S’en remettre à la justice et, en attendant, surtout ne rien faire. C’est, en résumé, la politique de La République en marche (LREM) face aux affaires de violences sexistes et sexuelles. Et le contexte n’y change rien, ni l’approche des élections municipales, ni le Grenelle organisé par le gouvernement, ni les engagements publics d’Emmanuel Macron ou de sa ministre Marlène Schiappa.

Le parti majoritaire s’est ainsi refusé à prendre toute mesure à l’encontre du député Pierre Cabaré, visé depuis plusieurs semaines par une enquête préliminaire pour harcèlement sexuel et moral. Lui parle de « fausses accusations » et a déposé plainte pour dénonciation calomnieuse.

Malgré les témoignages de plusieurs de ses anciens collaborateurs, qui s’étaient adressés tous ensemble aux principales instances du parti, ainsi qu’à Richard Ferrand, le président de l’Assemblée nationale, l’élu de Toulouse continue de siéger au groupe LREM, qui n’y voit aucune difficulté. Pierre Cabaré est même très présent à l’Assemblée, selon plusieurs sources parlementaires.

En revanche, il a dû démissionner de la vice-présidence de la délégation aux droits des femmes. Mais il continue de relayer ses actions. Il était aussi présent mi-octobre pour la rencontre entre Emmanuel Macron et Angela Merkel à Toulouse.

De source judiciaire, l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Toulouse est toujours en cours – et une deuxième enquête a été ouverte pour dénonciation calomnieuse, après la plainte déposée par le député contre l’ancienne assistante qui l’accuse de harcèlement sexuel et moral.

Plusieurs anciens collaborateurs parlementaires de Pierre Cabaré ont été entendus par les enquêteurs, ainsi que le député lui-même, qui l’a été à deux reprises, une première fois comme mis en cause, une seconde fois comme plaignant, dans le cadre des deux enquêtes ouvertes, précise la même source judiciaire.

Interrogé, le député de Toulouse a refusé de répondre aux questions de Mediapart . « J'ai déposé plainte, avant les premières publications de presse, des chefs de dénonciation calomnieuse et fausses attestations. Cette plainte fait l'objet d'une enquête préliminaire. Elle suffit à dire ma position. Le devoir de chacun est de respecter le travail des enquêteurs », nous a-t-il indiqué.     

En septembre, Pierre Cabaré avait publié un communiqué évoquant « des fausses accusations, rumeurs et malveillances » (à retrouver sous l’onglet Prolonger). Il est présumé innocent et c’est le parquet qui décidera, à l’issue de l’enquête préliminaire, s’il y a matière à poursuite.     

Cette enquête pour harcèlement moral et sexuel, initialement révélée par France 3, a été déclenchée par un signalement de l’Inspection du travail. Un document que Mediapart s’est procuré. Daté du 21 mai 2019, il porte sur des « faits de harcèlement moral, harcèlement sexuel, agression sexuelle et défaut de visite médicale d’aptitude à l’encontre » de l’ancienne collaboratrice de Pierre Cabaré, Lucie Schmitz. Celle-ci est aussi sa suppléante à l’Assemblée.

D’emblée, l’inspecteur du travail prévient que son rapport est « établi sous toutes réserves, en raison de [son] incapacité à enquêter plus avant, du fait notamment du statut de parlementaire de l’employeur et de la salariée ». Mais les éléments sont jugés suffisamment solides pour justifier de saisir la justice au titre de l’article 40 du code de procédure pénale.

Le signalement reprend les déclarations de la collaboratrice qui, après avoir adressé plusieurs courriers à son employeur en mars 2019, saisit l’inspection du travail le 5 avril. Elle fait part de son « importante détresse », précise le rapport. Alors en arrêt maladie, Lucie Schmitz affirme alors qu’elle « ne dispose pas des moyens pour exercer ses missions » – elle ne dispose pas de bureau notamment –, qu’elle a des « difficultés pour avoir des bulletins de salaire » et qu’elle n’a passé « aucune visite médicale d’aptitude lors de son embauche ».

La députée suppléante dénonce aussi des « actes déplacés à caractère sexuel de la part du député, sans son consentement (mains aux fesses notamment) ».

Le 12 avril, en entretien à l’inspection du travail de Toulouse, Lucie Schmitz évoque aussi des « propos déplacés, injurieux et obscènes » : « salope » ; « il parle de sexe tout le temps », précise encore le signalement.

Par mail, le 19 avril, la collaboratrice est encore plus précise. Selon son récit, Pierre Cabaré lui a demandé de « rester dormir avec lui car il avait envie [d’elle] » lors de la campagne législative de 2017.

Quelques semaines plus tard, lors du mariage de son fils, le député « [lui] a mis la main aux fesses à plusieurs reprises et a réédité ses avances », affirme Lucie Schmitz. Un geste que l’élu LREM aurait répété le 7 avril 2018, lors d’une réunion « En marche pour l’Europe » organisée à Blagnac, le 28 août 2018, « le jour du Facebook live de Marlène Schiappa », la secrétaire d’État aux droits des femmes, et le 9 septembre 2018, à l’occasion d’un déplacement « au lac de Sesquières ».

« Il m’a redit qu’il avait envie de moi et m’a remis la main aux fesses en me disant qu’il arriverait à ses fins », dénonce encore Lucie Schmitz.

