’industrie pharmaceutique. « Il permet d’être en mesure d’expliquer ensuite cette distinction à nos futurs patients et de déterminer la valeur d’une étude scientifique financée par les labos », apprécie Marine Planchand. La faculté de Rangueil, elle, dupliquera l’initiative à la rentrée prochaine. Déjà, celle de Purpan était mieux placée dans le premier classement des facultés en matière d’indépendance, publié en janvier 2017 par le Formindep.

A Rangueil aussi, le doyen entretient des liens d'intérêts avec l'industrie

Elie Serrano, le doyen de la faculté de médecine de Rangueil, qui n’a pas répondu aux questions de Mediacités, entretient aussi des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique. Tout comme plus des trois-quarts des médecins de CHU. Depuis 2012, le « big pharma » a dépensé pour 23 208 euros de frais pour Elie Serrano. Si ces liens d’intérêts sont aussi fréquents et communément admis, c’est avant tout parce que la formation médicale continue est financée à hauteur de 98% par l’industrie pharmaceutique, faute de budget public, selon un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (Igas).

Quand les médecins sont aussi enseignants, ils sont d’autant plus sollicités dans l’espoir qu’ils glissent le nom de leurs produits en amphi. « Je ne cite aucune marque avec les étudiants », réagit Didier Carrié. Il s’évertue à rappeler leurs devoirs aux enseignants, comme donner le nom de la molécule (« paracétamol », par exemple, plutôt que celui du médicament « Efferalgan »). Ou décliner leurs liens d’intérêts avant de commencer un enseignement. Aussi nombreux soient-ils.

 

Cette enquête s'inscrit d’une série d’articles de Mediacités consacrés à l’influence des laboratoires pharmaceutiques sur les acteurs du secteur de la santé.

A lire aussi : notre enquête sur le lobbying exercé dans les CHU. En France, plus des trois-quarts des médecins d’hôpitaux entretiennent des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique. Le CHU de Toulouse est l'un des seuls de France à agir pour mieux prévenir les conflits d’intérêts.

Le Lot-et-Garonne, terre de pression de l'industrie du médicament. Le député médecin Michel Lauzzana est particulièrement sensible aux arguments du laboratoire américain Bristol-Myers Squibb, qui produit à Agen l'Efferalgan et le Dafalgan. Le géant de l'industrie pharmaceutique n'hésite pas à manier le chantage à l'emploi pour dicter sa loi.

Un député de l’Hérault cible des lobbys des labos. Selon un palmarès réalisé par Mediacités, le député LREM Jean-François Eliaou est le deuxième médecin de l’hémicycle le plus gâté par l’industrie pharmaceutique. Laquelle pratique un lobbying intensif pour tenter d'influencer les lois sur la santé.