« Sa bonne réputation ». Lorsqu’on demande à des Toulousaines pourquoi elles ont décidé d’accoucher à la maternité Joseph Ducuing, la réponse est quasiment toujours la même. Ce service, créé à la fin des années 70 dans l’ancien hôpital Varsovie, s’est rapidement imposé dans le paysage hospitalier de la Ville rose. « Elle était une des premières structures à s’appuyer sur la méthode de "naissance sans violence", qui donne une place importante au bien-être du bébé lors de la naissance », rappelle le docteur Simon Latapie dans sa thèse dédiée à l’établissement publiée en 2015.

Autre particularité, selon lui : l’importance du rôle dévolu aux sages-femmes, positionnées en première ligne dans cet établissement. « Le gynécologue-obstétricien n'est appelé qu'en cas de besoin (…), explique-t-il. L'accouchement est ainsi peu à peu sorti de la médicalisation à outrance qui avait cours jusqu'alors. »

Une entreprise (pas) comme les autres

C’est cette attention particulière pour les mères et leurs nouveau-nés qui semble séduire encore aujourd’hui les futurs parents. Au point qu’il est parfois difficile de s’y inscrire. « J’ai choisi cette maternité, car elle avait la réputation d’être bienveillante et je n’ai pas été déçue », confie Caroline, mère de deux enfants nés dans l’établissement du quartier Saint-Cyprien.

Recherché par les patientes, l’état d’esprit originel de la maternité de Ducuing plaît aussi au personnel hospitalier. « Je n’ai jamais cherché à exercer ailleurs. Jusqu’ici, la façon de travailler me convenait avec un accompagnement des femmes personnalisé au maximum, une autonomie des sages-femmes », indique Mireille *, l’une des quarante sages-femmes de la maternité. Aujourd’hui pourtant, l’ambiance n’est plus tout à fait la même dans les couloirs du service. Arnaude* a accouché sur place fin août. Si elle décrit le personnel comme « très prévenant, très attentif à la douleur de la maman », elle trouve aussi l’équipe « sous pression, fatiguée ».            

Des changements dans l’offre de prise en charge inquiètent également le collectif "Soutenir sa maternité", monté en août 2020 par d’anciennes patientes de Joseph Ducuing. « Nous avons constaté que des services, comme des groupes de paroles pour jeunes parents, commençaient à être supprimés, car le personnel était plus sollicité ailleurs », rapporte Marianne, l’une des membres du noyau dur du collectif.

Augmenter les naissances

Ce changement d’ambiance et de l’offre des services s’explique par un contexte tendu. Au point qu’en octobre 2020, la Chambre régionale des comptes a publié un rapport sur la structure et sa gestion par l’Association des amis de la médecine sociale (AMS), gestionnaire de l'hôpital. La situation de déficit chronique de l’hôpital, ses plans de redressement à répétitions et les tensions avec le personnel y sont pointés du doigt.

Afin de redresser le budget de la structure, le directeur Eric Fallet a présenté un projet d’établissement sur cinq ans. Sa stratégie phare pour la maternité : enregistrer 500 accouchements supplémentaires par an, pour atteindre un total de 2 900 naissances dès que possible et optimiser les 39 lits du service.

Alors que le service enregistrait un millier de naissances il y a une quinzaine d'années, ce nouvel objectif poserait plusieurs problèmes. « Nous avons peur de dépasser une taille critique, et que, même avec un peu plus de personnel, on n’arrive plus à prendre en charge les gens avec bienveillance, en les accompagnant, notamment sur l’aide à l’allaitement qui nous tient à cœur », s’inquiète Sandra Boticario, auxiliaire de puériculture et déléguée syndicale CFDT.

Si des travaux sont en cours afin de créer une salle d’accouchement supplémentaire, aucune nouvelle chambre de suite de couches n'est prévue. « On ne peut pas augmenter autant dans les mêmes murs, remarque Maeva*, une sage-femme expérimentée du service. Il va être impossible d’accueillir les mamans qui en ont besoin aussi longtemps qu’elles le souhaitent. » Lucie, une autre sage-femme, confirme : « On va être plus confortable en salle d'accouchement, mais ça va être l'usine en salle de suite de couches. Je pense que la logistique ne va pas suivre ».

