Le Président de la République n’a pas retenu l’essentiel des propositions formulées par Jean-Louis Borloo dans son rapport « Vivre ensemble, vivre en grand », préférant un « changement de méthode » à un « énième plan banlieues ». Emmanuel Macron souhaite s’appuyer sur les forces vives des quartiers populaires, entreprises ou associations, assurant que les banlieues ne sauraient être transformées par ceux qui n’y vivent pas. Si les intentions sont louables, on cherche encore les moyens, dispositifs et espaces qui permettraient une réelle co-construction de la politique de ville.   Une plateforme numérique sera certes créée pour faire remonter les doléances des habitants, sans qu’on sache ce qu’il en sera fait, reprenant en cela les écueils bien connus de processus de consultation citoyenne aux mains des seuls élus.      

Alors qu’un peu partout sur le territoire national la 2e phase du renouvellement urbain – qualifiée d’ANRU 2 – a débuté, la place des habitants y demeure marginale. A Roubaix, ces questions se posent avec acuité depuis de longues années. Le 22 février dernier, près de 70 personnes se pressent ainsi dans le hall de l’école Elsa Triolet pour participer à une réunion de concertation relative au projet de rénovation urbaine qui devrait bientôt toucher le quartier de l’Alma. Marie-Jo, une habitante historique du quartier, y interpelle l’élu chargé d’animer la réunion – « Et ils sont où les architectes qui ont construit ça il y a 40 ans ? » – insinuant que la dégradation du quartier serait due à des erreurs architecturales au moment du dernier plan de rénovation d’ampleur qu’il a connu, à la fin des années 1970. Il sera plusieurs fois question de cette période au cours de la soirée. Alors qu’une technicienne liste les « atouts » et les « risques » qui touchent le quartier, elle évoque parmi les points forts la dynamique associative et « l’historique de concertation ».

Faut-il voir dans cette réunion de concertation l’énième répétition d’une participation des habitants, à la fois incontournable et inévitablement décevante ? Pire, alors que 40 ans plus tôt l’Alma-Gare a connu une des expériences les plus poussées en France de participation des habitants en matière d’urbanisme, le devenir du quartier – aujourd’hui l’un des plus marginalisé et ségrégé de la métropole lilloise – doit-il conduire à conclure que la participation ne marche pas ? A l’inverse, il nous semble que c’est le refus de la participation par les pouvoirs publics qui, hier comme aujourd’hui, entrave le succès de la rénovation urbaine.

Les enjeux de la lutte urbaine de l’Alma-Gare

Au début des années 1970, pouvoir local et patronat s’engagent dans une vaste entreprise de rénovation de l’Alma-Gare. L’objectif : moderniser l’habitat de ce quartier populaire pour attirer les classes moyennes. Mais rien ne se passe comme prévu. À l’initiative de militant.e.s chrétien.ne.s de gauche (issu.e.s de la JOC et de l’Association Populaire des Familles), d’activistes maoïstes et d’habitant.e.s, l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) voit le jour. Il refuse la perspective de vivre dans des « cages à lapins » et cherche à préserver l’identité ouvrière du quartier dont seraient dépositaires les courées appelées à être détruites. Pendant dix ans, des habitants se réunissent chaque mercredi à l’occasion d’une sorte d’assemblée générale du quartier.

Au cœur de la lutte de l’Alma se joue la place des différences classes sociales dans l’espace urbain. Une des premières actions lancée par les habitant.e.s, dès 1967, interpelle les pouvoirs publics : une banderole est déployée au cœur du quartier, sur laquelle on lit « Urbanisation oui, mais quand et pour qui ? » Si les habitant.e.s veulent bien sûr habiter dans des conditions dignes, l’enjeu est d’abord d’éviter « la déportation ». La connaissance des projets de la ville constitue d’emblée un enjeu de la lutte pour celles et ceux qui sont au départ maintenus dans le flou sur leur avenir. « Nous on sait rien, on n’est rien, on ne compte pour rien », souligne un texte de 1975. C’est ce que veut changer l’APU, dont le journal déclare : « Fini les secrets, les projets établis en atelier clos, les décisions unilatérales qui orientent le destin des citadins ». Un élément décisif dans le retournement du rapport de force avec la municipalité intervient en 1976, avec l’arrivée d’une « aide-technique » aux habitants : l’ABAC. Elle regroupe une équipe d’architectes-urbanistes gauchistes venus de Paris. En s’appuyant sur les connaissances des habitants, l’ABAC montre rapidement que les pouvoirs publics ont surévalué l’insalubrité des logements pour justifier de raser et construire du neuf.

