Décontractée et sérieuse – sans s’interdire quelques saillies humoristiques –, la procureure de la République de Lille Carole Etienne a reçu Mediacités pendant plus de deux heures, le 28 janvier dernier, dans son bureau au neuvième étage du Palais de Justice. Voici un an, cette Caennaise de 56 ans a pris la tête du 7e parquet de France fort de 39 magistrats (dont 31 femmes). Passionnée par son métier – « à 12 ans, je savais que je voulais devenir magistrate » –, elle se comparera plusieurs fois durant l’échange « à un moine en sandales et robe de bure » prête à rencontrer les habitants « quitte à me prendre des tomates, pour expliquer que la justice travaille plus qu’on ne le pense, qu’elle n’est pas hors-sol et qu'elle est imaginative ». Jamais loin de ses téléphones portables, dont l’un accroché à sa ceinture et qui ne la quitte jamais, Carole Etienne dresse un état des lieux lucide et assez inquiétant de la délinquance régionale.
  

Avez-vous été surprise, à votre arrivée, par l’ampleur du trafic de drogues dans la métropole lilloise ?   

Oui. Ce sont des trafics très organisés avec le grossiste, le semi-grossiste, le guetteur, le dealer, le rabatteur… C’est-à-dire toute une pyramide qui protège les caïds et exploite les plus petits. La marchandise s’achète à bon marché en Belgique et aux Pays-Bas et génère des profits énormes. Le 19 janvier, par exemple, nous avons interpellé après quatre mois de surveillance un Tourquennois de 18 ans qui utilisait un jeune de 15 ans pour livrer les produits à vélo à une centaine d’usagers. Son chiffre d’affaires a été estimé à 30 000 euros par mois. Et ce n’est que le bas du spectre ! Il faut s’attaquer aux dealers, aux rabatteurs, aux guetteurs mais aussi, tout en haut du spectre, à la criminalité organisée ce qui nécessite une coopération internationale, des enquêtes très longues, minutieuses, complexes. Nous devons arriver à porter un vrai coup fatal au trafic de stupéfiants. 

« Un Tourquennois de 18 ans utilisait un jeune de 15 ans pour livrer les produits à vélo à une centaine d'usagers »

Voilà de longues années qu’on attend ce coup fatal…

Mais moi, j’ai les sandales et la robe de bure ! Je suis une éternelle insatisfaite. Pour l’instant, je me donnerais la mention « peut et doit mieux faire ». Mais je vous rappellerai qu’à la suite du dossier EncroChat (du nom de cette messagerie clandestine utilisée par les délinquants de toute l’Europe et dont le dossier source est situé à Lille, ndlr) 70 procédures ont été engagées dont neuf ont été conservées à Lille. Et qu’il faut s’attendre à d’autres procédures incidentes dans les prochains mois. 

https://www.mediacites.fr/decryptage/lille/2018/04/20/le-narcotourisme-et-la-culture-de-cannabis-en-plein-boom-a-lille/

Ce trafic de drogues revêt-il un nouveau visage ?

Oui, il met en cause des jeunes de plus en plus jeunes, qui sont recrutés en Picardie, en région parisienne ou sur le littoral. On voit parfois passer sur Snapchat des annonces telles que : « Recherche projeteurs : 300 euros ». Nous sommes face à une vraie structure d’entreprise avec l’envoi de jeunes en première ligne qui sont littéralement exploités au profit d’individus sans scrupules. Le 26 janvier, on a interpellé un mineur de 16 ans qui ravitaillait à trottinette la rue Pierre-Loti à Lille. Il avait sur lui 1 300 euros, 345 grammes d’héroïne, 185 grammes de cocaïne. La veille, on en a pris un de 15 ans, boulevard de Metz, avec 180 grammes d’héroïne, 15 grammes de cocaïne et 780 euros dans les poches.                         

Les mineurs sont envoyés en première ligne par les trafiquants parce qu’ils encourent des peines moins sévères s’ils sont pris que les adultes en raison de l’excuse de minorité . Faut-il être plus sévère avec eux ? L’arsenal judiciaire est-il suffisant ?                      

Laisser penser qu’un jeune ne risque rien, c’est faux ! Les mineurs, on les envoie aussi en prison. Certes on tient compte de plusieurs critères (la personnalité, les antécédents, la récidive, la gravité des faits…) mais il y a des mineurs condamnés à de la prison ferme ou qu’on envoie dans des centres éducatifs fermés - ou non fermés, mais sous contrôle judiciaire. L’arsenal judiciaire est déjà assez sévère. Mais les trafiquants leur font croire à l’impunité. C’est leur deuxième cartouche avec l’argent facile.  

