Enfin la reprise. Le 10 février, les membres de Toulouse Fraternité - Conseil de la laïcité sont appelés à se retrouver en assemblée plénière, salle du Sénéchal à Toulouse. L'invitation, émise le 26 janvier, a été envoyée à 66 personnes. Ce sera la première réunion du nouveau mandat de Jean-Luc Moudenc pour cette instance « extra-municipale » qui puise son origine dans le traumatisme collectif vécu par la population toulousaine en mars 2012, lors des attentats de Mohamed Merah . Le maire socialiste Pierre Cohen avait instauré ce conseil de la laïcité un an plus tard, en mai 2013, et Jean-Luc Moudenc l’avait pérennisé le 10 décembre 2014 sous une nouvelle appellation : Toulouse Fraternité - Conseil de la laïcité.        

Après sept ans d'existence, cette « instance de concertation locale et de dialogue » entend toujours « promouvoir la liberté des consciences, la neutralité des institutions républicaines à l’égard des différents cultes, le tout dans le respect du principe de laïcité », résume-t-on à la mairie. Entre trois et cinq fois par an, elle réunit des représentants des cultes, des institutions, du mouvement laïque, du monde associatif, de toutes les obédiences de la Franc-maçonnerie, ainsi que des « personnalités qualifiées ». Au total, « une quarantaine d'entités représentés par 62 membres » (voir encadré).         

« Il y a un très grand respect entre tous ces membres », note Jean-Paul Bouche, conseiller municipal intronisé l'été dernier président délégué de Toulouse Fraternité en lieu et place de Daniel Rougé - désormais premier adjoint, mais qui représente toujours la majorité au sein de l'instance. Avocat, Jean-Paul Bouche est ancien grand maître adjoint de l'obédience maçonnique du Grand Orient de France. Ce qui « n'a posé aucun problème », assure-t-il, confiant pour la suite : « J'ai déjà eu des contacts avec les gallicans, les juifs, les musulmans, les protestants et les catholiques et tous ces gens me parlent de Toulouse Fraternité ! Ce conseil a largement contribué à la grande qualité de relations qui existe entre les cultes toulousains. »

L'ensemble des personnes contactées le confirment : il s'agit bien d'un espace d'écoute et d'échange opérant. « Il y a de la bienveillance et des débats plutôt maîtrisés. C'est l'impression que j'en ai eu lorsque je m'y suis rendu », résume l'imam de la mosquée du Mirail Mamadou Daffé qui y a souvent délégué le secrétaire de son association, faute de compatibilité d'emploi du temps. « J'ai été surpris de l’œcuménisme religieux et philosophique de cette instance et le grand respect entre les interlocuteurs m'a rendu plutôt optimiste sur la façon dont on peut travailler ensemble », abonde Georges Bringuier, inspecteur de l'éducation nationale honoraire et auteur de nombreux ouvrages sur la laïcité, l'une des « personnalités qualifiées » de Toulouse Fraternité.

À la fois organe consultatif pouvant être saisi par le maire ou s'auto-saisir, lieu d’échanges entre les communautés et potentiel organisateur de rencontres, colloques ou séminaires, Toulouse Fraternité a produit plusieurs avis ou documents qui ont compté dans la vie locale ces dernières années : un avis unanime sur la mise en place d’un menu sans viande à la cantine, à la rentrée 2015-2016 ; un guide « Laïcité et espace public » pour les agents de la mairie et de la métropole ; une délibération du conseil municipal en mars 2017 « portant doctrine en matière de prêt de salles aux associations cultuelles » ; un « vœu de condamnation d’un prêche d’un imam à caractère antisémite appelant à la haine » (2018) et une « charte de partage des principes et valeurs républicains » devant être signée par les associations subventionnées ; la participation à l'élaboration d’un plan « contre les discriminations, le racisme, l’antisémitisme, la haine anti-LGBT et pour la promotion du vivre-ensemble » (juin 2019).

Cet avant-dernier point concerne un prêche tenu en 2017 et révélé en juin 2018, par l'imam de la mosquée d'Empalot, Mohamed Tatai, dans lequel il citait un hadith appelant à tuer les Juifs. Des faits pour lesquels l'imam a été renvoyé devant le tribunal correctionnel début janvier.

Prompt à réagir dans certains cas, Toulouse fraternité s’est fait plus discret sur « l'affaire des écharpes », qui a mis le feu aux poudres à l'été 2018. Le 15 août, deux élus de la majorité, Jean-Michel Lattes, alors premier adjoint, et Jean-Baptiste de Scorraille, chargé à l’époque de la démocratie locale et de la citoyenneté, assistent aux cérémonies chrétiennes de l'assomption à Lourdes. Leur photo in situ, ceints de leur écharpe tricolore, déclenche une polémique alimentée par le tweet de soutien de Jean-Luc Moudenc : « Dans le monde et la France de 2018, les inquiétantes atteintes à la laïcité ne concernent plus la religion catholique. Chacun sait que ces problèmes sont ailleurs ! (...) », pointant sans le dire la religion musulmane. Un faux procès pour Jean-Paul Bouche : « Il ne désignait pas l'islam mais l'islamisme. Jean-Luc Moudenc applique une laïcité pragmatique et n'est pas pour rien dans la très bonne entente entre les cultes toulousains. »

Une charte mise à l'index ?

