Le quotidien régional La Dépêche du Midi participe-t-il, par sa ligne éditoriale, à stigmatiser un quartier défavorisé comme celui de la Reynerie ? C’est le constat de Chouf Tolosa, un jeune média en ligne, qui a analysé la production de La Dépêche du Midi consacrée à ce quartier entre 2005 et 2015. L’œuvre est colossale puisque 1 814 articles mentionnant le terme « la Reynerie » ont été classés en seize thématiques, tels que « violences urbaines, délinquance, activités associatives ou culturelles, politique, etc. »

Selon le comptage de ce journal alternatif, « les articles concernant les violences urbaines, la délinquance, la drogue et le radicalisme religieux, des catégories négatives (pour l’image du quartier, NDLR) représentent environ 43 % des articles publiés par La Dépêche sur cette décennie. Pour l’équipe de Chouf Tolosa, « le débat ne porte pas sur la réalité effective des faits cités (...) mais plutôt sur tous ceux passés sous silence ». Le journal déplore que seulement 18 % des articles soient relatifs aux actions menées par les nombreuses associations du quartier, notamment aux événements culturels et sportifs.

Cette disproportion interpelle. Nous avons donc demandé à Chouf Tolosa de nous fournir ses données pour en avoir le cœur net. Tableur en main, il apparaît en effet que les articles traitant de violences urbaines, de délinquance et de radicalisme religieux, sont majoritaires sur la période 2005-2015. D’après notre comptage, ils représentent 41,5 % des publications référencées, auxquels on peut ajouter 5,5 % d’articles traitant de la pauvreté et de faits divers. Les actualités associatives, culturelles et sportives ne sont cependant pas « passées sous silence » autant que cela, puisqu’elles concernent 34 % de la production de La Dépêche concernant la Reynerie.

Au-delà du choix des sujets, Chouf Tolosa critique également un certain manque de rigueur de la part des journalistes de La Dépêche, dont « l’erreur la plus classique est de citer des bâtiments ou des écoles qui ne se trouvent absolument pas à la Reynerie ». Par exemple, l’immeuble du Tintoret est situé par deux fois dans le quartier alors que le bâtiment, qui borde l’avenue Général Eisenhower, se situe en réalité à Bellefontaine. « On ne se souvient pas avoir vu La Dépêche confondre un lieu culturel des Carmes avec un autre de la Daurade », conclut le média en ligne, pour qui « les journalistes (de La Dépêche, NDLR) ne se déplacent pas toujours sur le secteur et ne vérifient pas la véracité des informations ».

« Sinistre Reynerie », « quartier dur », « quartier à problèmes » : Chouf Tolosa remarque enfin que le vocabulaire utilisé pour qualifier la Reynerie est souvent stigmatisant et concourt à la présenter « comme un espace de non-droit impossible d’accès pour le citoyen lambda ».

Un avis partagé par les habitants

Pour le journal de la famille Baylet, la charge est lourde. Ce sentiment est-il partagé dans le quartier ? Vendeur au magasin Planète Phone, près de la place André Abbal, Khali, 19 ans, lit parfois les pages sportives du quotidien régional. À l'instar du constat de Chouf Tolosa, il s’agace de voir des bâtiments de Bellefontaine situés à la Reynerie et déplore des « déformations » de la réalité concernant son quartier : « Ils ne disent pas vraiment la vérité. Ici les gens sont bien. C’est un quartier calme ! »

Cette opinion est partagée par Claire Leseultre, habitante de la Reynerie depuis quinze ans. « La Dépêche, je la lis et je vois bien comment ils traitent du quartier. C’est malheureusement très faux. Ils mettent en avant la misère alors que moi, je vis ici, je vois ce qu’il se passe », affirme tristement cette préparatrice à la pharmacie du Lac, qui décrit « des habitants très solidaires entre eux ». Pierre*, le gérant de l’officine, trouve lui aussi le traitement médiatique « très orienté, très négatif », même si ce quadragénaire ne nie pas l’existence de conflits inter-quartiers et les règlements de compte.

Annie Conter gère le quadrimestriel Reynerie Miroir et habite le quartier depuis plusieurs années. « Les violences urbaines et la drogue, c’est seulement 5 à 10 % des actus qu’on écrit sur le quartier, estime-t-elle. C'est dommage de ne pas parler de toutes les autres initiatives associatives et culturelles qui font réellement la vie du quartier. »

Une prédominance des sujets « négatifs » toujours d’actualité

Faute de temps pour analyser nous-mêmes la décennie 2005-2015 (et le travail ayant déjà été fait par nos confrères), nous nous sommes concentrés sur les années 2016-2020 non couvertes par l'étude de Chouf Tolosa. Sur cette période, 954 articles de La Dépêche du Midi font référence à la Reynerie. La chronique des violences urbaines concerne 14 % des articles évoquant le quartier, devant les sujets liés au trafic de drogue (11,9 %). Les actualités liées à l’école (11,6 %) complètent un podium qui aurait été bien triste sans cela.

