L'inauguration officielle du « premier forum d'architecture et d'urbanisme de Toulouse » avait lieu ce vendredi 12 octobre sur la place du Capitole. Environ 200 personnes se sont pressées entre les flûtes de champagne et les panneaux d'exposition, sous la vaste canopée installée le long de la façade de l’Hôtel de ville. Jean-Luc Moudenc a pris la parole : « Notre apport est un apport intellectuel, déclarait le président (LR) de Toulouse Métropole, principal partenaire institutionnel de cet événement qui s'est tenu tout le week-end. Moi, j'ai juste donné l'autorisation pour vous accueillir. » Il eût été fâcheux qu'il ne la donne pas. Parmi les prestataires de l'association Toulouse2030, qui organisait ce forum, figure... son épouse et ex-employée, Blandine Moudenc.

L'association Toulouse2030 a été déclarée en préfecture le 19 mars 2018 afin d'organiser ce forum. Objectif à plus long terme : pérenniser l'initiative sous une forme qui pourrait être celle d'une biennale de l'architecture à Toulouse. Interrogée par Mediacités, l'association assure que le budget de l'événement est « entièrement financé par une soixantaine de partenaires privés », pour un montant d' « environ 1 million d'euros ». Logée dans le centre historique, rue Tolosane, à la même adresse que l'agence Tous Publics chargée de la communication de l’événement, Toulouse2030 « ne compte pas de salarié » et a « fait appel aux prestataires nécessaires pour la production de son événement ».

Parmi eux, donc, Blandine Moudenc, qui a rejoint le projet dès le début de l'organisation de la manifestation, au mois de mars. « Elle est chargée de collecter de l'information et des contenus (maquettes, infographie, cartes, etc.) auprès des partenaires institutionnels et des architectes pour les besoins de l'exposition », résume Karine Clauzade, directrice générale de l'agence Tous Publics. Qui ajoute : « On ne l'a pas caché ». Ni trop mis en avant quand même... Peut-être pour éviter les ricanements que la situation, légale d'un point de vue juridique, pourrait susciter : la prestataire de Toulouse2030 chargée des relations avec les partenaires institutionnels est donc l'épouse du président de la principale de ces collectivités , et accessoirement maire de la ville qui a accueilli le forum.                

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Des maquettes d'architectes exposées sur la place du Capitole. Photo: Emmanuel Riondé

« Je n'y serais jamais allée s'il y avait eu un centime d'argent public »

Sollicitée par Mediacités, Blandine Moudenc confirme l'information : « Je suis sous le régime de l'autoentrepreneur depuis le 1er mai, dans le secteur du conseil aux collectivités et en direction du grand public. Je travaille pour Toulouse2030, association privée, parce que j'ai ces compétences. Je n'y serais jamais allée s'il y avait eu un centime d'argent public, car si je n'ai pas d'interdiction légale à le faire, j'ai une interdiction morale. Mais là, on est dans un cadre totalement privé. J'espère quand-même avoir le droit de travailler... »

Blandine Moudenc, qui ne précise pas sous quel statut elle a œuvré pour l'association avant d'être déclarée autoentrepreneure, soit de mars à mai, n'a pas souhaité nous dévoiler le montant de la rémunération versée par l'association pour son activité. Pas plus que Karine Clauzade qui, en revanche, souligne que « de par les fonctions qu'elle a occupé auparavant, Blandine Moudenc a une très bonne connaissance des institutions et des interlocuteurs » du territoire. Après avoir été l'assistante parlementaire de Jean-Luc Moudenc entre 2012 et 2014, elle avait été nommée cheffe de cabinet adjointe à Toulouse métropole après l'élection de son mari au Capitole, en mai 2014. Promue ensuite cheffe de cabinet, elle avait finalement dû renoncer à cette fonction suite à l'adoption le 9 août 2017 de la loi « pour la confiance dans la vie politique », dans le sillage de l'affaire Fillon.

https://twitter.com/AnnMidiPyrenees/status/940611082711961601

Blandine Moudenc met en avant ses années d'expérience au cœur du dispositif des pouvoirs locaux pour justifier son rôle dans Toulouse2030 : « J'ai travaillé avec des partenaires qui sont les aménageurs de la croissance urbaine et qui ont des programmes, des plans, beaucoup de choses à montrer. On est sur un territoire que je connais. J'étais opérationnelle tout de suite avec toute la connaissance que j'ai pu acquérir pendant des années autour de cette thématique du développement du territoire. »

Une « connaissance » de l'ensemble des acteurs urbains particulièrement à propos pour ce forum : la municipalité, la métropole, l'association et ses partenaires privés (promoteurs immobiliers, architectes) ont littéralement passé le week-end main dans la main. Comme en atteste son agenda et son compte twitter, Jean-Luc Moudenc n'a rien raté, se rendant au dîner de gala du jeudi soir, à l'ouverture officielle du vendredi, ainsi qu'à la clôture du dimanche.

https://twitter.com/jlmoudenc/status/1051521455694012416

Une proximité que Karine Clauzade tente de minimiser : « Nous sommes juste un événement sur l'architecture, comme il y en a dans de nombreuses autres villes qui font régulièrement des biennales sur ce thème. C'est justement parce que la mairie de Toulouse ne le faisait pas que l'association a été créée. L'initiative ne vient pas plus de Jean-Luc Moudenc que de Jacques Oberti [président du Sicoval, ndlr]. Nos partenaires institutionnels ne nous donnent rien. Nous avons payé la location de la salle des Illustres à 30 000 euros et nous sommes les premiers à la payer. Et pour la place du Capitole, nous n'avons appris que samedi dernier que nous y aurions accès ! »

