Au lendemain des municipales, l'extrême-droite toulousaine n'a pas échappé au traditionnel jeu politique de chaises musicales post-électoral. Et les Identitaires s'y sont discrètement invités. Depuis le mois de septembre, Romain Carrière, 31 ans, figure importante de ce mouvement raciste (voir encadré ci-dessous), récemment dans le collimateur du gouvernement, est l'un des nouveaux collaborateurs du groupe Rassemblement national (RN, ex-FN) au conseil régional d'Occitanie. Il y remplace Romain Lopez, élu maire de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne. L'ancien collaborateur de groupe a, quant à lui, recruté le conseiller régional Quentin Lamotte, candidat déçu aux municipales toulousaines, comme directeur de cabinet.       

« Monsieur Carrière a rejoint le Rassemblement bleu Marine en 2014-2015. Il a ensuite adhéré au RN et a même milité lors de la campagne des municipales à Toulouse avec Monsieur Lamotte. Il n'a plus aucun contact avec la structure des Identitaires », assure Guillaume Vouzellaud, secrétaire général du groupe RN Occitanie, contacté par Mediacités . Le Montpelliérain dit avoir recruté Romain Carrière non pas « à la tête du client » mais au terme d'un processus d'embauche classique : « Deux collaborateurs sont partis et j'en ai recruté deux autres après plusieurs entretiens d'embauche sur la base de leur CV­ ».         

Un CV que Romain Carrière expose sur ses différents profils en ligne où il se présente comme « expert en simulation d'agressions », « 4 fois champion de France de Taekwondo » entre 2004 et 2008, en catégorie jeune, et ancien sous-officier et « moniteur de sport » au 3e régiment de parachutistes d'infanterie de marine de Carcassonne. Depuis 2013, il a exercé ses compétences de « formateur en défense personnelle » dans deux structures : Fast defense France et RC Autodéfense.

Un CV épuré

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Romain Carrière à droite, lors de dégradations contre le local de la CNT à Toulouse, en 2011 / © DR

Une ligne manque à cette présentation professionnelle : responsable national de la formation physique et sportive chez les Identitaires jusqu'à l'année dernière, selon nos informations. Son engagement au sein de ce mouvement xénophobe ne date pas d'hier. Dès 2011, il figure sur une photo du groupe prise après l'attaque d'un local de la Confédération nationale du travail, avenue de la Gloire à Toulouse. En 2014, il apparaît encore, vêtu du sweat-shirt « Génération anti-racaille » avec un groupe d'Identitaires d'Ile-de-France. « Il s'est longtemps occupé de la formation physique au niveau national et fait partie des historiques de GI Toulouse, résume un militant « antifa » toulousain souhaitant garder l'anonymat. Mais on a observé que depuis trois ans environ, il s'est mis un peu plus en retrait sur les actions : toujours présent, mais jamais au devant de la scène. »

Une mise en sourdine pour préparer une reconversion dans un champ d'intervention plus politique ? Cela semble être confirmé par son passage en 2019 chez Tisséo, la régie de transport toulousain, comme agent vérificateur. Puis, par son embauche depuis septembre, comme collaborateur des 36 élus de la seconde force politique de la Région.

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Romain Carrière, avec un groupe d'Identitaires d'Ile-de-France, en 2014 / © DR

« Ce n'est pas le premier à suivre cette route, explique le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l'extrême-droite, joint par Mediacités. Le bloc identitaire est une bonne école de formation mais, assez vite, les perspectives y sont mineures pour celles et ceux qui veulent vraiment faire de la politique. Il faut donc qu'ils s'en éloignent pour rejoindre le RN. Le scénario est toujours le même, on l'a déjà vu avec Philippe Vardon à Nice (cet ex co-fondateur du Bloc identitaire a rejoint le FN en 2013, NDLR) ». Cette proximité a notamment été mise en lumière par une enquête en deux volets diffusée en décembre 2018 sur Al Jazeera, « Génération Hate » (à voir ici et ). Romain Carrière y apparaît furtivement, dirigeant une séance de course à pied. Des images extraites d’une vidéo de Génération identitaire, où l’on retrouve le nouveau collaborateur régional, porte-voix à la main, sur un terrain d’entraînement aux sports de combat.

