Les coups « au quotidien », les bleus « partout sur le corps », les morsures « dans la chair ». Et puis les « tu sers à rien ! », « tu sais rien faire ! » lancés dans la rue, le métro, « devant les gens ». C'est quand Nicole (prénom d'emprunt) a rejoint son conjoint, au mois de mars dernier à Toulouse, qu'elle a découvert le « vrai visage » de celui qui ne s'était jamais comporté de cette façon lors de ses brefs passages dans leur pays d'origine, où elle résidait. Celui d'un homme violent. « J'étais enceinte mais ça ne l'a pas calmé », témoigne-t-elle, sa petite fille de 6 mois dans les bras. « Les coups ont commencé en mars, j'ai accouché en mai, j'ai quitté le domicile en juillet. Un jour, il n'a pas respecté l'ordonnance d'éloignement, il est revenu, a pris un couteau et a menacé de m'égorger. »

Suite aux conseils d'une assistante sociale de la Protection maternelle infantile (PMI), elle se retrouve en hôtel via le 115, le numéro d'hébergement d'urgence géré par le service intégré de l'accueil et de l'orientation (SIAO). Depuis le 12 octobre, Nicole a une place en foyer. Son ex-conjoint, jugé le 7 novembre, a pris « huit mois avec sursis et deux ans d'obligation de soins ». Elle a obtenu qu'il ne sache pas où elle réside et qu'il ne puisse voir son enfant que dans des endroits publics. Après huit mois de calvaire, Nicole peut en témoigner : pour les femmes victimes de violences conjugales, l'hébergement est la principale « clef », celle qui permet de se soustraire aux coups et de se défaire de l'emprise psychologique. A condition que cet hébergement soit pérenne, au moins le temps de trouver une solution plus durable.

418 demandes d'hébergement reçus en Haute-Garonne en 2017

C'est là que le bât blesse à Toulouse, où le SIAO et sa veille téléphonique du 115 sont saturés de façon quasi-structurelle. « Plus de 90% des appels » n’aboutissent pas et « 192 personnes en couple ou en famille et 65 personnes isolées sont laissées à la rue sans solution » au quotidien, dénoncent des travailleurs sociaux de ce service géré par le centre communal d'action sociale (CCAS) et financé par l'Etat . Parmi ces personnes laissées à la rue, des femmes victimes de violences conjugales. Publié en juin 2018, le dernier rapport d'Observation sociale du SIAO de la Haute-Garonne révèle qu'en 2017, la plateforme « Femmes victimes de violences conjugales » (PFVVC) a reçu 418 demandes d’hébergement. 429 enfants sont également concernés.     

Au 31 décembre 2017, seules 30 % de ces femmes avaient trouvé une solution via le SIAO, le dossier de 20 % d'entre elles étaient en cours d'instruction et 43 % étaient « sorties du dispositif (abandon) ». Autre problème : les « solutions » du SIAO n'assurent que 14 nuits d'hébergement. Au-delà, il est soumis à un renouvellement quotidien ou hebdomadaire. Pas vraiment le schéma idéal pour se reconstruire et se projeter sereinement sur la suite. Car « ce qui compte, c'est la continuité de l'hébergement, résume Aurélie, militante féministe. Si on ,'est pas assuré d'avoir un toit, on hésite à partir. Cette problématique est centrale. »           

Interrogée à plusieurs reprises sur les moyens mis en place pour ces femmes, la Préfecture n'a pas répondu à nos questions. Elle a en revanche dû céder face au collectif toulousain « Le camp des femmes », rassemblant des associations féministes et de femmes de Toulouse et de la région, mais aussi des organisations politiques et syndicales. Le 23 novembre, deux jours avant la journée mondiale contre les violences faites aux femmes, le collectif avait planté un campement sommaire sur la place Saint-Etienne pour demander « l'engagement des services de l'Etat dans la mise à l'abri systématique, inconditionnelle et continue des femmes victimes de violences conjugales ».

Après deux semaines de mobilisation, mardi 4 décembre, lors d'une réunion avec la sous-préfète, des représentantes des associations du collectif ont obtenu l'engagement « ferme » de la préfecture que des mises à l'abri « systématique, inconditionnelle et continue » seraient assurées jusqu'au 31 mars prochain, qui signera la fin de la période hivernale. Entre-temps, fin janvier, une réunion doit avoir lieu « dans le but de mettre en œuvre la création de places d'hébergement spécifiques ».

Pour autant, tout n'incombe pas à l'Etat dans ce dossier. Le Conseil départemental a comme mission d'assurer la protection des femmes isolées avec enfants de moins de trois ans, parmi lesquelles figurent des femmes victimes de violences conjugales. En avril 2016, le département de Haute-Garonne s'était attiré les foudres des travailleurs sociaux en mettant fin à la mise à l'abri de ces publics. La collectivité territoriale a, depuis, rétro-pédalé et le dispositif a été remis en place. Mais les mises à l'abri à l'hôtel pour deux semaines ne correspondent pas aux besoins de ces femmes en attente d'un cadre durable. « En moyenne, une femme victime de violence dans son foyer va tenter 7 fois de partir avant que son départ soit définitif, explique Nadine, travailleuse sociale au département. Alors, quand elle dit « je pars », il faut qu'on soit là et que ce soit durable... Parce qu'avant ça, il y a eu tout un processus pour créer de la confiance, faire émerger la parole, des choses cachées, repérer des indices, etc. » Pour Nadine, si la situation s'est « améliorée » par rapport à 2016, les financements restent « bas » et on est encore loin des « conditions optimales » d'hébergement pour aider ces femmes à se reconstruire.

La ville de Toulouse se mobilise

Dans ce paysage, la Ville apparaît comme un bon élève. « On considère que la mairie a une politique volontariste sur ce dossier », indique Louise, militante du Camp des femmes. De fait, bien que n'ayant pas de prérogatives en la matière, la municipalité a « dédié un budget pour financer les associations actrices sur cette question spécifique », explique Julie Escudier, conseillère municipale et déléguée au Comité consultatif égalité hommes-femmes. En plus des dispositifs d'hébergement pour les femmes à la rue, la ville met « 60 places à disposition pour les femmes victimes de violences conjugales », assure l'élue LR. En 2018, plus de 57 000 euros ont été consacrés à la prévention et à l'action via le soutien à des structures d'accompagnement, d'accueil ou d'accès au droit. Quelles relations avec les services de l'Etat ? « On est proactif avec les partenaires pour avancer et en lien avec l'Etat pour qu'il finance les programmes », répond diplomatiquement l'élue.

Un financement qui a donc été obtenu par le Camp des femmes pour l'hébergement cet hiver. Une victoire réelle mais fragile. Mardi 4, sur la place Saint-Etienne, les représentantes du collectif ont assuré qu'elles resteraient vigilantes : « Dès que les services de l'Etat ne tiendront pas leurs engagements, on leur mettra la pression ». Ce qu'elles savent faire : la veille, toutes les associations avaient adressé un même courriel à la Préfecture insistant sur la nécessité du systématisme et de l'inconditionnalité de l'hébergement. Histoire de remplir les boîtes mail des services de l'Etat d'un petit rappel aux fondamentaux de l'urgence sociale.

Les militantes et travailleuses sociales citées dans cet article n'ont pas souhaité que leur nom de famille apparaissent.