La voix se veut sûre, le ton ferme et décidé : « Pour nous, l'objectif c'est de gagner, assure Julien Leonardelli, conseiller régional et délégué départemental du rassemblement national (RN, ex Front national - FN) en Haute-Garonne. Si on se présente, ce n'est pas pour perdre notre temps, c'est pour arriver aux responsabilités comme à Béziers ou Beaucaire. Et là où on ne gagnera pas les mairies, il s'agira de siéger dans les conseils municipaux et les intercommunalités qui sont des espaces de proximité très importants. » Joint au téléphone au sortir d'une réunion de la commission permanente du conseil régional, collectivité territoriale où le RN est la principale force d'opposition à la majorité de gauche, le boulanger de 32 ans en est convaincu : « en termes de résultats, notre dynamique est bonne ». Et forcément, selon lui, porteuse d'espoir pour son parti dans un territoire qui lui est historiquement hostile.

Un espoir douché par la réalité politique. Mi-février, le RN espérait encore pouvoir dégoter les « quatre à huit colistiers » faisant défaut à Saint-Gaudens, Revel et Saint-Orens-de-Gameville, et n'avait pas totalement renoncé à exister à Muret. Mais la formation de Marine Le Pen n'a finalement pu déposer de listes que dans cinq communes du département : Toulouse, Auterive, Cugnaux, Tournefeuille et Fronton, où Julien Leonardelli est tête de liste. Cinq sur neuf sérieusement envisagées, le chiffre est bien au-dessous des ambitions de départ. Même si, fait remarquer le délégué départemental, il est meilleur que lors du précédent scrutin municipal de 2014. Seules deux communes de plus de 3 000 habitants avaient alors vu concourir un candidat sous les couleurs du FN : Toulouse, où Serge Laroze, arrivé en troisième position derrière Moudenc et Cohen, avait obtenu 8,15 % des votes ; et Tournefeuille, où Jean-Pierre Jarton avait obtenu 13,08 % et deux sièges au conseil municipal.

Depuis, dans la région toulousaine comme ailleurs, le FN à l'ancienne (dont Serge Laroze, 78 ans aujourd'hui, était un représentant assumé) a laissé la place à la génération « bleu Marine » des Julien Léonardelli, Julien Sanchez (36 ans, président du groupe RN au Conseil régional et maire de Beaucaire dans le Gard) et Quentin Lamotte (32 ans, tête de liste à Toulouse). Et des scrutins nationaux sont passés : en 2017, 33 communes haut-garonnaises ont mis le FN en tête au second tour de la présidentielle. Dans les 7e et 8e circonscriptions, celles du Muretain et du Comminges, Marine Le Pen est arrivée en tête. Aux législatives qui ont suivi, le FN a obtenu plus de 10 % des voix dans trois circonscriptions, plus de 15 % dans trois autres et a pu se maintenir au second tour dans la 5e et la 7e, avant d'y être battu par les candidats LREM.

Une dynamique en demi-teinte

Ces chiffres à la hausse racontent-ils une « dynamique » politique comme en est convaincu le délégué départemental du RN ? Le cas de Muret indique que c'est loin d'être le cas. Dans un entretien accordé en septembre dernier au site très à droite Infos-Toulouse, Emmanuelle Pinatel, comptable de 46 ans, investie candidate par le RN dans cette ville de 25 000 habitants, confiait sa volonté de faire de « Muret, une ville rayonnante », au terme d'une campagne qu'elle promettait « professionnelle et sereine ». Las, au mois de novembre, émergeait une liste Les patriotes (la formation de Florian Philippot) menée par Pierre Gaudin.

Au final, aucun des deux n'ira au combat en mars, le RN s'étant avéré incapable de monter une liste. Un échec d'autant plus retentissant que le potentiel électoral de l'extrême-droite est important à Muret. Au second tour des départementales en 2015, Quentin Lamotte et sa « binôme » Marie Dombes y avaient obtenu le score de 43 % des voix. En avril 2018, ce courtier dans l'immobilier confiait à Mediacités son espoir de voir son parti « prendre » la ville lors des municipales de 2020 (relire notre enquête, « Les multiples visages de l'extrême-droite toulousaine »). N'en déplaise à Julien Leonardelli qui invoque des « problèmes personnels et d'ordre familial n'ayant rien à voir avec la candidature de Gaudin » et souligne que « les élections municipales sont très compliquées avec beaucoup de critères à remplir », ce gros raté renvoie de fait le RN aux divisions qui tenaillent son espace. Si Florian Philippot s'est avéré incapable de capitaliser politiquement sur son départ de la maison mère, la scission de 2017 produit encore des effets à l'échelle locale.

« Localement ils ne sont pas présents »

Au-delà, la séquence témoigne aussi de la difficulté du RN à se structurer et à rassembler ses forces vives dans les territoires qu'il vise. L'improbable épisode, survenu à Cugnaux, où une colistière regrette d'être sur la liste, dit bien toute la difficulté du parti à trouver des personnes prêtes à s'engager au-delà du bulletin glissé dans l'urne.... « Localement ils ne sont pas présents, assure Frédéric Giot, responsable de la section socialiste de Muret depuis trois ans. Pinatel, on l'a vue en décembre, et puis elle a disparu. À la même période, ils ont un peu tracté sur les marchés mais on n'est même pas sûrs qu'ils s'agissait de Muretains. On ne les voit pas plus dans le tissu associatif local... » Un témoignage qui contredit la version de Julien Leonardelli selon lequel son parti « se structure » dans les communes de l'aire toulousaine « avec des gens qui organisent le mouvement et qui nous représenteront aux prochaines élections dans 6 ans ».

