«Froussarde ! » Dans l'anonymat confortable de la huitième et dernière rangée des chaises réservées aux spectateurs du conseil municipal de Rieumes, un septuagénaire en veste en tweed et pantalon de velours vitupère sans ménagement. Il n'habite pas cette commune, située au sud-ouest de Toulouse, et ses quolibets ne portent pas assez loin pour être entendus par les élus réunis ce lundi 8 avril. Ses saillies s'adressent à Christiane Maury, une conseillère d'opposition « tatillonne » et « rigide », selon certains de ces concitoyens, mais sûre de son droit de questionner la politique de la maire Jennifer Courtois-Périssé. A 34 ans, cette dernière est peu connue du grand public. Pourtant, Jennifer Courtois-Périssé est la seule élue du sud-ouest à être membre du bureau exécutif de La République en Marche. Et son mandat à Rieumes est loin d'être de tout repos... 

La ferme de la discorde

Un projet porté par l'édile fait particulièrement polémique : la renaissance d'un parc animalier privé sur une parcelle boisée municipale. Projet touristique à même d'attirer plus de 20 000 visiteurs par an pour les uns ; « pont d'or à un privé » sacrifiant un bois de 4,5 hectares en échange d'un bail de seulement 50 euros par mois pour les autres : le dossier de la Ferme du Paradis – fermée depuis 2017 suite à un conflit entre le gérant et le propriétaire du terrain – n'en finit pas de pourrir les conseils municipaux.

Pour la majorité, « l'opposition s'oppose par principe » et fait obstruction en usant et abusant des recours gracieux devant le tribunal administratif. Un comportement « incompréhensible » et « navrant » selon Jennifer Courtois-Périssé au regard de l'enjeu économique pour ce territoire rural. Pour l'opposante opiniâtre, le flou du projet légitime les interrogations. « Jennifer Courtois-Périssé et sa majorité disent que je suis suspicieuse car j'ai perdu les élections, mais je le suis car je n'ai pas accès aux documents demandés, se défend Christiane Maury. La ferme avait-elle les autorisations nécessaires avant d'ouvrir le parc animalier ? La maire nous a répondu de saisir la Cada (Commission d'accès aux documents administratifs, NDLR) pour le savoir. Pourquoi soutenir un individu qui a géré un parc sans être en conformité ? »

Cette position fut inaudible lors du dernier conseil municipal où, Patrick Moreau, le porteur du projet, avait rameuté de nombreux soutiens. « J'ai tous les diplômes et autorisations qu'il faut », assure-t-il en coupant la parole de l'élue d'opposition copieusement huée pour l'occasion. Mediacités a demandé à Patrick Moreau de lui présenter les autorisations administratives relatives à son premier parc, ce qu'il a refusé. Contactée, la direction départementale de la protection des populations de Haute-Garonne n'a pas donné suite à notre demande de vérification.

Médiacités – Mairie 1
La mairie de Rieumes. Photo : Gael Cérez

La ferme du Paradis n'est pas le seul sujet de discorde à Rieumes. Balayée en 2014 dès le premier tour par sa benjamine (17,99 % des voix contre 60,39 %), Christiane Maury, maire apparentée Parti Radical de Gauche (PRG) de 2008 à 2014, a juré « d'être le caillou dans la chaussure » de sa remplaçante. Depuis lors, le torchon brûle entre les deux élues. Et la liste des griefs de l'opposition est longue comme le bras : « Suppression de la tribune libre dans le journal municipal » ; « textes imprécis mis au vote lors du conseil » ; « subventions accordées à des associations avant examen par la commission d'attribution » ; « procédures de recrutement d'agents municipaux non conformes »...

Pas de tribune pour l'opposition

« Jennifer Courtois-Périssé ne respecte pas le code des collectivités, poursuit Christiane Maury. Les marchés municipaux de BTP en gré à gré (ne dépassant pas un montant de 25 000 euros, NDLR) sont réalisés par la même entreprise - la société Aragon -, dont le patron est le mari d'une élue de la majorité. » Or l'article 28 du code des marchés publics impose de « ne pas contracter systématiquement avec un même opérateur économique lorsqu'il existe une pluralité d'offres susceptibles de répondre au besoin ». « Cette affirmation de l'opposition est mensongère et infondée, conteste Jennifer Courtois-Périssé. Nous travaillons à tour de rôle avec l'ensemble des artisans de la commune et du territoire lorsque les marchés de travaux sont passés de gré à gré. L'entreprise Aragon n'a aucune activité monopolistique avec la collectivité, que ce soit pour les marchés de gré à gré ou les marchés avec mise en concurrence, même s'il arrive que ce soit la seule à candidater sur certains lots. »

