Dans le centre historique de la Ville rose, difficile de ne pas en croiser. Là, de bon matin, un cadre pressé pédale fort, gilet jaune sur costume. Ici, voilà un père de famille qui amène son petit à l’école, sanglé sur son siège-enfant. Même la Côte Pavée ne résiste plus aux vélos équipés d’assistance électrique. La cité semble avoir ouvert son coeur à la petite reine et converti ses habitants à ce mode de déplacement doux. Un trompe-l’oeil ? Mi-mars, la Fédération française des Usagers de la Bicyclette (Fub) publiait son « Baromètre des villes cyclables ». Et Toulouse se classe en queue de peloton des grandes villes de France, les cyclistes y jugeant le climat vélo « plutôt défavorable ».

La dernière enquête « Ménages Déplacements » publiée en 2013 par le syndicat mixte des transports en commun (SMTC) de l’agglomération toulousaine, Tisséo, notait aussi que « le vélo est encore peu utilisé au quotidien », ne représentant à l'époque que 2% des trajets. Quand il faut parcourir entre un et trois kilomètres, deux Toulousains sur trois prennent la voiture, indique le document. Par ailleurs, selon l’Insee et son enquête annuelle de recensement 2015, 7% des actifs toulousains se rendent au travail à vélo : c'est beaucoup moins que Bordeaux, Strasbourg, ou Grenoble, mais un peu plus que Montpellier ou Nantes.

 

Hyper-centre, commune, métropole, agglomération… Les statistiques sont visiblement très variables en fonction du périmètre choisi. « Il y a eu une avancée à deux vitesses, avec d’un côté le coeur de ville, de l’autre les faubourgs et la périphérie, au point mort », constate Sébastien Bosvieux, vice-président de l’association toulousaine 2 pieds 2 roues (2P2R) qui milite pour le développement du vélo au quotidien et de la marche en ville. « Le taux d’usage du vélo devient en effet très faible dès que l’on s’éloigne du centre », confirme le premier adjoint au maire délégué aux déplacements, Jean-Michel Lattes.

Des pistes cyclables « en vermicelles »

Toulouse bénéficie d’une topographie plutôt plane et d’un climat doux, facteurs favorables au développement du vélo, mais pâtit de son étalement, avec une superficie supérieure à celle de Paris intra-muros. Les déplacements se font aujourd’hui à l’échelle de l’aire urbaine, d’où la particularité de Tisséo qui regroupe quatre intercommunalités différentes (Toulouse Métropole, le Sicoval, le SITPRT et le Muretain Agglo), pas toujours du même bord politique. La comparaison avec d’autres agglo françaises n’en est que plus ardue. De son côté, Toulouse Métropole (TM) s’enorgueillit d’un total de 600 kilomètres de pistes cyclables. « Elle n’a construit que des vermicelles, déplore le président de 2P2R, Guillaume Crouau. Les aménagements n’ont été pensés jusqu’à présent que dans une approche opportuniste, là où ils étaient faciles à réaliser ».

Jean-Michel Lattes, également vice-président de TM et président de Tisséo, acquiesce, reconnaissant « un réel manque de liaisons ». Les voies cyclables du coeur historique contrastent avec les multiples embûches et coupures urbaines , comme la rocade, qui jalonnent les faubourgs et la périphérie. Résultat : les cyclistes sont aujourd’hui plutôt à l’aise dans la zone située à l’intérieur de « l’octogone » de boulevards qui enserre le centre-ville… mais chahutés à l’extérieur.           

« Une situation sans cohérence »

Dans la première mouture du « Projet Mobilités 2020-2025-2030 » que Tisséo a préparé pendant de longs mois, le « budget vélo » restait stable. Une illustration du « manque d’ambition des élus », selon 2P2R. Avant de valider ce document, le 7 février dernier, Tisséo a finalement fait passer son budget annuel dévolu à la mobilité cyclable de 15,6 à 25 millions d’euros. Un « schéma directeur cyclable » doit également être établi dans les deux ans. Ces deux mesures font directement suite aux réserves exprimées par la commission d’enquête publique, qui recommande par ailleurs que toutes les actions relatives au vélo soient confiées à une « autorité organisatrice unique des mobilités cyclables urbaines », histoire de mettre un peu d’ordre.

A l’échelle de l’agglomération « chacun à l’heure actuelle fait son propre morceau, on arrive à une situation sans cohérence », reconnaît Jean-Michel Lattes. Réseau vert, bande cyclable, piste cyclable… il est actuellement difficile de s’y retrouver pour aller au boulot à vélo quand on ouvre une carte. La création d’un « schéma directeur cyclable » devrait permettre d’y voir plus clair sur les parcours à prioriser. Et de réaliser le fameux « réseau express vélo » - le REV - de l’agglomération.

