Etes-vous surpris par l'arrivée de Gérard Lopez à la tête du club de football de Lille ?

Pas vraiment. En s’affranchissant si facilement des frontières nationales, Gérard Lopez incarne parfaitement l’actuelle « financiarisation » du football professionnel. Sous l’effet notamment de la circulation internationale des capitaux, plusieurs clubs français sont récemment passés sous la coupe d’investisseurs étrangers. Je m'interroge néanmoins sur les logiques de ces nouveaux propriétaires, qui demeurent constamment floues.

N’est-il pas possible, malgré tout, de deviner le projet sportif et commercial qu’envisage ce sulfureux homme d’affaires pour le Losc ?

Nous pouvons supposer que le Losc de Victory Soccer Limited s’inspirera de la stratégie pratiquée jusqu’à peu par l’AS Monaco : le trading de joueurs. Autrement dit, miser sur la progression de footballeurs pour réaliser de fortes plus-values financières à leur revente. Parallèlement, Marc Ingla, son bras droit, poursuivra la stratégie de diversification des ressources du club entamée par Michel Seydoux.

Comment s’y prendra-t-il pour doper la puissance financière du Losc ?

Afin de développer le merchandising, le club lillois ne se contentera plus de communiquer sur la scène régionale ou nationale, mais bien internationale. Peut-être participera-t-il, pour cela, à des tournées « hors-sol » d’exhibition, de promotion d’avant-saison. Toujours dans l’optique d’accroître ses recettes d’exploitation, je ne serai pas surpris, non plus, que le LOSC cherche à se « gentrifier » .

La dysneylandisation du stade Pierre-Mauroy – sorte de complexe de loisirs des temps modernes, avec offre de divertissements et de restauration intégrée – rejoint l’objectif d’un certain nombre d’autres clubs européens. A savoir, opérer une montée en gamme de leurs publics, en attirant une clientèle plus familiale, si possible des V.I.P. disposant d’un pouvoir d’achat plus important.

Qui sont ces actionnaires, ces dirigeants d’un nouveau genre, pour vouloir transformer aussi radicalement ce sport populaire ?

Ce sont des dirigeants qui gèrent les clubs comme de véritables entreprises, ils professionnalisent à outrance le travail entrepris dans les années 1980/90. Même leurs médiatiques prédécesseurs, on peut penser à Bernard Tapie hier à Marseille, ou Michel Denisot à Paris, ne poussaient pas la logique aussi loin…

Qu’est-ce que cela dit du football contemporain ?

Le football mondialisé est entré dans une nouvelle ère mais continue d’emprunter, parfois, au passé. Ainsi, Gérard Lopez comme, au hasard, les investisseurs chinois du FC Sochaux ou qataris du Paris-SG, se font tout aussi si ce n’est plus discrets que les industriels locaux à la tête des principaux clubs de football durant la première moitié du 20ème siècle.

Ils s’inspirent de leurs modes de communication, en l’occurrence de non-communication plutôt, alors qu’ils sont pourtant à des années-lumière du modèle paternaliste développé par ces notables. Le but de ces derniers n’était d’ailleurs, à l’époque, pas tant de réaliser des profits que de proposer aux ouvriers une distraction plus raisonnable que le cabaret, l’alcool et surtout l’organisation de grèves…

Le modèle d’antan paraît lui aussi immoral. Pourquoi se remémorer le passé au lieu de se satisfaire de ce regain de compétitivité pour le football français ?

C’est important pour bien comprendre ce qui se joue actuellement. Car l’internationalisation du football-spectacle, avec notamment l’hyper-mobilité des capitaux et des joueurs venant de tout horizon, accélère automatiquement sa dé-territorialisation.

La France est gagnée par cette transformation, et les risques qu’elle fait encourir, plus d’une décennie après le reste des championnats européens. Écoutons les inquiétudes qui se font entendre chez une bonne partie de leurs supporters : qu’adviendra-t-il de leur club à leur revente ? Certains investisseurs étrangers ne risquent-ils pas de laisser un champ de ruines à leur départ, en partant aussi vite qu’ils ne sont arrivés ?

