Mais que se passe-t-il derrière la superbe façade monumentale du quai de la Daurade, photographiée tous les jours par les touristes ? À l’Institut supérieur des arts et du design de Toulouse (Isdat), le climat est tout sauf serein. Deux enseignants et le directeur des études en charge des trois matières des beaux arts (art, design et design graphique) se sont mis en disponibilité pour quelques mois ou pour l’année entière. En cause, même si ce n'est pas toujours officiel, ils reconnaissent une grosse fatigue, rimant avec une surcharge de travail.

Alertés en juin par des représentants du personnel au sujet d’un malaise dans l’école, Mediacités a interrogé une douzaine de salariés ou d'étudiants. Beaucoup nous ont confié avoir frôlé le burn-out. Une ancienne bibliothécaire, récemment partie à la retraite après 35 ans de bons et loyaux services, est actuellement sous anxiolytiques et suivie par un psychologue. « La soupape a sauté après mon départ », affirme-t-elle, refusant de s’épancher davantage. Ces deux dernières années, deux de ses collègues de la bibliothèque, toujours en poste, ont été en arrêt maladie durant plusieurs mois. Un enseignant du département beaux arts, par ailleurs représentant au conseil d’administration, a lui aussi eu récemment un grave problème de santé, lié, selon lui, à son épuisement professionnel.

Jean-Christian Tirat, ancien assistant photo parti à la retraite en 2020 après 40 ans de maison, estime être « parti juste à temps ». « L’ambiance est devenue nauséabonde, raconte-t-il. C’est désolant de voir la souffrance de mes anciens collègues qui se dévouent » pour l'école. « Je parlerais plutôt de mal-être », confie, Yves* , un employé non-enseignant, tout en reconnaissant que « l'ambiance se dégrade depuis 2019 ». Selon nos informations, un plan de prévention des risques physiques et psycho-sociaux est en cours d’élaboration avec la Caisse d'assurance retraite et de la santé au travail de Haute-Garonne et le Centre départemental de gestion de la fonction publique.           

L’origine du mal-être remonterait à la fusion, en 2011, des Beaux-Arts de Toulouse, qui étaient jusqu’ici une régie de la mairie, avec le Centre d’études supérieures de musique et de danse (CESMD), une association délivrant les diplômes d’État de professeur de musique et de danse. L’Institut supérieur des arts et du design de Toulouse (Isdat) regroupe à présent un département beaux arts (art, design et design graphique) et un département spectacle vivant (musique et danse) et bénéficie du statut d’établissement public de coopération culturelle (EPCC). Il accueille entre 350 étudiants et 400 étudiants (selon les années), encadrés par 60 enseignants et assistants d’enseignement et 50 personnels administratifs et techniques.

Subventionné par la Ville de Toulouse (à près de 80 %), l’État (environ 20 %) et la métropole, l’Isdat dispose d'un budget annuel de quelque 7 millions d’euros. L’établissement est géré par un conseil d’administration présidé par Nicole Yardeni, conseillère municipale déléguée à la Culture. Le regroupement, orchestré dans le but de délivrer des diplômes de master en conformité avec l’harmonisation européenne, a été perçu comme un mariage forcé. « D’emblée, cela a créé deux clans et de nombreuses rancœurs, analyse Nathalie*, une membre du personnel non enseignant, car les personnels du CESMD ont tous été pris en catégorie A et avec de meilleurs salaires que les anciens employés aux Beaux-Arts. »

L’objectif de transdisciplinarité érigé par le ministère de la Culture (la tutelle pédagogique de l’Isdat) a également charrié son lot d’incompréhensions. Entre 2012 et 2018, plusieurs directeurs et directrices généraux se succèdent et cohabitent avec une directrice du département spectacle vivant. La dernière en date, Anne Dallant, vit tellement mal cette cohabitation qu’elle démissionne en 2018. Un préavis de grève court pendant la procédure de recrutement de son successeur. « On voyait poindre une nouvelle identité de l’école qui ne correspondait pas à la structuration de nos enseignements. Certains étudiants venaient en beaux arts en pensant qu’ils allaient faire aussi de la danse et du piano », explique Alex*, un représentant du personnel.