Un « réseau express vélo » pour l’agglo

2P2R le définit comme « un réseau continu, sécurisé, confortable et lisible » permettant aux cyclistes d’envisager des trajets reliant le centre à la périphérie ou d’aller d’une zone péri-urbaine à une autre… et urgent à réaliser. L’association propose, par exemple, la mise en place d’un « axe Garonne » de Grenade à Muret, desservant à la fois des pôles résidentiels et d’emploi. « Ces aménagements doivent être faits ligne par ligne, comme le fait Tisséo avec les lignes de bus Linéo », précise Guillaume Crouau. Jean-Michel Lattes semble l’avoir entendu : « Ce sera une priorité majeure. Et le modèle, ce sont les Linéo. Les lignes du REV seront en grande partie en site propre mais s’adapteront face à l’urbanisme, que l’on ne peut pas nier. »

Sur ces axes, le vélo pourra être prioritaire sur la voiture aux carrefours, avance le président de Tisséo. L’enjeu ? Fluidifier la circulation des cyclistes, et surtout réduire le sentiment d’insécurité sur le macadam, principal frein aux trajets quotidiens à bicyclette. « Même si l’accidentologie liée aux vélos est extrêmement faible », assure Jacqueline Winnepenninckx-Kieser, adjointe au maire de Toulouse déléguée aux déplacements doux et modes actifs.

Equation budgétaire

Tout le monde tombe donc d’accord. Mais tout reste à faire. Ou plutôt à financer. Pour atteindre un investissement annuel de 25 millions d’euros, les collectivités concernées travaillent à l’extension de leur budget vélo. « Une partie sera dédiée à la multiplication des services comme ceux offerts à Toulouse par la Maison du vélo », indique Jean-Michel Lattes. « Cela reste des déclarations d’intention, et il faudra voir projet par projet ce qui sera réellement fait », pointe le conseiller municipal toulousain EELV d’opposition, Régis Godec. 

A titre d’exemple, si Toulouse Métropole indique investir cette année 11,6 millions d’euros pour la petite reine, « six millions sont directement consacrés au budget vélo », précise Jacqueline Winnepenninckx-Kieser. Le reste de l’enveloppe est en réalité écoulée dans des aménagements mixtes, comme par exemple la réfection de la rue Bayard où un couloir de bus est partagé avec les vélos. Selon 2P2R, le compte n’y est pas. « Pour développer un vrai réseau express vélo, ce n’est pas 25 mais 40 millions d’euros par an qu’il faut investir dans les modes de déplacements doux… », déplore Guillaume Crouau.          

« Partage de l’espace public »

Reste un constat : « les réseaux routiers sont aujourd’hui saturés », rappelle Tisséo. Au total, 3,8 millions de déplacements sont réalisés chaque jour dans l’agglomération toulousaine - majoritairement en voiture. Et selon les projections, ils augmenteront de plus de 18% d’ici à 2025 ! Dans certains secteurs, comme le pôle aéroportuaire, la marge de progression du vélo est assez large. « Airbus emploie dans cette zone 23 000 personnes, indique Francis Tremolet, référent du plan de déplacement d’entreprise pour Airbus sur l’agglo. Parmi eux, 76% se déplace en voiture et 5,2% en vélo. Nous attendons depuis plusieurs années la réalisation d’une piste cyclable autour de cette zone… »

Ce manque d’aménagements reflète une problématique plus générale, juge Guillaume Crouau : « Pour développer les pistes cyclables et l’usage du vélo et, par ricochet, améliorer la qualité de l’air, il faut redistribuer l’espace public et faire reculer la place de la voiture. » « Oui, un peu, mais moins de voitures ne doit pas signifier son exclusion, je ne suis pas pour le tout-vélo », répond Jean-Michel Lattes. Le débat est ouvert.

Toulouse négocie avec les vélos en libre-service sans station Indigo Weel

Ils pourraient débarquer dans les rues de la ville Rose dans les semaines à venir. Les vélos blancs et violets d’Indigo Weel reposent sur un système de « location en libre-service disponible dans la rue » - ou free-floating, en anglais. Contrairement aux VélÔToulouse, pas besoin de ramener ces bicyclettes à une station. « Il suffit d’utiliser une application mobile », explique la société Indigo, qui gère de nombreux parkings à Toulouse et propose ce service. Contacté voilà plusieurs mois par les différents acteurs du secteur, la ville de Toulouse a entamé des discussions avancées avec cet opérateur. « Ils voulaient déployer 1 000 à 1 500 vélos dès la mi-mars. Nous avons préféré temporiser et être prudents : leur dossier est à l’étude au sein de notre service juridique », confirme Jean-Michel Lattes. Le recrutement d’une équipe a déjà été lancée par Indigo. Une annonce en ligne indique un lancement en « mars 2018 ». « Si le dossier aboutit, ce sera plutôt pour fin-avril début mai », glisse une source proche du dossier. Du côté de JCDecaux, société en charge des VélÔToulouse, on pratique la méthode Coué : « Ce système ne sera pas en concurrence directe avec le nôtre, mais plutôt complémentaire », veut croire son directeur régional, Patrick Tregou.

 

Avatar de Jean-Christophe Magnenet
Journaliste depuis une douzaine d'années, mon parcours m'a amené à collaborer avec de nombreux titres de la presse française mais aussi internationale. J’ai tout d’abord fait mes armes dans la presse économique à Paris avant de fonder une agence de presse à Nice. Après avoir lancé l’édition Nice-Côte d’Azur du quotidien 20 Minutes, j’ai, comme rédacteur et/ou photographe, collaboré avec l’AFP, Le Monde, Le Parisien Magazine et Le Figaro, ou encore Le Monde, Geo Ado, The New Yorker, The Guardian… Aujourd’hui je suis fier de pouvoir continuer mon parcours en collaborant avec un média indépendant et rigoureux comme Médiacités.