Le 16 décembre 2017, « lors de la soirée pour ses 60 ans », « il a essayé de [l]’embrasser », écrit-elle aussi.

La collaboratrice décrit par ailleurs un climat de travail détestable, et un environnement sexiste. « Il m’a humiliée en me traitant de “salope” auprès des autres collaborateurs », affirme-t-elle.

Selon son récit, les attachés parlementaires du député étaient la cible de critiques, alors que Lucie Schmitz estime qu’elle recevait des « ordres et contre-ordres » et n’avait pas les moyens matériels pour assurer sa mission (pas de bureau, d’imprimante, de téléphone professionnel, etc.).

« Ces faits, s’ils sont établis, pourraient révéler que Monsieur Pierre Cabaré a commis à l’égard de Madame Lucie Schmitz les infractions suivantes : harcèlement moral, […] harcèlement sexuel, […] agression sexuelle […], défaut de visite médicale », conclut l’Inspection du travail.

Le parquet de Toulouse a ensuite décidé d’ouvrir une enquête préliminaire et d’auditionner Lucie Schmitz. C’est dans ce cadre que l’ancienne collaboratrice a finalement porté plainte contre Pierre Cabaré, pour harcèlement sexuel et moral.

Dans le procès-verbal de son audition du 6 août 2019, que Mediapart a pu consulter, Lucie Schmitz a répété devant les policiers ce qu’elle avait dit à l’Inspection du travail – les documents le montrent.

Elle rappelle aussi qu’elle aurait été la cible de propos « à caractère sexuel », comme « Est-ce que tu aimes sucer ? » ou « Est-ce que t’es bonne ? », et « humiliants et dégradants », comme « C’est une salope, une fille facile, une pute », est-il indiqué sur procès-verbal.

Quatre témoins confirment les accusations

Dans les deux cas, elle détaille aussi les fois où d’autres personnes auraient été témoins des faits qu’elle rapporte. Quatre d’entre elles, qui ont demandé à protéger leur anonymat par peur des représailles, ont confirmé auprès de Mediapart avoir entendu des propos « sexistes » ou assisté à des gestes non désirés.

« Il disait que c’était une fille facile et qu’elle voulait coucher avec lui », estime l’une d’elles. Lors du mariage de juillet 2017, « [elle a] même assisté à plusieurs reprises à des moments où le député […] a mis la main aux fesses de Lucie Schmitz ». La même source insiste : « Il la qualifiait régulièrement de “salope”. »

« Il la traitait de conne, de salope, il lui prêtait des relations sexuelles avec d’autres. Quoi qu’elle fasse, il avait des propos dégradants », explique une deuxième source.

Très émue, plusieurs mois plus tard, une troisième personne explique : « Je n’ai jamais été témoin de gestes. Mais j’ai confirmé devant les policiers l’ambiance nocive dans laquelle nous avons travaillé. J’ai aussi entendu régulièrement Pierre Cabaré parler de Lucie Schmitz avec des propos sexistes et blessants. »

Devant les policiers qui l’ont interrogée, la députée suppléante explique : « La façon dont M. Pierre Cabaré m’a mis la main aux fesses à plusieurs reprises ne peut pas être un dérapage ou un geste involontaire. Lorsqu’il l’a fait, la main était posée sous la fesse pendant quelques secondes, le tout accompagné d’un pétrissage. »

« Je tiens à préciser que cela fait de nombreuses années que je travaille dans un milieu assez masculin (l’industrie) et que je n’ai jamais eu ce genre de problèmes auparavant », a-t-elle également indiqué. Avant d’affirmer : « Je ressens une certaine honte et culpabilité à l’idée de ce que j’ai subi. » « J’avais perdu le sommeil, j’ai également fait un peu d’eczéma, depuis j’ai augmenté ma consommation de tabac », ajoute Lucie Schmitz.

Selon nos informations, elle va également saisir le conseil des prud’hommes de Toulouse.

Par ailleurs, selon d’autres documents que Mediapart a consultés, le député Pierre Cabaré a eu des échanges avec la femme médecin du travail que la collaboratrice a consultée pour évoquer ses difficultés avec son employeur. Un élément qui a troublé Lucie Schmitz.

Dans un mail qu’il adresse au médecin, le 12 avril 2019, l’élu écrit : « Je tiens à vous remercier d’avoir pris un peu de temps pour m’appeler. » Avant d'indiquer un lieu de rendez-vous : « Je vous communique l’adresse et le nom du café. »

Le 26 avril, Lucie Schmitz, qui a tiqué sur l’attitude de la femme médecin au cours de leur rencontre, lui écrit un courrier recommandé. « Le déroulé de l’entretien que nous avons eu a confirmé que vous avez eu un entretien personnel, à mon sujet et avant même de me recevoir, avec Monsieur Cabaré puisque vous m’avez fortement incitée à solliciter une rupture conventionnelle tout en refusant de prendre en considération les éléments médicaux que je vous ai présentés », rapporte l’ex-collaboratrice, qui se dit « extrêmement surprise ».

Le 7 mai, la docteure botte en touche et assure : « Je ne l’ai pas rencontré. » Interrogée par Mediapart sur ses échanges de mails avec Pierre Cabaré, celle-ci n’a pas donné suite à ce jour pour expliquer la raison de ses échanges avec le député de Toulouse, alors en plein conflit avec une collaboratrice.