Attaquer par la gauche du terrain et marquer un but par la droite. C’est ce qu’on appelle, en football, un renversement de jeu réussi. La tactique fonctionne aussi dans le milieu des cultures urbaines. Colistier de la socialiste Nadia Pellefigue au premier tour des municipales et électeur de gauche revendiqué, Abdul Djouhri a surpris son monde en annonçant, avant le second tour, son intention de voter pour le maire LR sortant Jean-Luc Moudenc. Etrange coïncidence, depuis sa pirouette politique, il a retrouvé les grâces de la municipalité qui lui a attribué, le 8 octobre dernier, une coquette subvention de 70 000 euros pour l’année 2020… ou ce qu’il en reste. Celle-ci bénéficiera au Centre d’art chorégraphique des danses urbaines, le Cacdu, une association créée en 2000 par l’ancien breakdanceur. L’enveloppe permet à la structure de plus que tripler ses subventions et de retrouver le montant qui lui était dévolu après deux années de relatives vaches maigres en 2018 et 2019 (voir graphique ci-dessous).

D’après la délibération, l’aide municipale est scindée en deux. 35 000 euros sont destinés à l’organisation du Trophée Masters France, une compétition internationale de breakdance qui se tient habituellement en fin d’année à la Halle aux grains, à Toulouse. Et ce, malgré les incertitudes liées à la crise sanitaire. L’autre moitié de la subvention doit financer des « Journées Cultures urbaines – Haut Niveau ». Cet événement prévoit de réunir à Toulouse, les 21 et 22 octobre, l’équipe de France de Breakdance et les référents régionaux de cette nouvelle discipline inscrite aux Jeux Olympiques 2024. « Il s’agit de propulser Toulouse comme lieu de référence avec des gens de haut niveau », confiait à Mediacités l’adjoint à la culture Francis Grass, en marge du conseil municipal du 8 octobre. 

35 000 euros pour deux journées promotionnelles

Selon Abdul Djouhri, un entraînement public de l’équipe de France est prévu mercredi 21 octobre à 17 heures. La journée du jeudi 22 débutera, quant à elle, par « un atelier de breakdance et des échanges au centre d’animation du Petit Capitole », à 10 heures, puis sera suivie par un colloque au centre culturel Alban Minville, à 17 heures, un « battle » et un autre entraînement de l’équipe de France à 18 heures. Celle-ci devrait finalement être reçue à la mairie en fin de journée. « Abdul a fait venir des danseurs de la Fédération française de danse pour s’entraîner durant ces journées, notamment Kevin Stainck, alias Lil Kev. Mais je ne sais pas ce qu’il va faire de ces 35 000 euros », s’interroge Clément Carrère, breakdanceur toulousain de 29 ans, vainqueur de plusieurs compétitions internationales avec son groupe Surprise Effect.

En effet, à 17 500 euros la journée aux frais du contribuable, le programme prévu pose d’autant plus question que l’affluence risque d’être limitée. Alors que Toulouse est placée en zone d’alerte maximale jusqu’au 28 octobre du fait de la propagation du coronavirus, l’organisateur lui-même ne se fait pas d’illusion. « Nous espérons que les échanges, l'entraînement public, la démo et le colloque trouveront leur public. Ceci étant, dans la période de crise sanitaire, nous ne pouvons être très ambitieux, reconnaît-il, par écrit, en réponse à nos questions. Le nombre de participants n’est pas un objectif. Nos objectifs sont de faire connaître l’équipe de France de Breakdance, de populariser l’arrivée de la discipline aux JO, et de présenter le potentiel toulousain en matière d’accueil, d’installation, et de culture Hip-hop. » 

L’attribution de cette subvention pose d’autres questions. Le 8 octobre, l’enveloppe dédiée aux cultures urbaines s’élevait à 87 000 euros, dont 80 % attribués au seul Cacdu. D’autres associations ayant pignon sur rue, comme la Break'in School et l’association L Danse, n’ont reçu respectivement que 10 000 et 6 000 euros, malgré leurs centaines d’adhérents. Certes, aucune des deux n’organise à Toulouse un événement avec une visibilité comparable à celle des Trophées Masters, unanimement reconnus en raison des pointures internationales qui s’y affrontent. « Le Trophée Masters est un bel événement. Le Cacdu a une histoire, on ne peut le nier, mais il y a d’autres acteurs à Toulouse qui ont besoin de subventions », note encore Clément Carrère.            