Un nouveau directeur fustigé

Le malaise s’intensifie lorsque Jérôme Delormas est embauché en septembre 2018 pour cinq ans. L’ancien directeur délégué de la Gaîté Lyrique à Paris a pour mission de finaliser la fusion des deux départements. L'un de ses premiers actes ? Transférer le personnel administratif de la musique et de la danse dans les locaux du quai de la Daurade, soit six personnes maximum. « Ce qui a mis le bazar, c’est qu’il y avait déjà un problème d’espace pour nos trois options », souligne Nathalie. Il s'en serait suivi une nette surcharge de travail pour le personnel technique, en termes de ménage et de gestion de matériel.

« On est passé de l’enchantement au malaise général »

Mais c’est surtout la personnalité du directeur qui semble coincer. Son autoritarisme supposé serait en décalage avec la vision qu’il défend d’un travail en équipe et participatif. « On est passé de l’enchantement au malaise général », résume Victor*, enseignant et syndicaliste. « Il avait pourtant tout le monde dans la poche au début », atteste Camille*, un autre enseignant qui a vite déchanté. « Il a lancé un grand séminaire à son arrivée afin de nous consulter pour construire un projet mais il a finalement travaillé seul », affirme Alex. « J’ai d’abord pensé qu’il allait nous écouter, j’ai même animé l'un de ses ateliers de séminaire », renchérit Nikita Suaud, étudiant en 5e année design de structure.

D’après plusieurs témoignages, les organes consultatifs de l’école - le conseil scientifique, et les conseils des études et de la vie étudiante de l’École des Beaux-Arts et du spectacle vivant - ne sont pas écoutés depuis trois ans, et les compte rendus de conseils d’administration ne seraient pas toujours retranscrits dans leur globalité. « Jérôme Delormas fait croire à la municipalité qu’il est porté par les équipes, ce qui est faux ! J’ai dénoncé cela trois fois devant les élus de la Ville et la Drac », résume Jacques*, représentant au conseil d’administration.

Illustration d'un manque d’écoute du directeur ? Dès son arrivée, Jérôme Delormas décide d’installer un « plateau média » dans le fonds ancien de la bibliothèque. Cet espace prestigieux de l’école, resté dans son jus XIXe siècle, est réquisitionné pour la captation vidéo de conférences, l’organisation de concerts et de spectacles alors qu'il était dédié jusqu'alors à la lecture et à la rédaction. L’initiative cristallise les tensions. Claude Tisseyre, assistant d’enseignement responsable de l’atelier son, n’a pas apprécié que le directeur lui demande s'il voulait bien gérer la sonorisation de concerts, une mission bien éloignée de la pédagogie qui aurait été rémunérée en heures supplémentaires. « Je me refuse à être prestataire de service », explique t-il, déplorant « l’utilisation des ateliers comme si c’était des ressources comparables à un magasin de prêt ».

L’agacement gagne aussi les étudiants. Nous avons eu accès à un échange de courriels, initié par l’une d’eux, le 1er juin 2021, qui se plaint des nuisances sonores générées. « Demain commence la première session de passage des DNA art (des diplômes) et le bruit continuel provenant du plateau media vient perturber les accrochages et intensifier le stress ambiant (…). De plus, la bibliothèque est actuellement inutilisable pour la lecture ou les études, y compris avec des bouchons d’oreille. »

Capture écran mail bibliothèque

Plusieurs étudiantes renchérissent. En guise de réponse, le directeur suggère d’utiliser, dans ces « cas exceptionnels », une annexe de la bibliothèque située cour Labbé. Suggestion à laquelle l’une des bibliothécaires répond, visiblement échaudée : « Le petit bureau très calme de la cour Labbé (…) est une réserve où nous essayons de conserver les ouvrages et les périodiques anciens qui ont été déplacés pour faire place au plateau médias et aux expositions du couloir ». Des livres anciens auraient même été entreposés dans une cave pour libérer de l’espace.

Un deuxième événement est à l’origine de fortes crispations. En décembre 2019, un fanzine créé par des étudiants intitulé Fumier, publie la liste nominative d’une dizaine d’enseignants ayant eu des attitudes sexistes et déplacées envers des étudiantes, à des degrés plus ou moins graves. Jérôme Delormas décide de mettre en place un groupe de travail Egalité et demande l’accompagnement de La Petite, une association toulousaine spécialisée dans la prévention et la lutte contre les violences sexistes. Deux sessions de formation ont eu lieu pour les étudiants et les équipes. Mais la méthode ne plaît pas à tout le monde.

