Le titre de votre livre reprend une phrase célèbre du fondateur du journal Le Monde, Hubert Beuve-Méry : « le journalisme, c’est le contact et la distance ». Il ajoutait : « Les deux sont nécessaires. Tantôt il y a trop de contact et pas assez de distance. Tantôt, c’est l’inverse. Un équilibre difficile. ». Cet équilibre est-il encore plus difficile à trouver en dehors de Paris ?

Alexis Lévrier (DR).
Alexis Lévrier (DR).

Je n’ai pas travaillé au niveau local, mais j’ai eu des échos, notamment parce que je suis intervenu auprès de responsables de médias locaux. Eux-mêmes me disaient que cet équilibre est plus difficile en province parce qu’ils sont tributaires du pouvoir local, notamment pour enquêter. Il y a aussi une très forte pression économique. Et par ailleurs, les médias locaux sont très peu diversifiés. Il y a souvent, et c’est le cas à Lyon avec Le Progrès, un seul quotidien. Le manque de diversité fait qu’il est extrêmement compliqué de trouver les moyens de l’indépendance.

Vous écrivez que contrairement aux croyances, la France n’est pas vraiment le pays de la liberté d’expression. Que cette porosité entre presse et pouvoir existe depuis la Révolution, voire l’Ancien Régime. Vous citez Emile de Girardin, grand patron de presse français, qui a été l’un des premiers à être dans cette proximité avec le monde politique.

C’était le « Napoléon de la presse » comme on l’appelait. C’est vraiment lui qui est à l’origine de la naissance de la presse contemporaine et populaire, en 1836 avec le journal La Presse. Mais Emile de Girardin est aussi un homme politique. Il a été député sous trois régimes politiques différents. On est déjà à l’époque dans l’idée d’une proximité totalement acceptée entre ces deux mondes. Tocqueville, avec qui je conclus mon livre, donne une clé d’interprétation qui me semble très juste : il explique que le besoin de liberté en France n’a véritablement triomphé que durant la période révolutionnaire. Très vite, les Français ont selon lui repris l’habitude de “vivre égaux sous un maître”. Ils préfèrent être égaux plutôt que libres, et ils sont prêts, au nom de l’égalité, à accepter un pouvoir politique fort qui limite leurs libertés. Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville constate le développement très rapide du journalisme aux Etats-Unis et son caractère extrêmement libre et décentralisé. Selon lui, presque toutes les bourgades ont leur propre journal. Il oppose cette déconcentration à la situation de la presse française, centralisée, peu diversifiée, et placée sous la tutelle étroite de l’Etat. Malgré la grande loi de la presse de 1881, qui a fait passer les médias du contrôle du ministère de l’Intérieur à celui du ministère de la Justice, l’étroitesse et les habitudes ont demeurées.

Dans votre essai, vous distinguez deux types de culture journalistique. L’une anglo-saxonne, qui garde ses distances avec la politique. C’est le « stay away from power » américain. L’autre, plus française, cultive une proximité avec le monde politique. Vous l’illustrez par cette citation du journaliste Franz-Olivier Giesbert  (FOG) : « Je baise avec le pouvoir ».

Bien évidemment, cette opposition est un peu caricaturale. Mais en Angleterre, dès le début du XVIIIe siècle, la presse est déjà complètement libre. Chez nous en revanche, à l’époque, l’Etat peut du jour au lendemain supprimer un journal. Du coup, les journalistes ont pris très tôt l’habitude, et ça a continué dans le temps, d’éviter les sujets qui fâchent, de s’auto-censurer. Et cela crée deux cultures médiatiques complètement différentes à un moment où la presse naît à une grande échelle. En Angleterre, l’habitude immédiate, c’est de considérer que la presse peut et doit tout dire. En France, elle doit accepter des contraintes politiques. Pour nuancer ce constat, le besoin d’une d’information alternative a très tôt existé aussi en France. Une presse régionale s’est développée dès le XVIIIe siècle, mais elle était dédiée aux échanges économiques et n’avait pas le droit de parler de politique. D’où le besoin de s’informer autrement : des journaux manuscrits qu’on appelle les “nouvelles à la main” ont ainsi circulé massivement au XVIIIe siècle. Et, dans les grandes villes de province comme dans la capitale, se propageaient dans les lieux publics d’innombrables rumeurs et ce qu’on n’appelait pas encore les « fake news » [fausses nouvelles].

« Emmanuel Macron et Laurence Haïm se réclamaient d’un modèle américain... et ils ont choisi de travailler ensemble ! »

La connivence est-elle une spécificité française ?

