Ce jour-là, Monica* , une quadragénaire d’origine algérienne, a bien cru qu’elle ne quitterait jamais plus le 162 – 164 chemin de Lestang, où elle réside depuis deux ans. Le 16 février dernier, un incendie se déclare dans l'un des couloirs du rez-de-chaussée de son immeuble. L’accès à la porte est barré par les flammes. À son étage, l'une des issues a été murée avec des parpaings depuis plusieurs mois. « J’étais avec ma fille d’un an. J’ai cru qu’on allait mourir », témoigne-t-elle, encore sous le choc. Heureusement, un voisin a réussi à éteindre l’incendie avant l’arrivée des pompiers.   

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Cette porte fait la jonction entre les deux bâtiments, elle a été murée pour réduire le passage, privant les locataires du palier d'une des issues en cas d'incendie. / © Antoine Bazin

Pour cette mère de famille, c'en est trop ! Voilà des jours qu'elle cherche à quitter son petit meublé d’une dizaine de mètres carrés qu’elle loue 500 euros par mois (dont 200 euros de charges) à l’agence Era Immobilier Esquirol. Et cela malgré des plaques de cuisson inutilisables et de lourdes factures d’eau dues aux nombreuses fuites dans les canalisations. Le 27 février, rebelote ! Un nouvel incendie se déclare en fin d'après-midi dans la résidence, cette fois-ci dans un appartement squatté depuis plusieurs mois. « J’ai entendu des gens crier qu'ils voulaient sauter par les fenêtres pour essayer de sortir alors qu'ils étaient au 3e étage », relate Sarah, venue rénover son appartement ce jour-là. Eric, le propriétaire du studio sinistré ne peut que constater les dégâts : « J’avais démarché deux huissiers différents pour entamer une procédure d’expulsion. Mais quand ils ont su l’emplacement de mon bien, ils ont refusé de s’en charger. »

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Le feu a détruit un appartement de la résidence / © Guilhem Dorandeu

Chemin de Lestang, ces cas sont loin d’être isolés. Les conditions de vie ne respectent pas les prérequis légaux et les habitants vivent au rythme des faits divers rapportés dans la presse. En 2015, accusé de racketter des occupants informels, le gardien de l’immeuble a été placé en garde à vue, selon France 3 Occitanie. En 2019, un homme de 23 ans a été tué à coups de couteau dans un appartement squatté au premier étage du bâtiment, d’après La Dépêche.

Deux ans plus tard, la résidence fait pâle figure. Adossé au parc de la Reynerie, ce rectangle de béton et de verre étale ses fenêtres aveuglées par des morceaux de carton. À l’une des entrées, deux adolescents scrutent la rue depuis le hall et proposent des cigarettes, du shit ou de l’herbe aux passants. On oublierait presque que le bâtiment d’en face abrite les services de la douane... Derrière les deux garçons, un lino sale, grêlé de taches brunes, tapisse le rez-de-chaussée. Au détour d’un couloir, deux plaques de métal couvrent mal une béance dans le sol, laissant entrevoir les canalisations. Une forte odeur de moisissure émane du trou garni de déchets. « Et encore, avant c’était pire, soupire Monica. Des voisins ont mis les plaques pour éviter que les rats ne sautent dans le couloir. »

C’est dans ce concentré de misère que Bertrand* rénove malgré tout le studio dont il est propriétaire. Délaissant ses outils, le Columérin d’une cinquantaine d’années nous fait volontiers la visite des lieux. Il évoque sans détour les « défécations dans les parties communes », ainsi que les blattes et les punaises qu’on écrase parfois le soir en marchant. À l’étage du dessus, un habitant, la soixantaine bien tassée, s’échine sur la porte condamnée d’un studio qui fut squatté pendant des mois. « Il habite l’immeuble et va mettre une nouvelle porte afin de sous-louer le studio pour 200 balles », croit savoir notre guide. Au troisième étage, l’escalier semble obstrué par des plaques de métal et une grille. « Les pompiers ont posé ça pour condamner l’étage après un départ d’incendie en 2018 », explique Bertrand. Depuis, la grille ne ferme plus et l’étage a été réinvesti par des locataires non déclarés.      