Selon Jacques, le directeur « s’est servi de ce problème de sexisme pour diviser les enseignants ». « C’est devenu la chasse aux sorcières. Certains ont été pointés du doigt sans preuves », confirme Nathalie. Jean-Christian Tirat, qui a créé l’enseignement de la photo aux Beaux-Arts il y a plus de 30 ans, a personnellement pâti de cette affaire. En février 2020, un courriel de Jérôme Delormas évoque « un enseignant parti à la retraite » dans la liste des harceleurs. « Plusieurs personnes ont pensé qu’il s’agissait de moi car je venais de prendre ma retraite. J’ai écrit au directeur pour lui demander de faire une mise au point, mais il ne m’a pas répondu. Dans cette histoire de harcèlement, Delormas a soufflé sur les braises pour se donner le beau rôle ».

Furieux, Jean-Christian Tirat écrit alors une lettre ouverte à toute l’école, avec copie au maire. La missive lui vaut une réponse salée de l’adjoint à la Culture Francis Grass, qui lui reproche des « accusations sans fondement et des jugements de valeur » et prend la défense du directeur.

« La création de l'EPCC reste une histoire conflictuelle. C'est ce choix qui a été fait à l'époque. Je n'y suis pour rien »

Nous avons bien entendu sollicité Jérôme Delormas au sujet du malaise à l’Isdat. Il nous a répondu par écrit (voir également l'encadré En coulisses ci-après). « Rappelons que je suis le cinquième directeur en dix ans d'existence de l'EPCC Isdat. Et que ma prédécesseure a démissionné, victime d'un burn-out. Lorsque je suis arrivé, j'ai constaté plusieurs points de souffrance, que nous avons d'ailleurs signalés à la médecine du travail. »

Le directeur estime qu’il « ne faut pas nier des désaccords importants avec certain-e-s et les affronter ». Le plateau média ? Il correspond à « un choix double : mettre en valeur le fonds ancien de l'Isdat et se doter d'un espace de débats et de diffusion au service notamment des étudiant-e-s. La question des nuisances sonores est un fait que nous n'éludons pas. Nous y remédions en organisant dès cette année la programmation selon des horaires décalés. »

Concernant l’affaire des violences sexistes, Jérôme Delormas affirme que « le choix a été fait de prendre le problème à bras le corps en mettant en place un plan de lutte et de prévention, en relation étroite avec l'association La Petite (…) Il est certain que ces problèmes sont clivants et difficiles à aborder dans la sérénité (…) C'est vraiment pour cette raison que nous nous faisons accompagner ». 

Quand on l'interroge sur les reproches au sujet de son management solitaire et le manque de reconnaissance des équipes, Jérôme Delormas répond qu’« une partie de l'équipe n'accepte pas la fusion » de l'ancienne école des Beaux-Arts et du CESMD. « La création de l'EPCC reste une histoire conflictuelle. Ce choix a été fait à l'époque. Je n'y suis pour rien ». Il ajoute que, « si certains ont le ressenti d'une préférence de ma part pour la musique et la danse (ce qui est totalement faux, notre actualité récente le montre : Printemps de Septembre, exposition des diplômé-e-s, Biennale Exemplaires...), je pense que c'est parce qu'ils en restent à un Isdat divisé en deux départements (…) Cela peut aussi s'expliquer par un encadrement pédagogique insuffisant en art, design et design graphique ».

Inquiétudes pour la pédagogie et la réputation de l’école

Jérôme Delormas jure qu’il « ne néglige pas les ressentis, qui dénotent certainement un défaut de communication interne » qu’il souhaite combler. Mais trois ans après sa prise de poste, c’est plus globalement l’absence de projet pédagogique qui inquiète. « Il n'y en avait pas depuis très longtemps, rétorque le directeur. Nous sommes en pleine écriture de ce projet. C'est un travail énorme, collectif, qui a mobilisé une bonne partie de l'équipe et contribué sans doute à un certain épuisement. »

La suppression de certains enseignements, comme celle toute récente de l’atelier gravure, n’est pas vue d’un bon œil. Claude Tisseyre, responsable du studio son, craint aussi que ne disparaisse l'enseignement de l’art sonore lorsqu’il partira à la retraite d’ici deux ans. Victor, enseignant dans l'école, déplore quant à lui que la priorité soit donnée aux partenariats extérieurs qui « n'apportent pas d'argent ni rien à la pédagogie de l'école mais obligent les équipes techniques à faire des heures supplémentaires ». « Dans les réunions, il parle seulement de communication, d’identité, de ce qui se voit… Or, dans une école, nous sommes là pour aider les étudiants à travailler », s’insurge encore Nathalie.           

