Ici, depuis plus de trois siècles, les francs-maçons sont chez eux. Pour le vérifier il suffit de se promener dans la ville, nez au vent. Le message codé le plus spectaculaire se trouve 1, boulevard de la Marquette, siège de l’hôtel du département. Deux piliers encadrent l’entrée, incongrus et totalement inutiles aux yeux du profane. Pas pour les frères qui retrouvent dans ces deux colonnes le premier symbole qu’ils ont découvert le jour de leur initiation. Elles représentent les deux colonnes que le roi Salomon demanda à l’architecte Hiram d’édifier à la porte du Temple de Jérusalem, construction au coeur de la symbolique maçonnique.

Voyage indiscret chez les francs-maçons du midi. Jacques Molénat. Editions Cairn
Voyage indiscret chez les francs-maçons du midi. Jacques Molénat. Editions Cairn, 18 euros.

À Blagnac, ville voisine, le rond-point de la Révolution ne lésine pas sur les signes de la franc-maçonnerie : une pyramide à treize niveaux dominant la déclaration des droits de l’homme, une carte du monde en mosaïque, l’eau de la sagesse ruisselant depuis le sommet, onze tablettes de bronze gravées de signes astronomiques. Un monument, croient savoir des esprits forts, à la gloire de « l’élite occulte guidant les masses ignorantes vers un nouvel ordre mondial ». De prestigieuses artères de la cité sont dédiées aux frères qui ont marqué l’histoire locale. Armand Duportal, le chef de la Commune, a son boulevard. Honoré Serres, Albert Bedouce, Étienne Billières, trois anciens maires, ont chacun leur avenue. François Verdier, industriel et grand résistant, ses allées.

Un passeport pour le Capitole

La première loge toulousaine, Saint Jean l’Ancienne, est née en 1741 sous l’égide d’un pair du royaume d’Irlande, Richard de Barnewall, épaulé dans son initiative par l’archevêque, Mgr Arthur Dillon. Les nobles qui créent des ateliers dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle ont une singularité : ils acceptent d’initier des juifs et des domestiques. À la veille de la Révolution, la ville compte treize loges dont certaines existent toujours et sont d’ailleurs les plus courues : l’Encyclopédique, les Coeurs réunis, la Sagesse, la Française des Arts.
Leurs moeurs sont pacifiques. À Toulouse, à la différence d’autres villes, la Terreur révolutionnaire est peu meurtrière. Explication des frangins : le Club des Jacobins est composé intégralement de francs-maçons peu enclins à couper les têtes. Révolutionnaire sous la Révolution, bonapartiste sous Napoléon, la maçonnerie toulousaine se retrouve ardemment républicaine en 1848 quand la République est proclamée. C’est un frère, l’avocat Henri Joly, qui se charge d’annoncer la bonne nouvelle du balcon du Capitole. Seize ans plus tard, 600 personnes assistent à la pose de la première pierre du temple du Grand Orient, rue Cafarelli, rebaptisée plus tard rue de l’Orient grâce à un rusé frangin du conseil municipal.

Quasiment tous les maires qui se succèdent alors au Capitole jusqu’en 1940 sont passés sous le bandeau. Également, de grandes figures locales comme Albert Constans, ministre de l’intérieur en 1879, ou le journaliste Alcide Gout, l’un des fondateurs de La Dépêche en 1881. Sous Vichy, le temple de la rue de l’Orient est saccagé, sa façade endommagée, ses archives pillées par la Milice et 18 000 noms de frères du Sud-Ouest sont publiés dans la presse.

Au lendemain des persécutions vichystes, la franc-maçonnerie toulousaine ne tarde pas à se reconstituer. Les initiés occupent à nouveau nombre des places en vue : au conseil régional comme à La Dépêche, au barreau comme à Airbus, à Force Ouvrière comme à la CPME… La franc-maçonnerie semble ne s’être jamais aussi bien portée. « De nouvelles loges ne cessent d’allumer les feux », s’enthousiasme le bimestriel Franc-Maçonnerie Magazine. C’est le zénith : l’agglomération compte huit temples accueillant plus de 4 000 frères et soeurs répartis dans 80 loges relevant de douze obédiences.

Mais le monde maçonnique local n’est pas un univers paisible. À Paris, rue Cadet, au siège du Grand Orient, on se méfie des Toulousains. On les tient pour des pagallous. Deux hiérarques du cru, avocats l’un et l’autre, Jean-Michel Ducomte, puis Jean-Paul Bouche, ont tenté successivement de se faire élire grand maître de l’obédience. Ils ont été éconduits.
Par ailleurs, une intense rivalité oppose le Grand Orient, qui colle à la tradition radicale et socialiste et de la ville, à la GLNF (Grande loge nationale française) conservatrice et proche des milieux d’affaires.