Autre reproche régulier des deux groupes d'opposition : leur exclusion des commissions et des réunions préparatoires. « La commission des finances ne s’est réuni que trois fois depuis 2014 et nous n'avons jamais été convoqués. Nous sommes exclus des groupes de travail. La maire passe outre ses obligations. C’est un déni de démocratie, déplore Claude Estournes, ancien chef de file d'une liste divers-gauche qui a obtenu 21,62 % des voix en 2014. La maire nous dit que les documents sont consultables en mairie, mais ils n'y sont pas disponibles. » Là encore, la perception des faits est tout autre du côté de la majorité. « Nous convions l'opposition systématiquement quand les commissions thématiques sont appelées à se réunir, rétorque Jennifer Courtois-Périssé. L'opposition est utile et peut soulever des manquements. Mais là, c'est du harcèlement administratif : nous recevons entre 20 à 30 messages extrêmement longs chaque semaine. Nous ne pouvons dédier un agent à cette tâche. »

Le code général des collectivités territoriales stipule que, « dans les communes de 3 500 habitants et plus, lorsque la commune diffuse, sous quelque forme que ce soit, un bulletin d'information générale sur les réalisations et la gestion du conseil municipal, un espace est réservé à l'expression des conseillers n'appartenant pas à la majorité municipale ». Contrariée par sa relation « difficile » avec ses deux listes d'opposition, l'édile assume pourtant la suppression, début 2018, de leurs tribunes libres dans le journal municipal - un espace qu'elle avait mis en place au début de son mandat. « C'était extrêmement injurieux et diffamatoire. J'ai donc pris la lourde décision de supprimer cet encart à mi-mandat, car il n'était pas obligatoire sous le seuil de 3 500 habitants », explique-t-elle. « Elle n’a jamais pu nous montrer en quoi nos tribunes étaient diffamatoires », s’insurge Claude Estournes qui souligne que la population de Rieumes a dépassé les 3 500 habitants en décembre 2014 - soit neuf mois après le scrutin. La commune en compte 3 605 actuellement.

À un an des prochaines échéances municipales, l'atmosphère ne risque pas de se détendre. « Jennifer Courtois-Périssé traite les dossiers au jour le jour, à la hâte, sans perspective car elle ne prévoit rien après 2020, juge Claude Estournes. Elle voit Rieumes comme un tremplin politique. Elle est passée de LR à LREM. Les gens qui ont de l’ambition sont comme ça. Elle s’en fiche de Rieumes. Elle veut faire carrière. »

« Je n'ai jamais vécu à Rieumes, mais j'y passais mes vacances chez mes grands-parents »

« Je ne suis pas carriériste, conteste l'intéressée. Dit comme ça, ça a l'air con, mais j'ai envie d'être utile. Je n'ai jamais vécu à Rieumes, mais j'y passais les vacances chez mes grands-parents. J'y suis attachée. » L'élue confesse tout de même un certain calcul dans son engagement dans le Volvestre. « À mon retour de Paris, j'ai voulu m'engager, mais on m'a fait comprendre qu'il n'y avait pas d'espace dans une ville comme Toulouse lorsqu'on est jeune et femme. J'ai donc tenté ma chance sur Rieumes », reconnaît-elle. Pari réussi puisque qu'après avoir été élue conseillère départementale en 2011, puis maire en 2014, elle est entrée au conseil régional de Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, malgré la défaite de la liste LR conduite par Dominique Reynié en décembre 2015. De quoi la consoler de ses échecs aux sénatoriales en septembre 2014 et aux cantonales en mars 2015.

Raccrochée au train LREM dans le sillage d'un Bruno Le Maire rallié à Emmanuel Macron, Jennifer Courtois-Périssé a intégré le bureau exécutif du parti présidentiel en novembre 2017. « Elle y a pour rôle d'installer une association d'élus », précise Pierre Castéras, référent LREM 31.

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Élue aux multiples casquettes mais aussi dirigeante d'entreprise, Jennifer Courtois-Périssé, issue d'une riche et très influente famille de banquiers, a hérité de son père la présidence de Courtois SA en 2016. Coté en bourse, la foncière déclare 2,4 millions d'euros de chiffres d'affaires en 2018 et 554 000 euros de résultat net. « Cette activité est dans ma famille depuis 1760, rappelle-t-elle. J'aimerais la développer et la transmettre à mon tour. Cela joue sur la question de poursuivre mon engagement, car je ne peux pas tout faire à fond. »

Promettant « qu'on ne fait de politique toute sa vie » mais pas encore décidée à arrêter d'en faire, Jennifer Courtois-Périssé reconnaît ne plus résider à Rieumes. « On peut être maire et ne pas vivre sur place du moment qu'on est inscrit sur les listes, estime-t-elle. Cela pose-t-il un problème ? Tout dépend si je me représente. » En discussion avec sa majorité sur la question, l'élue n'a pas encore arrêté sa décision.

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Nourrit sa curiosité en tant que journaliste depuis l'an deux mille quatorze. S'intéresse aux innombrables facettes de notre société. Rédacteur en chef de Mediacités à Toulouse depuis octobre 2019.