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Les habitants ont disposé des plaques sur les canalisations pour empêcher les rats d'accéder au couloir. / © Antoine Bazin

Quel que soit leur statut, les habitants de cet immeuble vivent dans des conditions déplorables. Les punaises ont fait vivre « un enfer » à Adel* . Au téléphone, il évoque ses quinze mois dans un studio insalubre payé près de 400 euros mensuels. « Quand j’ai pris l’appartement, je n’ai pas vu les cafards, ni les punaises de lit, ni la moisissure. C’était vraiment catastrophique. J’ai de l’asthme maintenant », se désole-t-il, attestations médicales à l’appui. De fait, son médecin traitant lui a constaté des problèmes cutanés, respiratoires et psychologiques imputables à l’insalubrité de son logement.   

Adel n’est pas resté inactif. Au début de l’été dernier, il a prévenu les services d’hygiène de la mairie. Après une inspection, ceux-ci ont désinfecté le logement. Un pis-aller bien vain puisqu’une grande partie de l’immeuble est infestée par la vermine. Aujourd’hui, Adel vit toujours chemin de Lestang, mais dans de meilleures conditions après avoir emménagé au début de l’année dans un autre studio.

Depuis l'évacuation et la démolition de l'immeuble des Castalides, dans le quartier voisin du Mirail, l’ex-résidence étudiante du chemin de Lestang est bien parti pour remporter le titre de « nouvel immeuble de la honte » à Toulouse. « J’ai vu des squats en meilleur état que cet immeuble », déplore Léa Gibert, coordinatrice chez Médecins du monde. Contactée au sujet de la résidence par TO7, une association de quartier à la Reynerie, elle a fait remonter le signalement à l'association Droit au logement (DAL) 31 en juillet 2020. « L’Agence régionale de santé d’Occitanie ne considère toujours pas les punaises de lit comme un problème de santé publique. C’est un obstacle à la mise en œuvre de solutions plus globales dans la lignée de ce qui s’est fait à Marseille avec des désinfections d’immeubles entiers », remarque-t-elle.

Au-delà de l’ARS, la responsabilité incombe en premier lieu aux propriétaires de ces appartements infestés et dangereux. Depuis la loi Elan de 2018, louer un bien immobilier dont on sait qu’il est infesté de nuisibles est passible de 50 à 100 000 euros d’amende pour le propriétaire. La même loi donne aussi à la mairie la possibilité de forcer les propriétaires à rénover des logements si leur état est de nature à affecter la santé des occupants. Mais pour l'immeuble du chemin de Lestang, propriétaires, syndic et loueurs refusent d'endosser la responsabilité de la situation.

Malgré nos efforts, Didier Falguière, le président du syndic de copropriété est resté injoignable à ce jour. L’agence Era Immo Esquirol, à qui Monica jure louer son studio, affirme qu’elle ne dispose plus de biens à cette adresse. L’agence Aurimmo, qui a loué le studio insalubre à Adel, rappelle qu’un état des lieux d’entrée a eu lieu avec le locataire. « On ne force personne à louer, nous », résume - sans scrupule - Bernard Dalla Riva, le mandataire de l’agence. D’après nos constatations, l’insalubrité concerne plusieurs logements loués par des agences ayant pignon sur rue.

« Cet immeuble pose problème depuis l’évacuation de celui des Castalides », reconnaît Kevin Reilhac, mandataire de l’entreprise Foncia pour la gestion du syndic, tout en rejetant la faute sur « les squatteurs qui en ont été chassés (des Castalides, NDLR) et qui sont venus s’installer ici pour être tranquilles ». Selon ce gestionnaire de copropriétés, des efforts ont été faits pour améliorer la situation : « Une entreprise de nettoyage vient chaque semaine. Les différents propriétaires ont entrepris des travaux de rénovation. Les services de la mairie se sont déplacés », liste-t-il d’un air convaincu.