Le jeune danseur raconte qu’il a été « mal reçu » lorsqu’il a déposé une demande de subvention auprès de la municipalité, il y a deux ans, avec son association Surprise Effect et l’école Motion Lab de Balma. « Nous souhaitions organiser des événements pour redynamiser la culture hip-hop à Toulouse, mais les portes étaient fermées. Sophia Belkacem (l’élue en charge des cultures urbaines de l’époque, NDLR) nous a dit qu’il n’y avait pas de place pour d’autres acteurs, elle nous a fait comprendre que l’argent allait au Cacdu et à la Break’in school. On a donc préféré s’exporter vu que tout est verrouillé. Mais on retentera notre chance avec la nouvelle équipe. » « Je n’ai jamais fait de préférence, même si c’est vrai qu’il y a des associations historiques comme le Cacdu avec lequel Djouhri faisait briller la ville à travers le monde », se défend non sans ambiguïté Sophia Belkacem.

À la pêche aux subventions

Retracer les subventions municipales accordées au fil des années au Cacdu - comme à toute autre structure - n’est pas chose aisée. Selon les comptes administratifs de la commune de Toulouse disponibles en ligne, cette association a reçu 781 560 euros entre 2012 et 2019. En compulsant les différentes délibérations accessibles sur le site de la mairie, on découvre que le Cacdu a également touché un total de 333 368 euros de 2004 à 2011 et en 2020. Une somme qui correspond à la fourchette basse car certains subsides ont pu nous échapper tant leur publication est mal ordonnancée, ce qui rend la recherche fastidieuse. Une chose est sûre, la courbe de ces subventions montre un accroissement notable à partir de 2009, à la suite de l’élection du socialiste Pierre Cohen l'année précédente. Contacté à ce propos, l'ancien maire de Toulouse n'a pas donné suite.


 

Après avoir atteint un pic de 197 025 euros en 2013, les aides dégringolent en 2015, puis de nouveau en 2018. Le premier couperet s’explique aisément par la baisse générale des subventions culturelles décidée par Jean-Luc Moudenc, suite à son élection en 2014. Le second s’expliquerait, selon Francis Grass, par « les soucis financiers de l’association ». « Je l’ai aidé (Abdul Djouhri, NDLR) l’an dernier pour ne pas le laisser tomber. Il a réglé ce qu’il fallait », indiquait l’adjoint municipal, le 8 octobre, pour expliquer le retour vigoureux de la mairie aux côté de l'association. « Abdul Djouhri a passé une période à vide avec son association qui n’était pas en forme financièrement, confirme une source bien renseignée. Il était déjà dans le rouge à l’arrivée de Moudenc. Un audit financier réalisé en 2018 a conclu que l'association n’était pas très saine et à la nécessité pour elle de présenter un plan de redressement afin de bénéficier à nouveau d’aides. Il lui a été aussi préconisé de recentrer ses activités sur les cours de danse et de solliciter d’autres collectivités. »

Le principal intéressé conteste cette lecture des événements. « Le Cacdu est en effet en difficulté financière, mais du fait des diminutions drastiques des subventions de la Ville. Pas de sa gestion. Il ne faut pas confondre les causes et les conséquences !, s’exclame l’ancien danseur. Le plan de redressement nous a obligés à ne plus avoir d’emplois aidés, à licencier la coordinatrice et à résilier les baux de location. » Et d’ajouter, pour se dédouaner encore : « Fondateur du Cacdu, ma très forte personnalité est autant l’atout que le point faible de l’association. Il est de notoriété publique que j’étais en opposition frontale avec la conseillère municipale en charge des cultures urbaines d’alors. Ceci explique très probablement cela ». 