Une détérioration des conditions de travail déjà palpable

Pour le personnel de Joseph Ducuing, ces craintes sont d'autant plus justifiées que les conditions de travail du personnel seraient déjà en train de se déliter. « En quelques années, l'atmosphère managériale a changé. Comme dans la plupart des hôpitaux, on est à présent dans une logique d’entreprise », regrette Mireille*, sage-femme à la maternité. Cette nouvelle stratégie économique a conduit à l'externalisation des agents de service des hôpitaux. Depuis 2018, ces emplois polyvalents s’occupant, entre autres, du nettoyage, de la blanchisserie ou de la restauration sont gérés par l'entreprise Biomega.

Si l'hôpital s'y retrouve peut-être financièrement, la qualité du service aurait baissé, selon Mireille* : « On se retrouve avec du personnel de ménage qui ne connait pas toujours le milieu hospitalier et qui vient travailler 18 heures sur 24 au lieu de 24 h sur 24 comme auparavant. Du coup, il arrive souvent que les auxiliaires de puériculture se retrouvent à faire le ménage alors que ça ne fait pas partie de leur travail ».

La direction a aussi rogné sur les dépenses de fonctionnement en fermant le laboratoire d’analyse de la maternité la nuit et en fin de semaine. Un prestataire extérieur est sollicité sur ces créneaux. Une nouvelle externalisation qui implique, selon Mireille*, un délai plus long pour avoir des résultats et de prendre un temps supplémentaire pour les joindre. « Le temps que nous passons à colmater, à faire des tâches qui incombent normalement à d’autres postes, nous ne le passons pas à nous occuper des patients », regrette-t-elle.

«  Il n’y a plus suffisamment de personnel pour assurer le suivi des femmes et l’accompagnement qui fait notre réputation. »

À cela s’ajouterait aussi un manque de personnel au sein même de la maternité. Actuellement, 2 400 accouchements ont lieu chaque année. « Pour bien travailler, il faudrait qu’une sage-femme suive deux patientes à la fois. Aujourd’hui, cela arrive qu’elle en suive quatre, voire plus », compte Sandra Boticario. Un constat que partage sa collègue sage-femme Céline Bouvier : « Il n’y a plus suffisamment de personnel pour assurer le suivi des femmes et l’accompagnement qui fait notre réputation. Quand on finit nos gardes, on n’a pas toujours l’impression d’avoir fait du bon travail. Le travail technique, oui; mais l’accompagnement, ça n’est pas tout le temps le cas. »

Un modèle sur le fil

Signe des tensions dans la maternité, la communication est quasiment inexistante entre les membres du personnel et la direction. « Notre expertise est niée, s'agace Sandra Boticario. Pour que les salariées soient bienveillantes avec les patientes, il faut qu’elles-mêmes soient traitées avec bienveillance. » Celles-ci se disent prêtes à contribuer au nouveau projet d’établissement, malgré une grande fatigue et un manque de communication de la direction. Sollicitée pour répondre à nos questions, cette dernière n’a pas souhaité donner suite.

Toutes les patientes que nous avons pu interroger s’accordent à dire que la qualité des soins n’a pas baissé malgré ce contexte difficile. Le personnel fait encore tampon. « J’ai la sensation que la qualité de soin est toujours là uniquement parce que nous faisons beaucoup d’efforts, mais ce n’est pas pérenne, avertit Maeva*. Nous sommes en équilibre sur un fil entre ce qui est bien et ce qui est dangereux, alors que ce n’est pas un métier où l’on peut se le permettre. J’ai peur qu’on arrive au point de ne plus pouvoir donner le change. »

L’Association des Amis de la Médecine Sociale, gestionnaire de l'hôpital, a commandé aux chercheurs du Centre d’Étude et de Recherche Travail, Organisation, Pouvoir (Certop) une enquête sur les conditions de travail dans la structure. Leurs recommandations pour améliorer la situation devraient être connues dans les semaines à venir. Reste à savoir si la direction s’en emparera.