« Laisser penser qu’un jeune ne risque rien, c’est faux ! Les mineurs, on les envoie aussi en prison »

Quand on croise dans la rue un jeune interpellé la veille, cela accrédite pourtant cette idée couramment partagée : « On les interpelle… et la justice les relâche » !

Ça, ça ne veut rien dire ! Tout le monde raisonne par rapport à l’emprisonnement alors qu’il n’y a pas que cette issue ! Peut-être qu’un mineur est ressorti mais qu’il a été soumis par le juge à une liberté surveillée ou à un contrôle judiciaire. On ne va quand même pas mettre tout le monde en prison ! Les poursuites engagées ne conduisent pas nécessairement à l’emprisonnement. Il existe toute une gamme de réponses pénales graduées : le TIG (travail d’intérêt général), le sursis probatoire (l’ancien sursis avec mise à l’épreuve, ndlr)… ou des mesures alternatives aux poursuites. C’est le cas de la composition pénale, par exemple, qui prévoit un parcours durant lequel le contrevenant doit rembourser la victime, suivre un stage de citoyenneté, laisser son permis de conduire pendant six mois, effectuer un travail non rémunéré de 40 heures… Quand le parcours est réussi, il y a un classement sans suite. Mais ce n’est pas un classement sec. Même un classement sans suite ne signifie pas qu’il n’y a eu aucune mesure de prise. Quand je dis à un mineur qu’il vient pour un simple rappel à la loi, il va ressortir. Mais s’il recommence, ce sera pris en compte.

« En 2020, nous avons eu 24 affaires de proxénétisme. La majorité concernait de très jeunes filles, entre 14 et 17 ans »

Outre l’importance du trafic de drogues, quelles autres singularités de la délinquance lilloise avez-vous noté depuis votre arrivée ?

Je suis assez marquée par la prostitution. En 2020, nous avons eu 24 affaires de proxénétisme. La majorité concernait de très jeunes filles, entre 14 et 17 ans, en fugue de leur foyer, du domicile parental ou déscolarisées, à qui on a fait miroiter de l’argent facile dans une soirée. Il s’agissait de jeunes filles consentantes au départ sur lesquelles le piège s’est refermé. Il s’agit d’une prostitution plus discrète qu’avant, qui passe par les sites Internet. Plus mobile, elle a lieu dans des hôtels ou des appartements loués via Airbnb. Ces jeunes filles se constituent rarement parties civiles, ce qui complique l’action de la justice. Je suis choquée aussi de voir que les proxénètes sont parfois mineurs eux aussi.  

Assiste-t-on à une augmentation de la délinquance des mineurs ?

Non. Elle demeure à 15% de la délinquance générale. Mais les mineurs concernés sont de plus en plus jeunes et ils commettent des infractions de plus en plus graves, notamment de violences avec armes. On assiste à une banalisation de la prostitution et du trafic de stupéfiants. Il y a vraiment un gros travail à faire dans les écoles…

Comment expliquer le phénomène de rotation de ces commerces qui changent d’enseigne tous les six mois dans certains quartiers de la métropole ?

Il s’agit de ce qu’on appelle des entreprises éphémères. Elles s’implantent, anticipent leur liquidation judiciaire en ne payant pas l’Urssaf et leurs dettes fiscales, avant de réouvrir ailleurs avec un gérant de paille. C’est un fait contre lequel nous luttons avec les juges consulaires du tribunal de commerce. Mais pour engager des enquêtes, il faut des informations…  

« Les gens doivent comprendre que la sécurité est un travail collectif auquel ils doivent participer. J’en appelle aux signalements, même anonymes »

… et vous estimez manquer d’informations ?

Les gens doivent comprendre que la sécurité est un travail collectif auquel ils doivent participer. J’en appelle aux signalements, même anonymes. Mi-novembre, nous avons élucidé une affaire de proxénétisme parce que deux jeunes filles s’étaient réfugiées dans le magasin Yves Rocher à Lille après avoir été menacées par un homme et une femme, qui les avaient contraintes à se prostituer. C’est grâce à cette commerçante, qui a appelé le 17, qu’on a pu tirer les fils de la pelote et comprendre ce qui se passait. Parfois, les personnes nous disent : « Il y a du trafic de stupéfiants. » Oui, mais quand on me dit cela, c’est comme si on ne m’avait rien dit. Il faut être plus précis et instantané. Quand des dealers bloquent les accès incendie dans une résidence, c’est gravissime ! Prévenez-nous, prévenez la police ou le bailleur si vous préférez.  

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2018/12/21/lille-moulins-comment-la-drogue-pourrit-la-vie-dun-quartier/

Quel est le rôle du maire dans cette remontée d’informations ?

