La crise sanitaire a de nombreux effets délétères. Perdant leurs petits boulots, des milliers de personnes en grande précarité se sont retrouvées sans moyen de subsistance, provoquant un afflux considérable vers les associations d’aide alimentaire. La Banque Alimentaire a ainsi vu sa distribution de colis augmenter de 70 % pendant cette période.

Les plus démunis, vivant dans la rue, en squats ou en bidonvilles, ont été durement touchés. A défaut de pouvoir faire la manche, ils se sont retrouvés dans une complète déréliction. « Beaucoup de services sociaux ont été fermés pendant le confinement. Même les Restos du Cœur n’ont pas ouvert pendant les deux premières semaines », rappelle Thomas Couderette, président de l’association MI2S Ressources solidaires, qui œuvre auprès des personnes en grande précarité.

Face à cette urgence, les associations se sont elles-mêmes retrouvées en difficulté en raison de la vulnérabilité de leurs bénévoles souvent âgés, des problèmes d'approvisionnement, de la fermeture de points de distribution et de la multiplicité des intervenants. Elles ont donc demandé à la préfecture de piloter un comité de crise dédié à la question alimentaire. Lancé le 25 mars, une semaine après l'entrée en vigueur du confinement, celui-ci rassemble les principaux acteurs institutionnels et associatifs toulousains du travail social et de l’aide alimentaire. La Banque Alimentaire a été chargée de la coordination de la distribution des colis alimentaires . L’association nationale de recherche et d'action solidaire, l'Anras, s'est quant à elle concentrée sur la distribution dans les squats et campements identifiés, avec l'assistance de l'association MI2S.            

1 000 sans domicile fixe privés d’aide alimentaire

Rapidement, la direction départementale de la cohésion sociale (DDCS), qui coordonne de manière opérationnelle le comité, a présenté une liste de sites dont elle avait connaissance. Selon ce document, 939 personnes vivant dans neuf squats et dix bidonvilles à la fin mars pouvaient bénéficier d'une aide alimentaire. Très sous-estimé, ce décompte a fait bondir plusieurs participants au groupe de travail, comme les représentants de Médecins du Monde, de la MI2S et de la Plateforme Santé Précarité de l’hôpital Joseph Ducuing. « Ce que nous pouvons attester, suite à une enquête de terrain, c’est que 1 950 personnes vivent dans 44 squats et bidonvilles sur les communes de Toulouse et Blagnac. Et c’est malheureusement un minimum. Il y a des sites dont nous avons connaissance par notre réseau, mais qui ne sont pas encore bien identifiés, sans parler de tous ceux qui sont situés sur le reste de la Haute-Garonne », souligne Léa Gibert, coordinatrice de Médecins du Monde à Toulouse.

« La liste était inexacte par ses lacunes mais aussi par ses erreurs, complète Thomas Couderette. Exemple : le squat du pavillon Armengaud de l’hôpital Purpan, qui existe depuis 2016, n’y figurait pas. À l’inverse, celui du pavillon Riser, bel et bien listé, a été évacué en octobre 2019. Ces sites sont pourtant connus de la préfecture. » Du fait de ce comptage au rabais, au moins 1 000 sans domicile fixe vivant dans des squats et bidonvilles n’ont pu être aidés pendant les trois premières semaines de ce dispositif, selon les associations.

Sous pression, la DDCS a finalement revu sa liste à la hausse le 15 avril et admis l’existence de 1 500 personnes habitant dans 27 squats et 14 bidonvilles dans les communes de Toulouse, Blagnac et Tournefeuille. Ce recensement, qui n’a pas évolué depuis, est toujours en-deça de la réalité selon les associations. Elles estiment qu’au moins 450 personnes supplémentaires devraient bénéficier du dispositif d’aide alimentaire. Selon plusieurs sources concordantes, l’État a subordonné l’intégration des squats manquants à l’obtention de leur adresse physique. Des informations connues des associations, pas de la Préfecture.

« Nous avons refusé de les communiquer pour des raisons évidentes. Nous avons noué des relations de confiance avec les habitants de ces squats. Ils craignent de voir débarquer la police et de se voir expulsés des lieux », souligne Léa Gibert. Cette demande paraît tout aussi inappropriée à Thomas Couderette : « Il y a quelque chose d’aberrant dans cette situation. Habituellement, lorsque la Banque Alimentaire délivre des colis à une association partenaire, la Préfecture ne demande pas l’adresse des bénéficiaires ! » Interrogée sur ce point, la Préfecture reste laconique. « Si les adresses des squats et campements ne sont pas communiquées, il se peut qu'il y ait un écart, admet-elle. Néanmoins, le dialogue [avec les associations] est permanent et la confiance établie du côté des services de l'État. »

« La Chapelle » exclue du dispositif préfectoral

Le déni préfectoral ne se limite pas aux 450 SDF exclus des listes. Il concerne également une initiative citoyenne de solidarité.

Parallèlement au dispositif préfectoral, plusieurs associations et collectifs – dont certains anarchistes et libertaires - se sont regroupés pour collecter et distribuer des colis alimentaires aux personnes dans le besoin. « Dès le début du confinement, nous avons lancé un appel en ligne afin de recueillir des dons alimentaires, sanitaires, matériels et financiers, raconte Romain , un des bénévoles chargé de la coordination de cette action citoyenne. En réponse, un élan de solidarité extraordinaire a été apporté par de nombreux habitants. Près de 25 points de collectes ont été mis en place et nous avons récolté près de 60 000 euros de dons ! »           

Le lieu d’expérimentation sociale, culturelle et politique, dit « La Chapelle » a été désigné pour constituer et abriter les stocks. Une cinquantaine de squats ont été desservis et environ 1 500 personnes aidées, selon les bénévoles. Dès le 27 mars, La Chapelle a été intégrée au dispositif coordonné par l’État. « On ne pouvait pas faire sans eux », justifie Thomas Couderette. Mais ce fonctionnement a été remis en cause au bout de deux semaines. « Le 7 avril, j’ai indiqué à la Banque Alimentaire que La Chapelle n’avait pas été approvisionnée depuis le 30 mars et qu’il fallait s’en occuper rapidement, poursuit-il. En réponse, on m’a indiqué que la Préfecture avait entre-temps invalidé cette adresse. »      

« Un camion de la Banque Alimentaire inscrit dans le cadre du protocole préfectoral a bien été bloqué parce qu'il partait à une adresse non validée par la préfecture », confirme Isabelle Dubois-Costes, responsable bénévole de la communication de la Banque Alimentaire à Toulouse, précisant que l’adresse en question est bien celle de La Chapelle. Le chargement d'un tel camion aurait pu bénéficier à près de 800 personnes, selon Thomas Couderette. Un manque qui a pu être partiellement compensé grâce à la dynamique de solidarité générée dans le sillage de La Chapelle.

Pour quelle raison la préfecture a-t-elle exclu La Chapelle ? Mystère. Le représentant de l’État renvoie la responsabilité de cette décision à la Banque Alimentaire et assure même ne pas avoir connaissance de l'initiative de La Chapelle… Une initiative qui a pourtant permis à de nombreuses personnes de ne pas souffrir de la faim.