Non. Il existe par exemple à Bruxelles, comme le dit le journaliste de Libération Jean Quatremer, une pratique du « tourniquet » [transferts entre la presse et les institutions politiques]. Ces milieux sont poreux par définition. La différence, c’est que le niveau de tolérance est beaucoup plus fort en France qu’ailleurs. Il y a un cadre plus défini dans la culture anglo-saxonne, moins personnel. La pratique des restaurants [les déjeuners ou dîners entre politiques et journalistes] par exemple est beaucoup moins répandue, ou alors dans un cadre reconnu, légal, déclaré. On marque beaucoup plus les distances. Celle qui en a parlé le mieux – et l’histoire est assez incroyable – c’est Laurence Haïm. Elle a été journaliste aux Etats-Unis pendant vingt-cinq ans, et elle était l’une des principales dénonciatrices des mœurs françaises en la matière. Dans le magazine Society, en décembre 2016, elle disait : « Je ne serai pas contre revenir si je pouvais travailler en France en faisant du journalisme à l’américaine. Ici, rien n’est mélangé. On n’est pas avec les politiques, on ne déjeune pas avec leurs équipes, on ne couche pas avec eux ». Macron, lui-même, début novembre à Mediapart, disait : « Il y a une connivence qui existe entre le monde politique et le monde médiatique dans laquelle je ne me complais pas ». C’est ce que je trouve vraiment savoureux dans l’histoire : en 2016, l’un et l’autre se réclamaient encore d’un modèle américain, d’une indépendance entre médias et pouvoir, et quelques mois plus tard, ils ont choisi de travailler ensemble !

Certains journalistes justifient que pour avoir des infos, il faut boire des verres avec les politiques, déjeuner avec eux. Et ils affirment faire leur travail en totale indépendance.

Nous avons eu récemment encore la preuve que non. Pour préparer mon livre, j’ai notamment rencontré Etienne Gernelle [le directeur du Point]. Il défend la méthode FOG, son prédécesseur à la tête du journal, et il le fait avec panache. Il dit que les journalistes qui ne fréquentent pas les politiques ne font pas leur travail et manquent à leur devoir d’information. Je peux admettre cela : il est évident qu’on est obligé de fréquenter les hommes politiques quand on est journaliste, car ce sont aussi des sources. Mais il y a des limites et FOG les a me semble-t-il parfois franchies. Il a par exemple soutenu François Fillon dans La Revue des deux mondes, et il a dans un premier temps continué à le faire au moment du « Pénélopegate ». Or, un volet de cette affaire concernait directement La Revue des deux mondes et le propriétaire du journal, Marc Ladreit de Lacharrière, a par la suite été mis en examen : le conflit d’intérêts était donc évident .

« Sortir de ces situations de monopole, c'est le seul moyen de parvenir à une presse locale indépendante »

Quels problèmes cette porosité peut-elle poser au niveau local ? Prenons l’exemple d'un journaliste du Progrès, chargé de suivre la politique, qui passe au cabinet de Laurent Wauquiez à la Région…

Ce journaliste a forcément gardé des liens importants au Progrès. Comment est-ce que Le Progrès pourra faire un travail indépendant sous Wauquiez ? Quand on connait déjà la faiblesse de la presse locale, sa dépendance à l’égard du pouvoir, quand il y a de tels liens humains entre les deux mondes, le travail d’enquête est forcément plus difficile. Ces liens sont les survivances d’une féodalité, avec un pouvoir local très fort, souvent d’ailleurs incarné par une personne. Quand j’ai présenté mes recherches aux médias locaux, tous m’ont dit qu’ils se sentaient d’autant plus faibles que tout leur travail quotidien dépendait du bon vouloir des institutions politiques en place. Un pouvoir souvent enraciné, incontestable. J’avais été surpris de leur sentiment de travailler sous tutelle. J’ai l’impression que ce qui existe au plan national est encore plus vrai au plan régional. On le voit avec La Voix du Nord à Hénin-Beaumont sous le FN [le quotidien nordiste dénonce un harcèlement de la mairie frontiste contre ses journalistes].

Le contact-couv-1C HD (1)L’endogamie entre presse et pouvoir s’est-elle accentuée ces dernières années en France ?

Je ne dirais pas que cela se renforce mais plutôt que l’on est dans le maintien de cette tradition : ces deux milieux peinent à remettre en cause leurs pratiques et, malgré quelques évolutions, la formation de nos élites demeure très endogame. La demande d’une information alternative n’a elle jamais été aussi forte, mais le modèle économique est très difficile à trouver. Mediapart a prouvé que c’était possible, et c’est vraiment une bonne chose. Mais est-ce qu’au niveau local Mediacités y parviendra ? Je le souhaite, mais cela suppose qu’à l’échelle régionale ait lieu la même prise de conscience qu’à l’échelle nationale. Le public doit comprendre qu’il faut sortir de ces situations de monopole, que c’est le seul moyen de parvenir à une presse locale indépendante. Mais c’est aussi une question d’habitudes de lecture car les gens se sont habitués à cette connivence. Est-ce que les lecteurs seront capables de payer davantage pour une information vraiment indépendante du pouvoir ?

> A LIRE EGALEMENT : Notre enquête : "De la presse à la politique : le grand détournement des journalistes lyonnais".

Mathieu Martiniere
Basé à Lyon, cofondateur de We Report, un collectif européen de journalistes indépendants, Mathieu enquête pour des médias français et européens (Mediacités, Mediapart, Les Jours, La Cité...). Il a notamment travaillé sur l'affaire Barbarin et la pédophilie dans l'Eglise catholique française, travail qui a donné lieu à la publication d'un livre (Eglise, la mécanique du silence), ou encore sur l'agence policière Interpol avec un documentaire diffusé sur Arte (Interpol, une police sous influence ?), fruit de cinq ans d'enquête.