La roulette russe. Mardi 6 avril à 12h39, près de 300 salariés d’Akka Technologies, majoritairement toulousains, reçoivent un courriel avec leurs adresses visibles de tous. Un second courriel arrive à 13 heures dans les boîtes d’environ 900 de leurs collègues. Deux invitations à deux visioconférences distinctes. À 14 heures, le premier groupe apprend par la caméra de Marie Petit, directrice des ressources humaines locale d’Akka Technologies, arrivée il y a quelques semaines, qu’ils font partie du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) - le plan de licenciement en novlangue - démarré officiellement le 28 décembre 2020. Au bout de cinq minutes, le cabinet de reclassement Alixio prend le relais pour une petite heure. L’autre groupe de salariés, convoqué en ligne à 15h30, se voit annoncé par la même DRH qu’ils ne font pas partie du plan social, en cinq minutes chrono là aussi.

« C’est comme une image violente à la télévision, ça imprime la rétine », souffle Franck Laborderie, secrétaire général CGT Akka Technologies, à Blagnac, membre du groupe des salariés préservés. Le PSE concerne à ce jour 1 024 salariés en France, pour 308 licenciements secs, dont 238 en Haute-Garonne. « Un plan de casse sociale […] sans précédent », dénonce l’intersyndicale CFE-CGC-CGT-FO-Unsa, qui y ajoute les 2 000 salariés français ayant quitté le groupe, de gré ou forcé, depuis un an. « La direction a dégraissé de manière sauvage pour ensuite faire un PSE qui n’était soi-disant pas dans son ADN », critique Marc Vicens, délégué syndical Force ouvrière. « C’est devenu une négociation très douloureuse et fractionnée [dans cinq filiales, NDLR], ça ne se passe pas bien », regrette pour sa part Stéphane Lepine, son homologue de la CFDT. Un sacré coup de frein pour une entreprise florissante.

Car Akka, c’est la course fulgurante d’une entreprise d’ingénierie et de conseil passée de neuf salariés à Lyon en 1984, où elle s’appelait Hysys, à 21 000 ingénieurs répartis dans 29 pays aujourd’hui. Le groupe affichait un chiffre d’affaires de 1,8 milliard d’euros en 2019. Avant la crise, son résultat net a été multiplié par quatre en trois ans, pour atteindre 73,3 millions d’euros. La valeur de son action a doublé sur la même période (31 à 60 euros) gonflant sa valorisation boursière à 1,3 milliard d’euros il y a encore 18 mois .

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Le siège d'Akka Technologies à Blagnac / Gael Cérez

« Akka, c’est une formidable réussite. Nos locaux à Toulouse ou Lyon impressionnent toujours nos visiteurs. Au niveau technologique, sur la voiture puis l’aéronautique [deux tiers de l’activité du groupe à eux deux, NDLR], on est très bons », s’enorgueillit un employé toulousain. Comme lui, 2 000 salariés s’activent, en sous-traitance d’Airbus, dans les 22 000 m² du bâtiment moderne de la ZAC Andromède, à Blagnac.

En 2020, quand surgit le Covid-19, les projections financières d’Akka Technologies sont dans le vert, mais le groupe brûle 366 des 469 millions d’euros de sa trésorerie dans une OPA sur l’entreprise norvégienne Data Respons. Finalisée le 20 mai 2020, l’opération lui permet de mettre la main sur 1 400 experts du numérique. De quoi « combler le retard par rapport aux concurrents comme Capgemini, en investissant dans l’intelligence artificielle », explique une source interne, inquiète, en contre-partie, de voir l’entreprise exsangue « avec seulement 15 % de sa trésorerie l’année d’une crise mondiale ».

Bon coup tactique sur le moment, l’OPA apparaît comme une erreur stratégique avec le recul. « C’était écrit. La direction est là pour faire des affaires à base de croissance externe pour une rentabilité rapide », estime David Fazi, délégué syndical central CFE-CGC. Privée de réserve, alors que la crise frappe de plein fouet l’industrie aéronautique, Akka essuie une perte nette de 168,80 millions d'euros l’an dernier. « Quand Airbus tousse, Akka s’enrhume et attrape la grippe », synthétise Stéphane Lepine, de la CFDT. L’action dévisse de 60 à 21 euros. Sa capitalisation boursière est divisée quasiment par trois et se stabilise à 574 millions d’euros fin 2020. Elle est depuis remontée à 763 millions d’euros.

« Ce n'est pas la première crise que traverse Akka, relativise le PDG Maurice Ricci dans le bilan 2020 du groupe. Faire face aux changements est inscrit dans notre ADN, puisque l'innovation est une histoire sans fin. » Son conseil d’administration a décidé de ne pas verser de dividendes en 2020 et s’est engagé à proposer d’en faire de même lors de l’assemblée générale pour 2021. Cette bonne résolution a finalement disparu de l’ordre du jour de l’AG du 28 juin dernier.

Parallèlement, le PDG, qui engrange un salaire fixe annuel de 2,6 millions d’euros et dont la fortune personnelle a augmenté de 35 millions d'euros entre 2020 et 2021, a décidé de faire peser ses errements stratégiques sur les salariés. En octobre dernier, il explique à leurs représentants réunis à Blagnac qu’il « faut faire le buzz et faire parler de nous ». Dans la foulée, 1 150 licenciements secs sont annoncés. Un coup de massue pour les employés, même si le PSE est progressivement ramené à 308 licenciements secs.     