La somme des articles relatant des problèmes de drogue, de terrorisme, les violences urbaines, les faits divers et les condamnations en justice - autant de thèmes pouvant être considérés comme défavorables l’image du quartier - représente 54,7 % des parutions. Les articles de société (école, environnement, associations, culture) comptent, quant à eux, pour 33,9 % de l’ensemble. La situation ne semble donc pas s’être arrangée depuis la période 2005-2015, même si la tendance s'améliore sur les deux dernières années. La part des articles « négatifs » s'élevait à 45 % en 2019 et à 36,6 % seulement en 2020.

Des conséquences directes sur la population

Dans son article, Chouf Tolosa s’interroge sur « la part de responsabilité que peut avoir un média dans la fracture de plus en plus grande entre les populations, les communautés et les classes sociales sur les vingt dernières années ». De fait, pour le doctorant en sociologie Benjamin Lippens, le traitement médiatique n’est pas sans conséquence directe sur les habitants des quartiers. Certains jeunes, par exemple, « souffrent de difficultés à s’insérer durablement dans l’emploi en raison des préjugés liés à leur lieu d’habitation », observe ce chercheur qui étudie les parcours, la construction identitaire et les positions sociales d’une cohorte de 490 personnes dans une banlieue lyonnaise.

En parallèle, la retranscription médiatique du quartier de la Reynerie mettrait en évidence un seul type de population immigrée (maghrébine et d’Afrique subsaharienne) et leurs descendants. Cet éclairage orienté et unilatéral entraînerait alors une « stigmatisation ethno-raciale » délétère pour le futur des jeunes des quartiers alors que, poursuit le chercheur « Il existe une diversité d’habitants dans les quartiers, que l’analyse qui se centre sur les phénomènes, ou les populations les plus visibles, omet de décrire », ajoute-t-il. 

Pour Benjamin Lippens, le traitement médiatique des banlieues et le ressenti global qui s’en dégage - « il y a toujours des problèmes dans les banlieues » - n’est que la face émergée de l’iceberg. « Tout cela participe de la construction d’un problème public sur les quartiers populaires notamment au travers du prisme de l’insécurité, commente-t-il. Cela contribue à la pérennisation des discours sécuritaires et stigmatisants sur la banlieue et ses habitants. »

La parole à La Dépêche

Pour comprendre ce choix orienté, nous avons tenté de contacter plusieurs journalistes de La Dépêche, y compris Lionel Laparade, le rédacteur en chef. Nos multiples mails et appels téléphoniques sont restés pour la plupart sans réponse. Un seul un journaliste du quotidien régional a accepté de nous répondre anonymement.

Si cet ancien préposé aux faits divers « n’explique pas une telle différence de traitement entre les faits-divers et la culture », il estime que « ce n’est pas un choix délibéré de la part de la direction de la rédaction » du journal. « Cela fait longtemps qu’on entend ce discours sur La Dépêche qui ferait plus de sensationnalisme qu’autre chose, ajoute-t-il, mais quand il y a une fusillade ou des émeutes, il est de notre devoir de journaliste d’en rendre compte. »

Prenant du recul, ce professionnel de l’info se demande tout de même si « on relaie bien ce qui se passe dans les cités ». Mais il renvoie en partie la responsabilité aux lecteurs : « Finalement, c’est toujours la même chose : est-ce qu'une actualité davantage centrée autour de la culture et des initiatives va intéresser les gens ? »

Et dans Mediacités ?

Ce sujet d'analyse du traitement médiatique de La Dépêche ne serait pas juste si nous ne balayions pas devant notre porte. Depuis notre création, en mai 2017 à Toulouse, nous avons écrit quatorze articles traitant du quartier de la Reynerie ou y faisant simplement référence.

Les thématiques abordées apparaissent comme étant très diversifiées : politique, quand il s'agit d'étudier l'abstention pendant les élections municipales ; santé, quand nous nous penchons sur la pollution de l'air ; habitat indigne, avec notre reportage dans une résidence délabrée, chemin de Lestang ; ou encore concernant le trafic de drogue pendant le premier confinement.