Saisie par Régis Godec, alors conseiller municipal d'opposition et représentant d'EELV au sein de l'instance, Toulouse Fraternité s'était penché sur le sujet. « On a travaillé sur les responsabilités des élus locaux pour l'application du principe de neutralité pendant environ un an et on a abouti à une charte en direction des élus municipaux qui exprime précisément ce que dit la loi et ce que doit être l'éthique en la matière. Ces travaux étaient terminés à l'été 2019, mais ils n'ont jamais été proposés au conseil pour en débattre. Même pas soumis aux élus pour qu'ils en aient connaissance... », regrette l'ancien conseiller municipal des Verts. « J'étais de ceux qui pensaient qu'il aurait fallu une charte pour les élus. Le travail mené y a bien abouti mais elle n'a pas été publiée. J'espère qu'elle le sera bientôt », confirme Georges Bringuier. Mamadou Daffé dit également avoir reçu « les travaux relatifs à la charte des élus ».

De fait, un document de sept pages intitulé « Neutralité et liberté dexpression de l’élu local au regard du principe de laïcité et de la relation avec les cultes » a été produit. Un travail sérieux et précis, en trois chapitres, textes et références juridiques à l'appui, que Mediacités a pu consulté. Pourquoi cette charte n'a-t-elle pas bénéficié de la même publicité que les autres documents issus des travaux de Toulouse Fraternité ? Interrogée à ce sujet, la mairie ne nous a pas répondu.

Texte neutralité et liberté dexpression de lélu local
 

« Il y a eu, je pense, un coup d'arrêt au niveau du conseil municipal, tente d'expliquer Claude Dupuy qui siège au sein de l'instance au titre de son mandat de président de l'association Jean Calas. Notre problème est qu'il y a au conseil un certain nombre de catholiques intransigeants pour qui la laïcité, c'est bien quand ça sert à régler le problème des musulmans, mais qui veulent, eux, qu'on les laisse tranquille. » Jean-Baptiste de Scorraille, l'un des deux élus épinglés en 2018, a notamment été responsable régional de Sens commun, l'association très catho-conservatrice issue de la Manif pour tous.

Les angles morts de Toulouse Fraternité

Hasard du calendrier post-covid, la reprise des travaux de Toulouse fraternité colle avec l'agenda parlementaire. Le projet de loi « confortant le respect des principes de la République » - ou « loi contre le séparatisme » - est débattue à l'Assemblée nationale depuis le 1er février. Dans les tuyaux depuis septembre 2020, ce projet de loi fait l'objet de nombreuses critiques, notamment sur sa dimension stigmatisante à l'égard des musulmans. Ces derniers mois, plusieurs tribunes publiées par des chercheurs ou des associatifs, s'en sont émues

https://www.mediacites.fr/forum/national/2021/01/07/contre-le-separatisme-exigeons-plus-de-mixite-dans-les-colleges/

Dans un communiqué diffusé sur les réseaux sociaux mercredi 27 janvier, la coordination musulmane de l'agglomération toulousaine regrette que « la "question musulmane" [soit] traitée comme une question de sécurité nationale par les politiques de tous bords » et rappelle que, mi-janvier, une coalition de 36 organisations a déposé une plainte auprès du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, accusant la France d’enfreindre le droit international vis-à-vis des musulmans. Pour la coordination, « les associations musulmanes, cultuelles comme culturelles sont évidemment les premières cibles » du projet de loi contre le séparatisme.

Mamadou Daffé se dit lui aussi « très déçu par les politiques mises en place au niveau national. Nous sommes musulmans, nous sommes Français, il y a une justice et nous sommes des citoyens normaux. Pourquoi obliger les seuls musulmans à rédiger une charte attestant qu'ils approuvent la laïcité ? Pourquoi les musulmans ont toujours à se justifier ? C'est devenu systématique. Dans les moquées, on doit calmer les gens, leur expliquer que ce n'est pas contre eux, alors que nous sommes convaincus du contraire... »

« Il y a de la bienveillance à Toulouse fraternité, mais aussi des non-dits. »

Le malaise exprimé à l'occasion de ce projet de loi peut-il être débattu à l'échelle locale par Toulouse Fraternité, censée pouvoir s'auto-saisir de « toute question relative à la vie des communautés spirituelles dans la Cité et dans la République » ? En 2017, à l'occasion des cinq ans de l'affaire Merah, Pierre Cohen nous avait confié avoir aussi créé ce conseil avec la préoccupation de « s'extraire d'un phénomène de stigmatisation du monde musulman ». Depuis, « il n'y a pas eu d'affaires conduisant à ce que nous ayons des débats autour de l'islam », juge Georges Bringuier.

Pour Jean-Paul Bouche, « ce n'est pas une question qui se pose à Toulouse Fraternité, tout simplement parce que les musulmans ne sont pas stigmatisés ». Le nouveau président de l'instance dit connaître « presque sur le bout des doigts » la « loi séparatisme » dont il se félicite. La stigmatisation des musulmans dans la France de 2021 ? « Il y a de la bienveillance à Toulouse Fraternité, mais aussi des non-dits, résume sobrement Mamadou Daffé. Je ne crois pas que que soit un lieu où on peut vraiment aborder ce type de choses. »

Ce ne sera en tout cas pas à l'ordre du jour de la réunion du 10 février, première du genre depuis presque un an en raison de la crise sanitaire. Outre l'installation des nouveaux membres, la présentation de l'instance et les questions diverses, deux points sont au programme : un « hommage à Samuel Paty » et le « vote d’une déclaration solennelle de défense de la laïcité et des valeurs de la République ».