La salle des Illustres de l'Hôtel de Ville a bien été louée 30 000 euros à l'association pour son dîner de gala du jeudi 11 au soir (pour lequel Blandine Moudenc s'est « aussi occupée des plans de table ») et il s'agit bien d'une première. Quant à la notification tardive de l'octroi de la place du Capitole, rien d'anormal là aussi : « Ce délai de réponse est tout à fait habituel, il tient à l'instruction du dossier par la Direction de la Sécurité Civile et des Risques Majeurs [ndlr: la préfecture de Haute-Garonne] », nous explique la mairie qui rappelle que « les échanges entre l’organisateur et la mairie sont permanents pendant toute la durée de l’instruction » et que « le courrier d'autorisation finale » ne fait que « signifier l'officialisation de la décision ».

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La maquette du projet de la Tour Occitanie, par la Compagnie de Phalsbourg. Photo: Emmanuel Riondé

En revanche, si l'accès à la Place du Capitole est bien gratuit pour tout le monde, sa mise à disposition pour des manifestations de ce type n'est, elle, pas garantie à toutes les associations de la ville, loin de là. Et très rares sont celles qui obtiennent le droit de masquer la façade de la mairie pendant trois jours. Mais difficile de refuser ce cadeau à une structure comme Toulouse2030, dont les parrains sont les acteurs des principaux projets de réaménagement urbain qui fleurissent à Toulouse : Kaufman & Broad (qui construit les immeubles de haut standing sur le site de Lagrave), la Compagnie de Phalsbourg (et son projet contesté de tour Occitanie), Vinci, etc. Des « partenaires », gros bonnets de l'immobilier et du bâtiment, choyés par Jean-Luc Moudenc, prompt à vanter la « croissance exceptionnelle » d’une métropole où se multiplient les projets d’envergure. Cette préoccupation n'a pas échappé à Pierre Carli, président du directoire de la Caisse d’Épargne Midi-Pyrénées et président de Toulouse2030, qui ne cache pas que l'événement de la place du Capitole est aussi politique : « Ce sont les citoyens qui décideront de l’avenir de leur ville en désignant leur maire et donc la politique publique qui sera menée en la matière. Il est ainsi primordial qu’ils comprennent les métamorphoses de Toulouse », déclarait-il début octobre dans le Journal Toulousain.

On pouvait ce week-end croiser et entendre la plupart des architectes et leurs agences travaillant sur ces projets, au premier rang desquels Joan Busquets, l'urbaniste catalan qui conduit le projet urbain de réaménagement du centre-ville et Rem Koolhaas, architecte hollandais du futur parc des expositions. Moins mises en avant, les entreprises s'étaient contentées d'apposer leurs sigles sur des réalisations maquettées sous verre. Et de se partager pas moins de 25 des 36 pages du magazine en papier glacé et quadrichromie distribué gratuitement sous la canopée. 

« Il n'y aura pas un stand de promoteur à Toulouse2030 », avait promis la communication. Certes, pas de stands. Mais la « démarche pédagogique et informative » dont se prévaut l'association, selon le texte de l'annonce publiée au JO le 24 mars, pour « diffuser auprès de tous publics, toutes informations relatives aux réalisations urbaines effectuées, en cours et à venir, sur la métropole toulousaine (...) » est totalement prise en charge par des « partenaires » généreux et très intéressés par le réaménagement de la ville.

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Une grande canopée masquait la façade du Capitole ce week-end... Photo : Emmanuel Riondé

Pour le collectif d'associations contestant l'initiative , « Toulouse2030, ce sont des banquiers et des promoteurs qui s'associent avec l'appui de la mairie de Toulouse pour vendre une ville tournée vers les plus aisé.e.s ». Vendredi 12 octobre au matin, ces associations, signataires d'un tract distribué à l'intérieur et autour de l’événement, donnaient une conférence de presse au bar Le Florida, place du Capitole. Dénonçant une « vision de la ville qui n'est plus inclusive » et un forum qui « ignore trois mots dans sa présentation : habitant, écologie, social », les militants constatent « l'émergence de projets qui offrent les meilleurs emplacements aux promoteurs ». Ce dont se défend l'équipe municipale : « La critique d’une « ville tournée vers les plus aisés » est complètement infondée. Toute notre action depuis 2014 tend justement à faire en sorte que la Métropole, y compris sa ville-centre Toulouse, demeure accessible à tous et que la mixité sociale y soit une réalité. L’objectif de construction, à hauteur de 7 000 logements par an, que nous nous sommes fixés, vise justement à éviter un dérapage des prix ou une bulle spéculative. »                              

Pas de quoi convaincre le collectif d'associations pour qui Toulouse2030, porté par un aréopage de promoteurs et bâtisseurs auxquels la Métropole a déroulé le tapis rouge, « a été un déclic ». Entendant proposer une alternative à « une ville soumise au culte du business, une sorte de « start-up city », ils donnent rendez-vous aux Toulousains, les 1er et 2 juin 2019 autour de « Toulouse2031 », une « initiative populaire pour construire ensemble Toulouse demain » en privilégiant « la santé, l'accessibilité au logement, la qualité de vie des habitants et la culture pour tous ». Reste à voir si la mairie est prête à leur offrir la place du Capitole pour trois jours. Et qui s'occupera des plans de table du pique-nique de gala.