« Très clairement, Maurice Ricci voulait que cela fasse "l’effet d’une bombe" auprès des pouvoirs publics pour qu’ils viennent nous aider. Le message subliminal aux actionnaires était lui : on va retrouver tout de suite le niveau de rentabilité de 2019 par la destruction d’emplois », analyse Franck Laborderie, de la CGT. Les syndicats auraient préféré un accord collectif d’activité partielle de longue durée, plus adapté et même plus économe que le PSE, selon eux.

Élus fâchés et DRH partis

Localement, la nouvelle passe mal. Le maire de Blagnac, Joseph Carles (PRG), exprime son courroux dès janvier dans La Dépêche : « Pour passer la première vague, Akka a bénéficié des aides publiques qui devront être restituées si la décision de suppression d’emplois est maintenue ». Six mois plus tard, l’élu a ravalé sa colère. « Je ne suis plus sur la même position depuis que j’ai reçu Benjamin Tichané, le nouveau patron d’Akka en Occitanie, qui est sur une stratégie de reconquête et de partenariat, affirme-t-il à Mediacités. Il m’a indiqué préparer des démarches innovantes et fait part de sa volonté de préserver les savoir-faire d’Akka dans le champ de l’ingénierie. » Et tant pis pour les 238 salariés qui devront vider leurs bureaux en août à Blagnac.

Avec le conseil régional d’Occitanie, Maurice Ricci a joué un jeu étrange. Mi-octobre, épaulé de son DRH d’alors, il sollicite, puis rencontre Nadia Pellefigue, la vice-présidente socialiste chargée du développement économique jusqu'en juin et désormais chargée de l'Europe, notamment.. Sont évoqués « la vision de l’innovation de Maurice Ricci et des accompagnements financiers éventuels sur l’avion plus vert », rembobine cette dernière à Mediacités. Mais pas un mot sur le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) lors imminent puisqu'il fut annoncé quinze jours plus tard. Colère de la présidente PS Carole Delga, qui écrit à la Dirrecte pour réclamer un médiateur « face à un dialogue social inexistant », selon La Tribune.

« Il y a eu une tentative de duperie. Toute aide financière de notre part est nulle et non avenue désormais, comme s'y est engagée la présidente, gronde Nadia Pellefigue. Nous avions déjà découvert qu’ils étaient en non-conformité avec le droit du travail, ce qui devait être changé pour solliciter la moindre aide de la Région. » En effet, depuis quelques années Akka n’a pas de comité d’entreprise central [devenu comité économique et social (CSE) en 2020] à son siège de Lyon, suite à des bisbilles syndicales se terminant régulièrement devant les tribunaux. « Je trouve que les services de la Direccte , à Lyon, ont été institutionnellement assez light. Ils ont un devoir de rappel envers le groupe ! », s’étonne un interlocuteur du dossier.          

 

Akka tribunal

À l’instar du maire de Blagnac, la présidente socialiste – tout juste réélue – n’a pas tenu longtemps ses positions. Le conseil régional d’Occitanie a ainsi versé un million d’euros d’aides indirectes à Akka dans le cadre du projet d’innovation ERA (Electrical Regional Aircraft) monté avec l’avionneur toulousain Aura Aero. De quoi pousser la CGT à dénoncer un double-discours le 26 mai dernier.

Signe du flottement ambiant, le DRH France d’Akka, Bruno Da Sola, principal interlocuteur des organisations syndicales, a été poussé vers la sortie en février, suivant Patrick Houry, le DRH du groupe, parti il y a quelques mois. Un DRH de transition, spécialement embauché l’année dernière, dans l’optique du plan de licenciement, a pris lui aussi la porte. « Moi, ce qui m’intéresse, c’est que l’entreprise soit dynamique et performante, mais aussi qu’il y fasse bon vivre, projetait Maurice Ricci, dans un portrait de Lyon Mag, en 2008. Je ne suis pas prêt à tout sacrifier pour devenir leader. Car la rentabilité optimum passe par des concessions sur le management, la qualité du service, le social... » Treize ans plus tard, il semble que Maurice Ricci n’ait plus autant de scrupules.

Les a-t-il abandonnés en s'exilant fiscalement en Belgique en 2012 ? C'est ce que nous verrons dans le deuxième tome de cette enquête.

Entre le 8 juin et le 22 juin nous avons adressé une vingtaine de courriels, de SMS et d’appels à la directrice de la communication d’Akka Technologies, Stéphanie Bia, ainsi qu’au secrétariat personnel de Maurice Ricci. Sans jamais aucun retour à part un rappel, fortuit, semble-t-il, de la part de Madame Bia. Nous avons également contacté les standards d’Akka Technologies en France (Paris et Lyon) et en Belgique (Bruxelles) à une vingtaine de reprises en tout, où nos interlocuteurs – plutôt sincèrement gênés – nous ont indiqué que ces personnes étaient indisponibles, car « en réunion », « en télétravail » ou « en congé », etc.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.