A moins d’un an des premières élections métropolitaines au suffrage universel direct, qui seront organisées dans le Grand Lyon en 2020, Mediacités vous propose de prendre un peu de recul avec une série d’entretiens de chercheurs et d’observateurs qui réfléchissent à l’évolution de la vie en ville et au phénomène de « métropolisation ». Nous les publierons au fil des prochains mois. Premier invité : le géographe Guillaume Faburel, auteur de Les métropoles barbares  - Démondialiser la ville, désurbaniser la terre (le Passager clandestin, 2018). Dans le discours ambiant sur « l’attractivité des métropoles » et la « compétition entre les territoires », son propos détonne.

Mediacités : Selon vous, Lyon serait « l’acte originel » de la métropolisation de la France. Expliquez-nous ?

Guillaume Fabruel : Lyon est l’une des premières à avoir systématisé des recettes importées de l’étranger. Le modèle générique est celui de la ville-monde, de la ville globale. Et sous l’égide de son maire, Gérard Collomb, Lyon a été la première agglomération française à l’adopter. La métropolisation à l’œuvre en France depuis trente ans a d’ailleurs été entérinée et officialisée lorsque Lyon est devenue la locomotive de la réforme territoriale. Avec la création de la Métropole, le 1er janvier 2015, elle est la première à obtenir un statut de plein droit, qui intègre, sur son territoire, les compétences du département. Au passage, cette évolution n’a fait l’objet d’aucune mise en débat, d’aucune concertation. Elle a été imposée dans la violence, sans alternative, par une loi . L’agglomération lyonnaise est devenue, de fait, un laboratoire d’expérimentation technico-administratif. Dans le concert des villes qui comptent, Lyon ne joue pas dans la première division des global cities, comme New-York ou Shanghaï, mais a bien en elle tous les éléments d’une petite ville-monde.                

Quels mécanismes observés à Lyon retrouve-t-on dans d’autres grandes métropoles mondiales ?

Prenez, par exemple, ce phénomène qu’on appelle "la bucolisation". C’est un mot d’ordre des métropoles qui désigne un type particulier d’écologie plus en adéquation avec des fins économiques qu’avec des vertus environnementales. On peut ainsi parler de "bucolisation" avec le parc de la Tête d’Or, déclinaison du modèle de Central Park, à New-York. Un parc gazonné, multifonctionnel, qui permet la co-visibilité et le contrôle social, et qui vise certains types de profils, un public familial notamment. Les modifications du parc de Tête d’or depuis sa création – à la même date que Central Park d’ailleurs – incarnent cette conception de l’écologie récréative, à travers, par exemple, l’évolution de son jardin zoologique hérité de la période coloniale jusqu’à sa Cité internationale, « haut-lieu » de la culture lyonnaise avec des expositions, des films, des pièces de théâtre ou encore le musée d’Art contemporain. Confluence, un « éco-quartier » qui n’a jamais reçu le label, est aussi l’œuvre de cette "bucolisation". Ce genre d’aménagement engendre par ailleurs une gentrification, avec comme objectif de remettre sur le marché un foncier déprécié.

Pour résumer, vous critiquez le formatage des modes de vies et la densification des métropoles…

Oui, c’est d’ailleurs la définition que je donne à la métropolisation. Elle se manifeste par deux phénomènes comportementaux : l’accélération des mouvements par la fluidification des communications numériques ou des transports ; et l’augmentation des loisirs par le divertissement. La construction de grands équipements sportifs ou l’organisation de festivals, par exemple. On parle de "festivalisation" de la ville.

Vos critiques portent aussi sur la marchandisation des biens et des services publics. Mais est-ce un phénomène propre aux métropoles ?

Oui, la métropole impose ses propres marchandises. On peut citer les parcs récréatifs "tout inclus" comme le projet Europacity à Paris, qui vendent des produits et du rêve : des parcs à thème, du feng shui, des musées ou encore des gardes pour enfants. La question de la marchandisation, je l’observe particulièrement à Lyon, où la promotion immobilière et l’attractivité ont été rapidement recherchées. Mais en aucun cas Lyon constitue un modèle unique. La marchandisation implique des phénomènes de gentrification et de ségrégation, qu’on retrouve aussi à Marseille ou à Paris.

https://www.mediacites.fr/interview/2017/08/16/la-finance-influence-toujours-plus-la-fabrique-de-la-ville/

A Lyon, des pans entiers du parc immobilier ont été livrés au privé – la réhabilitation de l’Hôtel Dieu devenu un centre commercial, par exemple. Parallèlement, dans la logique de métropolisation, on remet sur le marché des espaces dépréciés comme des friches industrielles et on fait un peu de place pour de nouveaux logements destinés aux classes supérieures. C’est un non-dit des démolitions de la rénovation urbaine : remettre aux normes sociales des espaces, par une offre sélective de logements.  

« Rompre avec ce néo-productivisme métropolitain »

Que préconisez-vous alors pour faire face à la crise du logement dans les villes ?

Résoudre cette crise requiert d’autres orientations et actions politiques. Il faut rompre avec ce néo-productivisme métropolitain qui est source de toujours plus de ségrégation. Réquisitionnons des logements et des locaux commerciaux vacants. Envisageons le développement de sociétés coopératives d’intérêt collectif, pour permettre de sortir le logement des marchés spéculatifs de l’immobilier. Tout ceci peut se réaliser sous la pression des populations, comme avec les réquisitions menées par l’association Droit Au Logement à Paris ou les coopératives d’habitat participatif avec Maintenant! à Lyon.

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Dans quelle mesure Nantes, Lille et Toulouse – les trois villes où Mediacités est implanté en plus de Lyon –, sont concernées par le phénomène de métropolisation ?