« J'ai mis en place un plan d'implantation sur la Haute-Garonne en 2013 mais n'ai jamais caché que ce serait un travail long, sur plusieurs années », tempère-t-il cependant. En 2018, on avait aussi pu entendre Quentin Lamotte exhorter de maigres troupes (neuf personnes) à « labourer » le terrain pour l'avenir. Un « labour » très discret a aussi constaté Christophe Bex, ex-candidat LFI aux législatives de 2017 sur la 7e circonscription où il avait été devancé de 800 voix par le FN au premier tour : « En 2017, ils n'ont pas fait campagne, on avait un camion, on tournait, et on ne les a presque jamais vus... Comme s'ils n'avaient pas besoin de se montrer pour faire leur score. »

Des communes touchées par la pauvreté

Qu'elles soient visées pour ce scrutin comme Fronton ou Auterive (tête de liste : Patricia Cavalieri d'Oro, 65 ans, transfuge d'une ancienne équipe municipale UDI) ou pour le suivant comme Carbonne, Cazères, Rieumes ou Muret, la plupart des villes où le RN réalise de bons scores ont un point commun. Elles souffrent de la paupérisation qui touche beaucoup de ces communes, essentiellement implantées dans le sud du département. Des villes où, selon un rapport de février 2017 de l'agence d'urbanisme et d'aménagement Toulouse aire métropolitaine se trouvent les revenus médians disponibles par unité de consommation les plus bas (entre 16 000 euros et 21 500 euros). Et où les parts de familles monoparentales sont importantes (entre 9 et 17 % des familles). La communauté d'agglomération du Muretain est l'intercommunalité de l'aire urbaine toulousaine où le taux de pauvreté est le plus élevé (9,6 % de la population), après Toulouse Métropole (14,4 %). Un autre rapport de décembre 2018 montre que le Muretain est le territoire autour de Toulouse où l'emploi salarié privé a le moins évolué entre 2007 et 2017 (seulement 0,7 % de croissance par an).

De quoi conforter l'analyse de Christophe Bex, originaire de l'est de la France où il a pu observer le phénomène de près : pour lui, le vote FN dans ces villes au sud de Toulouse procède avant tout d'un « sentiment de déclassement » vis-à-vis de la métropole. « Sur le rond point de Muret Nord, j'ai entendu des choses comme « c'est la faute aux étrangers et à la racaille du Mirail qui vient s'installer dans nos lotissements » », raconte le militant LFI. Durant tout le mouvement des gilets jaunes, ce rond-point a souvent été tenu par des militants ou proches de l'extrême-droite. « À Muret, c'est un fait, on récupère des gens et des familles en difficulté économique venues des cités de la métropole, explique Frédéric Giot, qui figure sur la liste du maire PS sortant et candidat à sa réelection André Mandement. Et dans les quartiers nords, classés en politique de la ville, qui se trouvent dans un entre-deux périphérique, il y a une crainte des habitants de voir la ville grandir trop vite. »

Un discours sécuritaire

À ceux-là, le RN propose un discours qui ne s'embarrasse d'aucune nuance : la voix tremblotante d'indignation, Julien Leonardelli évoque « les zones de non-droit, de non-France » implantées selon lui à Toulouse : « les Mirail ou les autres quartiers de ce type, où règnent la terreur et la violence »... Ce fantasme du « Miraillistan », très partagé au sein de l'extrême-droite toulousaine, peut trouver un écho particulier dans des villes commes Seysses ou Muret où résident de nombreux fonctionnaires de l'administration pénitentiaire. En février 2017, une enquête du Centre de recherches politiques de Sciences Po avait en effet montré une progression importante du vote d'extrême-droite dans la police et l'armée française, confirmant une tendance observée l'année précédente. À Fronton, sur la liste de Julien Leonardelli figurent cette année deux « retraités de la police nationale » et trois « anciens militaires ».

Les verra-t-on bientôt plancher sur les questions « d'aménagement du territoire, de trottoirs, de développement économique, de ce que mangent les enfants à la cantine, etc. » ? Le délégué départemental du RN en campagne assure qu'il s'agit des sujets dont lui parlent les habitants de Fronton. Avant de préciser: « mais il y a aussi des problèmes d'insécurité, d'incivilités, de rodéos, etc. » Retour aux fondamentaux. Car pour lui, pas de doute, la séquence politique actuelle est porteuse. « D'élections en élections, le vote RN progresse, se félicite-t-il. Cette année, notre objectif est de re-rentrer au Capitole et de prendre quelques villes sous notre nom. »

En attendant ces hypothétiques victoires, dont un retour au Capitole après 19 ans d'absence, les militants du RN et leurs alliés se font régulièrement secouer à Toulouse où la lutte contre l'extrême-droite ne date pas d'hier et ne se mène pas sans débat comme le rappelle le site IAATA dans un récent article.

L'échéance se rapprochant, les dernières semaines ont été agitées. Le 9 février au marché Cristal, Quentin Lamotte et ses amis ont été pris à partie par des militants de gauche. Trois jours plus tard, c'est une conférence organisée par le Cercle des Capitouls, l'une des pièces de l’échiquier de l'extrême-droite toulousaine, où devait intervenir Robert Ménard, le maire de Béziers, avant de décommander, qui a donné lieu à un accrochage devant la salle. Ces épisodes ont arraché des haut cris effarouchés aux cadres de la formation, Quentin Lamotte demandant « une condamnation ferme dans un esprit républicain » aux autres candidats. Qui, à part Jean-Luc Moudenc, ne se sont pas bousculés au portillon. La « dynamique », tant vantée par les jeunes cadres locaux du RN, a encore bien des écueils à franchir dans le champ politique toulousain.