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Nouvelle fonction oblige, on devrait désormais le voir plus souvent en chemise qu'en tenue de sport, en compagnie de Julien Leonardelli et Quentin Lamotte, deux élus régionaux « propres sur eux » que le RN met en avant pour lisser son image. Avant, selon nos informations, de peut-être concourir aux cantonales à Saint-Alban, en mars ou juin prochain, Romain Carrière devrait rester dans l'ombre.

Mais c'est bien un vrai virage de notabilisation que vient de prendre l'ex-monsieur autodéfense des identitaires, avec un salaire de la fonction publique territoriale et une tâche bien définie. « Il va assister nos élus dans les commissions sectorielles, mener un travail d'attaché parlementaire en préparant les dossiers et les argumentaires », raconte son patron Guillaume Vouzellaud. « Le RN est là pour rassembler tous les patriotes, d'où qu'ils viennent. Heureusement qu'on ne laisse pas les gens dans l'erreur et qu'on les accueille, non ?, s’agace le secrétaire général du groupe RN Occitanie. Ce que vous faites s'apparente à une chasse aux sorcières. Monsieur Carrière n'est plus du tout dans les structures des identitaires mais ça ne l'empêche pas de voir des amis. »

Se tenir à l’écart de l’idéologie identitaire tout en recrutant ses affidés, la ligne de défense est fine. « La consigne officielle du RN, c'est que la double appartenance n'est pas autorisée, confirme Jean-Yves Camus. Mais il y a un flou : qu'est ce qui relève de l'appartenance, du compagnonnage, de la proximité ? C'est assez ténu, en réalité ». « Ténu » ? Le bon mot pour qualifier, à Toulouse, l’épaisseur du « cordon sanitaire » entre le RN et des organisations plus violentes et radicales.

La porosité du RN31

L’embauche de Romain Carrière au conseil régional d’Occitanie par le RN n’est pas la seule preuve de la proximité entre le parti d’extrême-droite et sa frange ultra. Pièce non négligeable de l'extrême-droite toulousaine, le Cercle des Capitouls, créé en 2016, est un groupuscule relayant la théorie du « grand remplacement » de l'écrivain Renaud Camus. Une « réalité qui nous concerne tous dans notre quotidien », expliquait en 2016 la fondatrice Alexia de Bermont au site d'extrême-droite Infos-Toulouse. Un pseudonyme à tiroir (dans un autre article du même site apparaît aussi une Constance de Bermont) qui, selon nos informations, serait celui de Constance Pinatel.

À l’image de Marine Le Pen ou de l’eurodéputée France Jamet, le RN est une histoire de famille pour la jeune militante. Ses parents, Philippe et Emmanuelle Pinatel, sont des militants très actifs de la section haut-garonnaise. Membre du bureau exécutif de la fédération départementale du RN, sa mère devait mener la liste RN aux municipales à Muret avant d’y renoncer (voir « Les appétits contrariés du RN en Haute-Garonne »). Après cette mésaventure, elle a rejoint sa fille et son mari sur la liste « Aimons Miremont », dont elle occupait le 2e place sous le nom Fedou. Cette entorse au code électoral n’a pas empêché Emmanuelle Fedou-Pinatel de devenir élue d’opposition avec deux autres colistiers RN dans cette commune de 2 500 habitants.                      

Au Cercle des Capitouls, leur fille Constance peut croiser Nicolas Boutin, passé par le Front national de la jeunesse (FNJ, devenu Génération nation en 2018) et ex-membre des Turons 1951, un groupe de hooligans tourangeaux connu au début des années 2010 pour leur proximité avec l'extrême-droite. En février dernier, c'est lui qui a réservé, au nom du Cercle des Capitouls, une salle à Toulouse pour la venue, finalement annulée, de Robert Ménard, le 12 février dernier.

Enfin, on peut citer Enguerrand Pacotte. Ce militant actif de Génération identitaire Toulouse, proche de Romain Carrière, est le fils de Christophe Pacotte, fugace chef de cabinet de Robert Ménard à la mairie de Béziers en 2014, après avoir été un cadre des Identitaires dans le Sud-Ouest. La révélation d'un lien maintenu avec sa sphère originelle lui avait coûté sa place à la mairie de Béziers. Sans que cela ne l'empêche, peu après, de repartir œuvrer pour le FN (voir ce filet de La Marseillaise). Son fils Enguerrand était de l'opération coup de poing menée dans le cortège des gilets jaunes le 9 février 2019.

