Le lundi 12 octobre 2020, un bruit court parmi les élèves du collège Jean-Pierre Vernant, à Toulouse. Une élève de 6e de cet établissement situé à deux pas de la Cité de l’espace, s'est filmée nue et sa vidéo circule sur un groupe de discussion dédié au « collège JPV » sur le réseau social Snapchat . En réaction, les collégiens s’en prennent à la fillette, « l'insultent » dans la cour et « veulent la taper », selon des témoignages collectés par Mediacités. Ses parents viennent la chercher le matin même en urgence et la changent immédiatement d'établissement.       

Le lendemain, mardi 13 octobre, une élève prévient les surveillants qu’une nouvelle vidéo intime circule parmi les collégiens. On y verrait une autre élève, de 5e cette fois, s'insérer des objets dans le vagin. L’adolescente en question, âgée de 12 ans, est convoquée par les surveillants. Pour la protéger de ses camarades, elle passe la journée à l’écart avec une assistante d'éducation avant d’être récupérée par ses parents en fin d’après-midi. La jeune fille a ensuite changé de collège elle aussi.

C'est au détour d’une simple conversation entre collègues que Bénédicte Bernot, professeure d'espagnol au collège Jean-Pierre Vernant, apprend ces incidents quelques jours plus tard. « J'étais hyper-choquée de l'apprendre comme ça », témoigne-t-elle à Mediacités. Au retour des vacances de la Toussaint, un conseil pédagogique est réuni le mardi 3 novembre. Bénédicte Bernot, syndiquée à CGT Éduc'action et membre du collectif toulousain Ça commence à l’école , prend la parole. « Il faut des interventions dans toutes les classes du collège, pas uniquement les classes concernées, et des interventions effectuées par des associations extérieures », demande-t-elle au chef d'établissement, Franck Lemaire.    

Une heure de sensibilisation

Cette demande n'est que partiellement entendue. Entre le 25 novembre et la mi-décembre, seuls les élèves de 5e et de 6e du collège bénéficient d'une formation intitulée « ados et réseaux sociaux ». Nicole Gennequin, auxiliaire de vie scolaire (AVS) dans l'établissement, apprécie la réactivité de la direction tout en s'interrogeant sur ses limites : « L'intervention d'une heure à laquelle j'ai assisté était très bien pour un début. Mais avec 30 élèves, c'est quand même beaucoup pour que la parole se libère. »

Pour Bénédicte Bernot, l'idéal serait de proposer aux élèves un lieu d'écoute permanent sur ces enjeux, au sein de chaque établissement. « Une porte ouverte, entre midi et deux », résume-t-elle. À défaut, il faudrait former le personnel. La direction de l'établissement se serait engagée à réitérer auprès du rectorat sa demande d'une formation à l'éducation à la vie sexuelle et affective. Nous n'avons pu le vérifier car la direction du collège Jean-Pierre Vernant nous a renvoyé vers le service de communication du rectorat... qui n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien.

Comment ces vidéos intimes se sont-elles retrouvés sur les réseaux sociaux ? D’après nos informations, l'adolescente de 6e a expliqué avoir envoyé sa vidéo à la demande d'un utilisateur de Snapchat qu'elle ne connaissait pas, mais qui était membre comme elle du groupe de discussions « collège JPV ». De quoi craindre le pire. « Serait-ce un adulte qui se fait passer pour un collégien et qui demande des images ? Ou est-ce que des élèves ont vu la vidéo quelque part et l’ont partagée ensuite ? », s’interroge Jeanne *, membre du collectif "Ça commence à l'école".     

Pour Bénédicte Bernot, l’affaire est symptomatique d'un manque d'éducation collectif. Les élèves ne sont pas formés aux dangers des réseaux sociaux ; quant aux adultes, ils ne maîtrisent pas les réseaux sociaux fréquentés par les adolescents. « Le groupe Chnapsat (sic), moi je ne sais pas comment ça marche ! » reconnaît Bénédicte Bernot en toute sincérité. Et Jeanne* de confirmer : « Moi, quand je leur dis que je suis sur Facebook, ils me disent que je suis trop vieille, parce que c'est has-been, ringard... »

Plaintes déposées par les parents

Devant l'absence de réaction d’envergure du rectorat, le collectif "Ça commence à l'école" s'est mobilisé. Ses représentantes ont alerté Mathieu Sieye, directeur académique adjoint des services de l’Éducation nationale de la Haute-Garonne, par courriel le 25 novembre. Ce dernier leur a répondu le 3 mars dernier, expliquant que le dossier avait été signalé au parquet des mineurs, dès le 3 novembre 2020. Une information confirmée par le parquet de Toulouse. « Le signalement a été pris en compte et joint à l’enquête faisant suite aux plaintes déposées les 13 et 16 octobre du chef d'atteinte à l'intimité de la vie privée par captation, enregistrement ou transmission d'images à caractère sexuel, confirme Dominique Alzéari, procureur de la République. En l’état les investigations n’ont pas permis d’identifier le ou les auteurs agissant sous pseudonyme sur l’application Snapchat. »

« Combien de viols et de violences sexuelles avant que l’Éducation nationale n'en fasse une véritable priorité ? »

Dans sa lettre, le directeur académique Mathieu Sieye souligne aussi que le rectorat a rencontré les familles et les élèves pour les accompagner « selon leurs volontés ». S’il assure que « la prévention reste l'une de ses priorités », il semble renvoyer l'enjeu des formations, notamment du personnel, à chaque collège « en fonction des problématiques des établissements et de l’âge des élèves. »

Insuffisant, selon le collectif "Ça commence à l'école", qui estime que si ces enjeux sont une « priorité nationale », alors « les formations devraient être à l'initiative du rectorat ». Séverine Pinaud, professeur de cinéma audiovisuel au lycée des Arènes, membre du collectif et de CGT Éduc'action, s'insurge : « Combien de viols et de violences sexuelles avant que l’Éducation nationale n'en fasse une véritable priorité ? Il faut prévenir, former et protéger ! »