Les soucis financiers du Cacdu font-il aujourd’hui partie du passé ? C’est ce que semble signifier le retour de cette subvention conséquente de 70 000 euros. Pourtant, d’après nos informations, aucun plan de redressement du Cacdu n’a été déposé à ce jour devant les services municipaux. Suivant les conseils de ces derniers, l’association est tout de même allée gratter à d’autres portes pour remplir son bas de laine. Le département de Haute-Garonne lui a versé des subventions entre 2015 et 2019 pour son Trophée Masters : 10 000 euros en 2015, 15 000 euros en 2016 et en 2017 ; 22 500 euros puis 30 000 euros pour « les projets culturels » en 2018 et 2019. Elle s’est également vu gratifier de 18 000 euros issus de la réserve parlementaire de l’ex-députée socialiste Martine Martinel en 2016, ainsi que de 20 000 euros alloués en 2019 par le conseil régional d’Occitanie.

Un retournement politique intéressé ?

Après s’être défaussé de la carte socialiste, l’acteur associatif jouerait-il celle du camp d’en face ? Et son retour en grâce s’expliquerait-il par ce revirement ? La question fâche, mais mérite d’être posée. « Là, on atteint des sommets dans la grossièreté, si je peux me permettre, s’indigne Abdul Djouhri. J’aurais aimé que le Cacdu suscite autant l’intérêt de la presse quand sa subvention a été réduite de 70 %. C’est tout de même étonnant comment, quand une asso de hip-hop, culture issue des quartiers, se fait taper dessus et tailler ses subventions, c’est normal, et comment, quand elle retrouve seulement la moitié de ce qu’elle avait, elle est suspecte ! Cela a de quoi agacer, non ? » Mediacités n’ayant été créé qu’en 2017 à Toulouse, l'intéressé nous excusera de ne pas avoir documenté la chute vertigineuse des subventions entre 2014 et 2015.

S’il affirme avoir « toujours été et rester de gauche », Abdul Djouhri assume sa décision de juin dernier. « J’ai été candidat en 2014 et au premier tour de 2020 sur des listes opposées au Maire. Et puis il y a eu le second tour et le retrait de Nadia Pellefigue. J’ai naïvement espéré continuer l’aventure, pensant qu’en s’y mettant tous, on pouvait gagner sur nos valeurs. Mais pendant la fusion, au lieu de valeurs, je n’ai vu que des manœuvres d’appareils. Quand de son côté, Jean-Luc Moudenc a continué, imperturbable, son travail de terrain. Bien qu’adversaire, il m’est apparu simplement plus en phase avec la réalité. Et dans une municipale, cela compte au moins autant que l’étiquette. » 

Il poursuit : « Je ressors de cette séquence municipale fatigué et déçu. C’est pour cela que j’ai décidé de lever le pied de la politique. Finalement, c’est tellement d’ennuis pour si peu de satisfactions. » Et de conclure : « Depuis mes débuts en 1982, j’ai toujours galéré et construit avec des bouts de ficelles. Depuis 2001, avec le Cacdu, c’est pareil. Toujours la galère. On a juste eu une période de trois ans où on a pu se développer. Et puis re-galère. Alors là, on a une mairie qui partage notre ambition, qui nous aide à essayer de tenir le Trophée Master dans une période compliquée, je ne vais pas faire le difficile. »

S’il assure vouloir « lever le pied de la politique », Abdul Djouhri compte toujours peser dans le hip-hop à Toulouse. D'abord en tant que référent régional de la Fédération française de danse pour le breakdance dans la perspective des JO. Ensuite, d’après nos informations, en visant un poste de chargé de mission à la mairie pour chapeauter cette thématique et celle, plus large, des cultures urbaines. Une perspective potentiellement polémique, au vu des tensions qui se concentrent autour de ce personnage controversé, comme nous le détaillerons dans un deuxième volet de cette enquête.