Une jeune garde plus maréchaliste que mariniste

Selon nos informations, cette porosité du RN 31 avec la sphère identitaire n'est pas du goût de l'ensemble des militants et élus locaux. Mais ces « opposants » sont dispersés et peinent à se structurer. Elle est en revanche discrètement entretenue par la jeune génération de cadres qui, tout en affichant un marinisme de bon aloi, se sentent en réalité plus proches de Marion Maréchal (ex-Le Pen). Cette dernière, proche des milieux catholiques traditionalistes et des identitaires, défend une union des droites dures aux accents transfrontaliers (relire : « De Lyon à Madrid, Marion Maréchal recrute jusque dans les rangs des nostalgiques de Franco »).

« le coût électoral de ces révélations est assez faible pour eux. »

La section Génération identitaire Toulouse a, elle aussi, sa Marion Maréchal locale : la jeune Thais d'Escufon (un pseudonyme à particule, comme celui d'Alexia de Bermont) médiatisée au point d'avoir eu les honneurs d'un portrait dans Libération. On a pu la croiser un dimanche matin sur le petit parvis de Notre-Dame du Férétra, église dépendant de la Fraternité Saint-Pie X fondée par le traditionaliste Marcel Lefebvre et fief des cathos ultras de Toulouse. Le soir de l'assassinat de Samuel Paty, cette « française d'origine européenne » avait appelé, les yeux exorbités, à « agir pour la reconquête » dans un message ressemblant à un appel à la guerre civile, diffusé sur les réseaux sociaux.

La jeune militante suivra-t-elle les traces de Romain Carrière ? Se piquant d'interventions politiques, elle a le profil pour s'engager un jour sur cette passerelle très fréquentée entre les Identitaires et le RN. Une passerelle dont la mise en lumière a peu d'impact électoral, estime Jean-Yves Camus. « Dans les années 80 et 90, la presse a régulièrement fait écho de la proximité du FN avec des gens qui avaient des positionnements plus radicaux que ceux des Identitaires, des néo-nazis par exemple. Et ça n'a pas empêché le FN de gonfler ses scores année après année, constate-t-il. Si on regarde froidement, le coût électoral de ces révélations est assez faible pour eux. Ce n'est pas bon pour leur image, ils n'aiment pas que ce soit documenté mais, en fait, cela intéresse surtout les gens de gauche et cela a peu d'impact sur ceux qui votent RN, sensibles à son discours sur l'immigration, le terrorisme, etc. »

Des électeurs que le RN entend rassembler en mars ou juin prochain, pour partir à la conquête de l'hôtel de Région. Où, depuis septembre, les Identitaires ont déjà disposé leur premier pion.

Qui sont les Identitaires ?

Si ces dernières années, Génération identitaire (GI, ex-Jeunesses identitaires) a souvent capté l'attention médiatique, les Identitaires (ex-Bloc identitaire, créé en 2002 et rebaptisé en 2016) restent la maison-mère. Ce mouvement islamophobe et raciste compte quelques centaines de militants et militantes en France. Souhaitant le retour des immigrés et de leurs enfants dans leur « pays d'origine » et convaincu qu'un « grand remplacement » des populations blanches par des Arabes et des Noirs non-catholiques est à l’œuvre, les Identitaires font régulièrement parler d'eux.

Le 13 juin dernier, place de la République à Paris, ses militants ont déployé une banderole « Justice pour les victimes du racisme anti-blanc », lors d'un rassemblement antiraciste. La Toulousaine Thais d'Escufon, nouvelle égérie du groupuscule, était alors au devant de la scène. Le 29 octobre, le jour même de l'attentat de Nice, un individu portant une veste siglée « Defend Europ » (le nom donné par GI à son opération anti-migrants menée dans les Alpes en avril 2018) a menacé un commerçant maghrébin à Avignon avant d'être tué par la police.

À Toulouse, leur principal fait d'armes remonte au 31 mars 2012, jour de l'agression d'un jeune étudiant chilien (qui en a conservé de graves séquelles) au cours d’affrontements avec des militants antifascistes dans le quartier Arnaud Bernard. Beaucoup plus récemment, des militants de GI se sont illustrés en agressant des militants de gauche dans le cortège de l'acte 13 des gilets jaunes, le 9 février 2019, dans les rues de Toulouse.