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En mauvaise état, l'immeuble est tout de même en partie équipé de compteurs Linky. / © Antoine Bazin

Interrogé sur la légalité de louer des biens dégradés à ce point, l’employé de Foncia botte cependant en touche. « Je ne suis pas très au fait de ça. Je m’occupe surtout de gestion », avoue-t-il. Des travaux ont bien été réalisés. La toiture a été rénovée, les portes d'entrées changées... Suffisant ? « Foncia n’entretient pas suffisamment la résidence mais on ne peut pas dire qu’ils soient responsables de tout », estime Bertrand, qui poursuit : « Après l’évacuation des Castalides (en 2013, NDLR), 27 appartements ont été squattés dans la résidence. Aujourd’hui, il n’y en a plus que onze. Foncia peut faire tous les travaux qu’il veut, cela se dégrade tellement vite avec la présence des dealeurs et des squatteurs. En tout cas c'est mieux qu'avec le précédent syndic. »

Si la copropriété du chemin de Lestang semble dépassée par la situation, les autorités ne sont pas désarmées pour réagir. Les outils pour lutter contre l’habitat indigne se sont multipliés avec les loi Duflot puis Elan. La préfecture pourrait prendre un décret d’insalubrité et empêcher les locations ; la mairie pourrait exiger un permis de louer pour forcer les propriétaires à réaliser des travaux. Aucune de ces mesures n’a pour l’instant été mise en œuvre. Ni la préfecture de Haute-Garonne, ni la mairie de Toulouse n’ont pris la peine de nous répondre. L’Agence départementale pour l'information sur le logement en Haute-Garonne (Adil 31) n’a pas davantage souhaité s’exprimer sur ce cas, préférant nous renvoyer vers le DAL 31. La lutte contre l’habitat indigne et l’accompagnement des copropriétés en difficulté font pourtant partie des missions de cette structure conventionnée par le ministère du Logement.

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Dehors : Vue de l'immeuble depuis la rue. / © Antoine Bazin

Pour Nina Condeço, porte-parole du DAL 31, l’origine des maux de cet immeuble se trouverait, bien en amont, dans la politique foncière de la ville de Toulouse. « On est en deçà des obligations réglementaires en logements sociaux », affirme-t-elle. Selon un rapport de la Chambre régionale des comptes de 2020, les logements sociaux représentent 21,58 % du parc toulousain au lieu des 25 % exigés par la loi. « Et quand on en construit, ce sont rarement des logements vraiment sociaux au profit des ménages les plus modestes », ajoute Nina Condeço.

« À Toulouse, il y a 33 000 demandes de logements sociaux en cours et parmi elles 75 % de demandes de PLAI , poursuit la militante du DAL 31. Ces personnes qui ont pourtant le droit à un logement social doivent se tourner vers le parc privé qui est hors de prix pour elles sauf à louer des biens insalubres. » Toujours selon la Chambre régionale des comptes, seul un tiers des ménages vivant sous le seuil de pauvreté est logé dans le parc social. La saturation des plateformes d’accueil des demandeurs d’asile renforce cette tension, obligeant ces derniers à se tourner vers des hébergements de fortune ou des marchands de sommeil. « Il y a beaucoup des clandestins ici, souligne Adel. La mairie le sait. C’est pour ça qu’ils ne font rien. »

Tout est parti du témoignage d’une de nos sources sur l’état calamiteux d’un immeuble toulousain situé dans le quartier de la Reynerie. Information confirmée dès la première visite. Sept visites, et une douzaine de témoignages plus tard, j’ai pu constater les problèmes auxquels font face les habitants. Et comprendre que l’immeuble abrite tous les profils : des propriétaires dépassés par l’ampleur des rénovations, aux locataires à bout de nerfs. À l’heure des confinements et des couvres-feux, l’insalubrité et la promiscuité empirent le quotidien déjà difficile des habitants. Difficile d’imaginer vivre dans cet immeuble quand de courtes visites suffisent à rapporter chez soi des punaises de lit.

En écrivant ce reportage j’espère illustrer une réalité qu’on évoque souvent à travers des statistiques sur le mal-logement.