Le « supermarché » contre le Grand Orient

Pour les initiés du G.O., la GLNF, c’est « le supermarché ». Président depuis 2017 de la CGPME en Occitanie, l’industriel Gérard Ramond, patron d’une entreprise de produits cosmétiques, fut l’effervescent manitou régional de la GLNF. Vénérable de la loge La Parfaite Amitié, il ouvrait les travaux de son atelier au son de La Marseillaise. Pour recruter en masse il ne mégotait pas. En 1999, initiative inédite, il organisa au Théâtre Odyssud de Blagnac un grand spectacle sur la franc-maçonnerie, « Trois points en Occitanie ». Sur scène, une cinquantaine de danseurs, quatre-vingts choristes et, dans la fosse, l’orchestre de Bordeaux au grand complet. Deux ans auparavant, il avait organisé une tenue grandiose dans l’immense salle souterraine de l’Aven Armand, en Lozère, au milieu des stalagmites symbolisant la spiritualité souterraine. Ramond se flatte alors d’enregistrer chaque année 150 à 200 initiations. À ce rythme, il gagne haut la main la bataille des effectifs sur le Grand Orient.

En 2004, coup d’audace, le grand-maître provincial, se présente à l’élection du grand-maître de l’obédience contre l’homme en place, Jean-Charles Foellner, qui avait annoncé qu’il solliciterait un second mandat de trois ans. Il met en cause ses « égarements », « l’abandon des recherches philosophiques au profit de préoccupations purement matérielles ». Un crime de lèse-majesté aussitôt sanctionné : Foellner déchoit Ramond de ses fonctions de grand maître provincial. Le déchu attendra le 2 décembre 2017, douze ans plus tard, pour être réhabilité, reconnu « grand-maître provincial d’honneur » par ordonnance du Grand Maître de la GLNF, Jean-Pierre Servel.

La franc-maçonnerie demeure le grand tropisme de la classe politique locale. Serge Didier, homme de droite, adjoint au maire pendant un quart de siècle, aujourd’hui retiré de la vie publique, confia un jour à L’Express : « Plus de 50 % de mes collègues au conseil municipal sont francs-maçons ». Peut-être exagérait-il. Le fait est qu’à Toulouse les premiers rôles politiques sont souvent francs-maçons. L’avocat Jacques Lévy, qui fut le vénérable la plus célèbre des loges de la cité, L’Encyclopédique, créée en 1787, puis fonda Utopia Soleil noir,où se retrouve une partie de l’intelligentsia toulousaine, le reconnaît : « Beaucoup d’hommes politiques de gauche recherchent l’imprimatur du Grand Orient. Est-ce efficace ? Je ne crois pas ». Lévy parle d’or. Guignant la mairie à la tête d’une liste socialiste en 1989 puis en 1995, chaque fois l’avocat a mordu la poussière. Mais l’affiliation au GO n’a pas desservi, loin de là, Georges Méric, président socialiste du conseil départemental de Haute Garonne. Pas davantage Martin Malvy, président du conseil régional de Midi Pyrénées de 1998 à 2016 et qui, depuis, s’est mis « en sommeil ».

Les frères toulousains rattrapés par les affaires

Longtemps, les heureux francs-maçons de Toulouse ont ignoré ces affaires délétères qui ailleurs en France ont malencontreusement jeté l’opprobre sur l’ensemble de leur organisation. Patatras en 2000. Deux professionnels, Joël Bobin et Joël Fiorenzo, associés dans un cabinet de courtage en assurances sont accusés de détournement de fonds via une société basée en Irlande et des comptes bancaires au Luxembourg. Ils sont mis en examen pour « complicité de faux et abus de biens sociaux » et en septembre 2005, le Tribunal correctionnel de Toulouse les condamne tous deux à trois ans de prison avec sursis et 30 000 euros d’amende. L’affaire fait grand bruit dans les loges.

Joël Bobin, membre de la GLNF, est aussi le président du Tribunal de commerce. Fiorenzo, initié au Grand Orient, est un élu en vue de la chambre de commerce. En garde à vue, ils sont cuisinés par les policiers. Bobin s’en souvient avec amertume : « Ils ont exhumé de vieux dossiers pour découvrir de soi-disant réseaux d’influence. Des enquêteurs sont allés jusqu’à demander aux personnes qu’ils interrogeaient si elles appartenaient à la franc-maçonnerie. Va-t-on nous demander si nous sommes juifs ou homosexuels ? ». Bobin et Fiorenzo font appel de leur condamnation. Ils sont entendus. La chambre des appels correctionnels les relaxe l’un et l’autre.

Plus récemment, le 17 septembre 2016 La Dépêche apprend à ses lecteurs que Christian Loubersanes, grand maître provincial de La Grande Loge régulière de France (GLRF), une obédience régionale, est sous les verrous, poursuivi pour fraude fiscale, escroquerie, abus de biens sociaux, blanchiment en bande organisée. Comme Bobin et Fiorenzo c’est un courtier en assurances. Il était parvenu à persuader une centaine de retraités, et parmi eux des frères, de souscrire des contrats d’assurances-vie leur promettant une rentabilité de 9 %. Mais les fonds recueillis, au lieu de fructifier au profit des souscripteurs, s’évadaient pour renflouer la caisse exsangue de l’une de ses sociétés et gonfler ses comptes personnels.

Dans les loges de la GLRF ce fut la désolation, le grand maître exclu. « On avait une confiance aveugle en cet homme. Il nous a trahis ». Sus aux traîtres !

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