Le meilleur baromètre que je peux avoir, c’est le maire. Je lui dois des informations sur un fait qui se commet sur sa commune et lui me retourne le ressenti de ses administrés. C’est la raison pour laquelle nous avons créé, en décembre 2020, une adresse mail dédiée pour les maires. On travaille aussi avec eux dans le cadre des groupes locaux de traitement de la délinquance.

Aux dernières élections, Martine Aubry a changé d’avis sur la vidéosurveillance en la jugeant désormais efficace pour lutter contre l’insécurité. Qu’en pensez-vous ?

Bien sûr que beaucoup d’affaires sont élucidées grâce à la vidéosurveillance… Pardon, grâce à la vidéoprotection (sourire). C’est en exploitant la bande vidéo d’un distributeur bancaire, d’un magasin, d’une gare qu’on parvient à retracer un cheminement, à retrouver un profil, une vêture. Disposer de caméras sur des axes stratégiques est primordial pour retrouver une personne.  

« Je crois beaucoup à la politique d'éviction du conjoint violent, assorti d'un suivi sanitaire et psychologique »

En 2020, les dossiers pour violences intrafamiliales ont crû de 8 % dans un contexte de baisse des procédures judiciaires. Comment protéger les victimes de ce type de violences ?

Je crois beaucoup à la politique d’éviction du conjoint violent , assorti d’un suivi sanitaire et psychologique. C’est à l’auteur des violences de sortir de la maison. La victime, elle, doit pouvoir rester dans son logement avec ses enfants. Sans cela, les victimes ont du mal à parler car elles mettent en jeu leur équilibre familial et financier. Une étude effectuée entre 2015 et 2020 sur Lille montre qu’en cas d’éviction du conjoint, il n’y a eu que 6 % de récidives sur 1 720 dossiers. On tient le bon bout.                       

Avez-vous noté une recrudescence de signalements à la suite de la libération de la parole sur les réseaux sociaux depuis le mouvement #MeToo et #MeTooInceste ?

Non. Je n’ai pas senti de changements particuliers mais une arrivée classique et quotidienne. C’est ce que je reprocherais à la presse et aux médias sociaux : on fait des focus, alors qu’on a toujours eu des affaires d’inceste. C’est très bien d’en parler davantage, mais je n’aime pas les effets de mode.  

Le terrorisme est-il toujours une menace ?

C’est un travail de tous les jours. Nous disposons d’une cellule spécialisée qui surveille les réseaux sociaux. Nous surveillons les personnes radicalisées mais aussi des personnes qui, par mimétisme, peuvent passer à l’acte. Elles sont prêtes à tout pour faire parler d’elles et avoir leur portrait à l’écran. Ne pas détecter ces personnes qui peuvent dégoupiller à tout moment, c’est une angoisse permanente.   

Affaires Castelain, Noyés de la Deûle, Selom et Matisse : où en est-on ?

Autant la Procureure de la République est prolixe pour expliquer le fonctionnement du parquet, autant elle demeure mutique sur les affaires, fidèle à son credo - « Ne jamais s’exprimer sur des dossiers en cours d’instruction » - assorti d’une promesse aux médias : « Je ne mentirai jamais ». Même sur le calendrier, Carole Etienne reste silencieuse. « Le juge d’instruction a rendu une ordonnance et il y a encore des recours possibles. Je n’en dirai pas davantage », indique-t-elle à propos de l’affaire des « pierres bleues » du Président de la Métropole européenne de Lille. « Le dossier est à l’instruction », élude-t-elle au sujet des « Noyés de la Deûle », ces cinq jeunes hommes retrouvés morts dans les eaux froides de la Deûle en quelques mois en 2010-2011. La magistrate consentira juste à nous dire que le résultat de l’information judiciaire pour recherche des causes de la mort de Selom et Matisse, percutés par un train à Fives en décembre 2017, devrait intervenir incessamment. 

Renfort au parquet pour plus de proximité

Parquet Lille

En décembre, la réforme de la justice de proximité a permis de renforcer le parquet lillois de 4 juristes assistants et 7 agents contractuels, portant l’effectif total du parquet à 51 personnes. L’arrivée de 14 délégués du procureur va aussi permettre de déployer la justice sur le terrain, dans les maisons de justice de Roubaix et Tourcoing voire dans des mairies de quartier. « Puisque la population ne répond pas toujours aux convocations, nous allons aller à elle », prévient Carole Etienne. Impactés par le mouvement de protestation des avocats début 2020 et la crise sanitaire et ses confinements successifs, le parquet de Lille connaît actuellement 8 à 10 mois de délais moyens entre la convocation et le jugement.