A Nantes, on retrouve "la festivalisation" avec les Machines de l’île et la réhabilitation de l’Île de Nantes. Toulouse développe des transports à haut niveau de service. Mais cette ville est peut-être celle qui rentre le moins dans le schéma. La ville de Saint-Etienne, que l’on présente comme en déclin, est davantage dans le mouvement métropolitain, avec sa Cité du design, que Toulouse qui a poussivement voté pour avoir une tour. Cela pourrait s’expliquer, en partie, par sa situation géographique et son modèle économique industriel [aéronautique notamment], différent des contextes post-industriels des autres métropoles.

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A Lille enfin, le phénomène est très prégnant. Prenons l’exemple du projet de reconversion de la friche Saint-Sauveur. Il réunit tous les attributs des projets métropolitains : sur 23 hectares, 2 700 logements, 40 000 mètres carrés de bureaux, 25 000 mètres carrés de commerces et de lieux culturels dédiés aux cultures urbaines (le Flow), à l'économie créative (le St-So bazaar), avec, bien sûr, des équipements sportifs comme une piscine olympique en vue des Jeux olympiques de Paris en 2024. On pourrait également évoquer le centre commercial Lillenium, construction accompagnant la transformation du quartier populaire de Lille-Sud. Là encore, on parle de redynamisation de quartier ouvrier avec le Faubourg des modes, la construction de logements neufs, et un centre commercial « disruptif et terriblement moderne », selon les mots du promoteur Vicity.

Conséquence, les ménages les moins aisés sont repoussés aux périphéries de ces métropoles ?

Oui et ce sujet sera peut-être, l’an prochain, un élément important des élections municipales et métropolitaines. Car l’exclusion, la relégation et la stigmatisation ne cessent de croître. Par la compétition mondialisée à laquelle elles participent grandement, les métropoles développent toutes des activités de prestations intellectuelles, de commerces, de culture ou de loisirs. Cela se fait au prix de changements de populations et renchérit le coût d’accès à l’immobilier des cœurs de ville. Résultat, les classes populaires se retrouvent exclues ainsi que, de plus en plus, les groupes intermédiaires. Ils n’ont comme seule solution que de s’éloigner. La deuxième conséquence, c’est que ces processus requièrent une densification des espaces et une accélération des flux et des mouvements. Donc des rythmes de vie.

Autrement dit, plus une métropole grossit, plus la ségrégation est forte ?

Aujourd’hui, les métropoles grossissantes, densifiées, centrifugeuses, trient les populations. Elles ne permettent pas de répondre à cette appétence croissante de cultiver son autonomie, de débrancher ou de changer dignement de boulot. J’adhère à l’idée de « métropole centrifugeuse » mais je précise que tout n’est pas subi. Je constate des éloignements choisis, des volontés de rompre avec le mode de vie métropolitain. Ce débranchement se réalise suite à un ras-le-bol de la densité de la ville, à cause de la mutation du système d’activités – importance croissante de la finance, de la communication, du design, des arts, des loisirs par exemple –, à cause d’un désintérêt croissant de l’offre culturelle centrale, ou par désir de refaire corps avec la nature.

Le forum Vies Mobiles (organisé par la SNCF) a mené, en 2015 et 2016, une enquête sur les « Aspirations liées à la mobilité et aux modes de vie » auprès de 12 000 personnes vivant en France, en Espagne, en Allemagne, aux États-Unis, en Turquie ou au Japon. La décroissance des modes de vie (soit consommer moins, se déplacer moins, travailler différemment) arrive en tête. Et c’est en France qu’elle recueille le plus de suffrages.

« L’Histoire nous enseigne que les villes aussi meurent »

Vous appartenez au réseau des Territorialistes, qui réunit une quinzaine de personnes, essentiellement des chercheurs. Dans votre manifeste, vous dénoncez la vision d’une métropole comme unique modèle de progrès. Quelle alternative proposez-vous pour « ré-habiter la Terre » ?

On défend l’idée d’un polycentrisme politique. Cela signifie que chacune des unités urbaines doit garder son autonomie d’action et de décision, en étant dépendante des autres. On est pour le municipalisme libertaire et le concept de "biorégion" en opposition à la métropolisation. Il s’agit de l’idée selon laquelle la cohérence d’un territoire doit passer par un écosystème, donnant l’autonomie de construire sa propre forme de vie d’un point de vue social, énergétique ou encore alimentaire. Bâtir des alliances en réseau qui maillent le territoire, plutôt qu’encourager la croissance de l’intérieur des agglomérations. Ce serait un moyen de freiner la prédation des métropoles.                 

Vous allez jusqu’à parler d’obsolescence programmée des métropoles…

Ce que nous enseigne l’Histoire, c’est que les villes meurent aussi. D’ailleurs, en Europe, pas moins de 40% des villes de plus de 200 000 habitants étaient affectées en 2013 par un déclin démographique, selon un rapport de l’Union européenne. Or, comme le cas de Détroit en atteste, cette décroissance a plusieurs vertus. Au premier chef, la reconquête écologique des milieux urbains avec notamment les cultures vivrières. Nous sommes de plain-pied dans des rapports renouvelés au vivant par la culture personnelle de la terre. La décroissance urbaine n’est pas un horizon lointain.

A propos de Guillaume Faburel

Guillaume Faburel est enseignant en géographie, urbanisme et sciences politiques à l’Université Lyon 2 et à l’Institut d'études politiques de Lyon (Sciences Po Lyon). Il est membre du réseau des Territorialistes. Dans sa vie privée, il s’engage dans une voie de décroissance (dé-mobilité, réduction des revenus, attrait pour la permaculture, travail manuel, etc.). Il définit son livre Les métropoles barbares comme un ouvrage de combat collectif.