Quand la mobilisation des habitants paie

Dès lors, le rapport de force change de camp. Appuyé par cette équipe d’architectes, l’APU peut discuter d’égal à égal avec les techniciens de la municipalité. Les habitant.e.s  construisent collectivement un contre-projet sur la base de réunions de rues, de discussions des plans, de voyages d’étude et d’interactions constantes avec les architectes. Ils proposent en fin de compte une rénovation où la part de réhabilitation de logements anciens est bien plus importante que ce que ne veut la mairie. Les nouveaux logements, loin des barres envisagées, sont de petite taille, et reliés entre eux par des coursives sensées rappeler les courées et éviter l’individualisation de la vie sociale.

Fin 1977, la municipalité est contrainte d’acter la rénovation du quartier selon les plans établis par l’APU : c’est une victoire sans précédent. La lutte de l’Alma-Gare est désormais considérée comme une référence : on lui attribue des prix d’architecture, la presse accourt, TF1 lui consacre un reportage, et le maire de Roubaix tente même de récupérer l’expérience. En 1981, le nouveau gouvernement socialiste veut en faire un exemple  et le modèle de l’Alma va largement inspirer les débuts de la Politique de la ville… mais sans les mêmes succès. La participation des habitants devient un passage obligé de la rénovation urbaine, du moins sur le papier. Car les expériences de démocratie participative qui s’institutionnalisent à partir des années 1980 prennent une toute autre tournure, largement contrôlée par les pouvoirs publics.

Il faut faire la ville avec les habitants

En dépit de cette expérience unique de participation, l’Alma-Gare n’est pas devenu le quartier dont rêvaient les habitants. Est-ce à dire que c’est la faute des habitants, et que le quartier aurait mieux vécu sans leur participation ? Au contraire, l’histoire de l’Alma-Gare enseigne que c’est précisément le déclin de la participation dans les années 1980 qui a entrainé celui du quartier. La réalisation des travaux a été moins suivie, des erreurs architecturales étant commises, sans lien avec le projet initial. Le peuplement du quartier s’est également fait sans les habitants. Les services HLM de la ville et les bailleurs ont « pris leur revanche » sur l’APU en y logeant les populations les plus précarisées, qu’on ne voulait pas accueillir ailleurs.

À la différence des années 1970 où l’APU avait réussi à créer un espace de construction d’une parole collective, la concertation ne fait émerger aujourd’hui que des prises de paroles individuelles relayant des doléances personnelles légitimes, mais qui ne forment pas un projet. Le problème n’est pas tant que les habitants ont changé, mais plutôt que le dispositif participatif ne vise pas à faire émerger une telle parole collective. Les élus craignent l’émergence de tout contre-pouvoir. La politique de peuplement défendue actuellement par la municipalité roubaisienne vise à « dédensifier la ville » au nom de la mixité sociale… Autrement dit, à faire partir des habitants, à défaut de parvenir à attirer des classes moyennes. Or on sait que ce qui permet à un quartier de bien vivre, c’est précisément la présence d’habitants enracinés qui peuvent contribuer à sa régulation. La stratégie de la table rase, tout comme le turn-over important au sein des HLM, contribuent à l’inverse à fragiliser les liens de sociabilité ordinaire qui permettent une vie sociale harmonieuse.

Si l’Alma est un quartier confronté à de grandes difficultés sociales, ce n’est pas en le rasant qu’on résoudra les problèmes, mais en permettant à ceux qui veulent y rester d’être les acteurs de sa transformation. L’histoire de l’APU l’a montré, tout comme l’ont confirmé les écueils d’une démocratie participative institutionnalisée : il faut des espaces de participation autonomes pour permettre à ceux qui n’ont pas l’habitude de prendre la parole de le faire et ainsi promouvoir leurs intérêts. Si des transformations du quartier sont nécessaires, elles ne pourront voir le jour qu’avec les habitants. Bref, l’Alma, comme de nombreux quartiers populaires, aurait plus que jamais besoin d’un nouvel Atelier Populaire d’Urbanisme !

Point final.