L’objectif de développer la transdisciplinarité, autre cheval de bataille du directeur, est par ailleurs très critiquée. Gaëtan Lille, étudiant en quatrième année de design graphique et représentant CGT-Sela, parle de « fusion chimérique avec la musique et la danse, sachant qu’il y a déjà peu de porosité entre les trois disciplines historiques des Beaux-Arts ». De plus, seuls quatre personnes ont suivi la première formation Plexus mise en place l’an dernier qui vante la mise en commun de « l’hétérogénéité des pratiques artistiques ». La déception l'a emporté face au manque d’encadrement pédagogique, à l’absence de salle dédiée pendant les deux premiers mois et de rencontres avec les étudiants des différentes disciplines de l’Isdat. La formation a plutôt été vécue comme une auto-formation, où les élèves étaient livrés à eux-mêmes malgré leurs plaintes à la direction. Jérôme Delormas maintient pourtant son cap : poursuivre la création de « cursus transversaux institutionnels et pérennes ».

Dernier sujet d’inquiétude : la perte de moyens. Les équipes et les étudiants dénoncent la précarité de nombreux postes et des conditions de travail détériorées. « Il n’y a pas de recrutements de profs après les départs à la retraite et une surcharge de travail côté administratif et technique. Les équipes sont sous l’eau avec les conventions de partenariats », dénonce Alex. De quoi nuire à la réputation de l’école ? D’après plusieurs personnels, le nombre de candidatures baisse et des étudiants partent avant la fin du cursus. Cette année, l’Isdat a même choisi de diminuer le nombre d’entrées en première année, côté beaux arts, car l’équipe pédagogique ne pouvait plus travailler correctement.

Jérôme Delormas affirme son souhait de renforcer l’équipe pédagogique pour l’art, le design et le design graphique, trois options actuellement chapeautées par un seul directeur pédagogique. Il soutient aussi que le projet de l’Isdat en discussion avec les autorités compétentes « nécessitera des soutiens accrus des collectivités et de l’État (…) Nous portons le message auprès d'eux sur le fait que l'Isdat est au maximum de ses capacités ». Reste à savoir si les moyens seront renforcés en faveur d’une pédagogie davantage construite avec les équipes…

Malgré le statut public de l’Isdat, ni la mairie ni les représentants de la Drac au conseil d’administration n’ont souhaité répondre à nos questions. La conseillère arts plastiques de la Drac Occitanie, Marie-Béatrice Angelé, nous a renvoyés à la présidence du conseil d’administration, c'est-à-dire la mairie. L’ancienne conseillère musique et danse, représentante au conseil d’administration jusqu’à juillet dernier, Juliette Rouillon-Durup, nous a notifié par courriel qu’elle avait « eu les meilleurs retours ainsi que des dialogues constructifs avec Jérôme Delormas et l'équipe en général tout au long des trois dernières années et de manière continue dans les contextes difficiles de ces derniers temps. Je ne pense pas que des tensions puissent être de son fait - mais ceci est un avis tout personnel ».

A l'Isdat, les responsables pédagogiques de la danse ou de la musique n’ont pas donné suite à nos demandes. Nous avons pu interroger trois étudiants et neuf membres du personnel enseignant et non enseignant, la plupart ayant préféré garder l'anonymat, à cause de leur devoir de réserve ou par peur de représailles. Le directeur Jérôme Delormas a d’abord accepté un entretien téléphonique, avant de se rétracter pour des raisons d’emploi du temps et de nous répondre finalement par écrit. Nous n’avons pu retranscrire qu'une partie de sa très longue réponse de quatre pages.

Armelle Parion
Armelle Parion collabore avec Mediacités Toulouse depuis octobre 2018, enthousiaste d’avoir trouvé un média qui fait la part belle aux enquêtes. Correspondante pendant neuf ans pour le Parisien-Aujourd’hui en France, elle a aussi travaillé pour la radio (Radio France, Radio Solidaire) ainsi que des supports économiques (Touléco) et culturels (Lettre du spectacle).