Paradoxalement, en France, la ferveur des supporters semble rester intacte…

Ce n’est pas si étonnant. Dans bien des cas, les supporters se sont vu transmettre leur passion par leurs pères ou leurs grands-pères. Avant d’être des entités privées de spectacle, les clubs sont, dans leur esprit, des objets historiques inscrits dans la mémoire collective, portant une identité locale et incarnant un imaginaire fort. C’est pourquoi d’ailleurs, à côté de sa financiarisation, se développe petit à petit une « patrimonialisation » du football.

Qu’entendez-vous par là, concrètement ?

Dans une logique de contre-pouvoir assumé, des groupes organisés de supporters tentent de conserver ce qui faisait les caractéristiques du football d’hier, ancré sur un territoire. C’est le cas du collectif « À la nantaise » qui prône l’actionnariat populaire au FC Nantes, ou à Saint-Ouen contre le projet de déménagement du Red Star.

Ceux-là vivraient une opération de « naming » ou une politique d’augmentations tarifaires contribuant à l’éviction des classes populaires de leurs stades comme de véritables déclarations de guerre.

Ces supporters ne devraient-ils pas non plus s’offusquer des investissements publics lourds qu’a demandé la construction des grands stades et de leurs aménagements ?

Les réactions de passionnés sont toujours ambiguës. Prenez le cas de l’Olympique de Marseille, dont une partie des fans redoutent eux aussi de voir leur club de cœur se transformer en une vulgaire franchise nord-américaine. Je n’ai jamais entendu un seul supporter m’expliquer que l’argent public aurait prioritairement dû être dépensé dans l’amélioration du système des transports de la ville ou la rénovation des écoles vétustes que l’agrandissement du Vélodrome…

Les collectivités locales ne devraient-elles pas, de fait, avoir leur mot à dire sur la gouvernance des clubs ?

Ces entreprises privées n’ont pas à être régulées par les collectivités, qui n’ont d’ailleurs pas vraiment de compétences en matière de sport professionnel. Mais certains élus tentent tout de même de forcer le destin des clubs, persuadés que l’amélioration de leurs performances sportives tirera leur ville vers le haut.

La conférence de presse pour entériner la passation de pouvoirs entre la famille Louis-Dreyfus et Franck McCourt a été organisée à l’Hôtel de ville de Marseille. Ce dernier n’a d’autres choix que de nouer une relation privilégiée avec les pouvoirs locaux – qui voient l’OM comme un vecteur de notoriété mais aussi un outil de pacification de la ville. Le Vélodrome restant la « propriété » de la municipalité, le club doit en effet verser un loyer à la ville, elle-même créancière vis-à-vis de l’exploitant qui l’a rénové.

L’arrivée de Gérard Lopez n’est-elle pas, dès lors, souhaitable pour la métropole lilloise et le stade Pierre-Mauroy, lui aussi issu d’un partenariat public-privé (PPP) ?

Oui, si son projet fonctionne comme prévu. Les élites politiques lilloises s’en serviront alors pour justifier à posteriori les efforts consentis par la puissance publique. La France post-Euro 2016 se rend bien compte que remplir toutes les semaines un stade de 50 000 places n’a rien d’évident ni d’automatique. Et que le premier des paramètres ne réside pas tant dans la qualité architecturale de l’équipement ou son degré de modernité, que dans l’ambition sportive du club-résident.

Par contre, en cas de déconvenue sportive…

Il s’agit là d’un véritable impensé. Nombre d’élus sont convaincus que les métropoles sont en concurrence. A ce titre, ils considèrent ce grand stade aussi indispensable qu’un opéra ou un grand hôpital. Obnubilés par les bénéfices que cet équipement devait apporter en termes de rayonnement et d’attractivité, les pouvoirs locaux en ont simplement oublié que le football restait soumis à l’aléa sportif.

Si le Losc connaît malencontreusement la faillite ou une relégation, le stade Pierre-Mauroy risque de devenir un « éléphant blanc » . Comme le MMArena ou le Stade des Alpes après les descentes aux enfers du Mans FC et du Grenoble Foot 38. Ce serait là une véritable catastrophe financière pour la métropole lilloise, qui, après en avoir payé la construction, devra assurer l’entretien de cette enceinte ayant servi à l’entreprise qu’est devenue le Losc !