Dans le cadre de la publication de son ouvrage, Mémoires d’un juge trop indépendant, Renaud van Ruymbeke est l’invité de l’antenne locale d’Anticor en Loire-Atlantique et de Mediacités. Lors d’une rencontre organisée le jeudi 23 septembre à Nantes , l'ancien juge d'instruction spécialisé dans les affaires politico-financières (il a pris sa retraite en 2019) reviendra sur les grandes affaires de corruption qui ont marqué sa carrière et développera sa vision d’une justice plus intègre et plus efficace. Quelques jours avant son intervention, Mediacités l’a interrogé.        

Mediacités : Pourquoi avez-vous fait le choix aujourd’hui de publier un ouvrage retraçant les plus grandes affaires que vous avez été amené à instruire ?

Renaud van Ruymbeke : Sincèrement, au départ, je n’étais pas très chaud pour le faire. C’est un ami journaliste, Jean-Marie Pontaut, à la retraite aujourd’hui, qui m’a convaincu de l’écrire. Finalement, je suis content de l’avoir fait. C'est l’occasion de proposer une sorte de bilan des affaires auxquelles j’ai été confronté. Et surtout d’expliquer comment fonctionne la justice, avec ses défauts... même si elle n’a pas que des défauts. Ce livre est aussi l’occasion de jeter un regard sur l’évolution de la justice, qui a été considérable entre l’époque où je suis rentré dans la magistrature et celle où j’en suis sorti. Une vraie révolution s’est produite, notamment au niveau des relations entre la justice et le milieu politique.

C’est à dire ?

Durant mes vingt premières années de fonction, les procureurs freinaient des quatre fers avant de confier les affaires financières à des juges d’instruction. En la matière, il y avait une certaine docilité vis-à-vis du pouvoir politique, car par l’intermédiaire du Garde des Sceaux, ces procureurs étaient nommés par le pouvoir politique. Aujourd’hui, à ma connaissance du moins, ils n’étouffent plus les affaires. Et la presse est plus offensive. Regardez des dossiers récents, comme les affaires Fillon ou Cahuzac, qui ont été révélées par la presse. Le parquet a ouvert très vite une enquête et confié les dossiers à des juges d’instruction. Ça, 20 ans ou 30 ans plus tôt, c’était impensable !

Quelles affaires vous ont particulièrement marqué ?

livreRVRElles sont nombreuses. L’affaire Boulin dans les années 1970 a été violente. Mon nom a été livré en pâture dans les journaux télévisés après le « suicide » [les guillemets sont de Renaud Van Ruymbeke, NDLR] de l’ancien ministre Robert Boulin. Il y a eu l’affaire Urba. Là, j’étais aux prises avec le Parti socialiste, qui était au pouvoir à l’époque, dans un dossier de financement illicite du parti. Une affaire criminelle m’a mobilisé pendant trois ans : celle de Caroline Dickinson, qui a particulièrement marqué la Bretagne. Et puis je suis allé à Paris, où l’affaire Elf m’a beaucoup occupé pendant deux ans. J’y ai découvert la dimension internationale de la corruption. Après, il y a eu les frégates de Taïwan et Clearstream, une affaire dans laquelle j’ai été poursuivi avant d’être blanchi par le Conseil supérieur de la magistrature. Cela m’a pas mal secoué. Et puis des dossiers plus récents que je ne peux pas commenter comme les affaires Karachi, Balkany ou Rifaad Al Assad, qui vient d’être jugée en appel.

Depuis votre entrée dans la magistrature, quelles ont été les avancées en matière de lutte contre la corruption ?

L’appel de Genève que j’ai lancé en 1996 avec six autres juges européens a été, je crois, un tournant. Ce n’est pas tous les jours que sept magistrats anticorruption de différents pays se réunissent pour lancer un appel aux citoyens afin de dénoncer le manque de moyens et les défauts de la coopération internationale qui fait que certaines affaires n’aboutissent pas - en particulier les affaires les plus emblématiques de corruption. A partir de là, sur toutes les affaires que j’ai instruites, je me suis heurté à des difficultés.

Lesquelles ?

Parfois, j’arrivais à avancer mais c’était une lutte permanente contre le parquet, ces magistrats nommés par le ministère de la justice. Par exemple, dans l’affaire Urba (NDLR : celle du financement occulte du Parti socialiste), j’ai découvert que l’activité de cette société ne se limitait évidemment pas à la Sarthe. Malgré cela, le parquet général a refusé de me saisir de l’ensemble du dossier Urba. Donc, les seuls politiques qui ont été poursuivis sont les politiques sarthois. J’ai quand même pu remonter jusqu’à Henri Emmanuelli, l’ancien président du PS, qui a ensuite été condamné. Mais d’autres décideurs publics n’ont pas été poursuivis. Il faut se rappeler que le Président de la République de l’époque, François Mitterrand, avait déclaré que « l’action de la justice était bizarre dans cette affaire ». Cette déclaration n’avait choqué personne. Ça ne serait plus le cas aujourd’hui.

Que reste-t-il à faire en matière de lutte contre la corruption ? Si demain vous entriez au gouvernement, quelles seraient vos premières mesures ?

(Rires). D’abord, soyons très clair, on ne me nommera pas au gouvernement ! Si j’étais nommé, la première chose que je ferais serait de réunir les ministres de la Justice européens pour évoquer le sujet des paradis fiscaux au sein de l’Europe. J’évoquerais les moyens de les mettre au pas, de manière à ce qu’on fasse d’abord le ménage au sein de l’Europe. Ensuite, il faudra continuer le travail au delà des frontières européennes, car l’argent sera parti ailleurs. Il conviendra donc d’exporter le modèle européen au niveau international. Ce n’est pas normal que des États comme Dubaï, aux Émirats-Arabes-Unis, servent de refuge à ceux qui détournent des sommes très importantes au détriment des États et des contribuables.

Sur le plan national, j’aimerais qu’on aille vers davantage d’indépendance du Parquet. C’est indispensable pour restaurer la confiance des citoyens dans la justice. Les citoyens ont toujours le sentiment qu’il y a une justice à deux vitesses. Les procureurs ne sont pas indépendants, cela jette une suspicion. Il faut mettre les choses à plat et en finir avec ce système archaïque.

Vous évoquez principalement la lutte contre la corruption internationale. La corruption locale n’existe pas ?

Bien sûr que si mais elle n’est pas de même nature. Les affaires locales sont en général liées aux marchés publics, au favoritisme, à la prise illégale d’intérêts. Ce sont des infractions souvent formelles et qui ne caractérisent pas forcément de la corruption. Il peut y avoir favoritisme sans que l’élu bénéficie de retombées. Ces affaires-là me paraissent relativement simples et très différentes de celles de corruption internationale dans laquelle il y a des investigations plus longues et complexes.

Vous avez consacré votre vie professionnelle à la lutte contre la corruption. Elle continuera à exister après vous. Un combat perdu d’avance ?

Je ne l’espère pas. Je suis un optimiste par nature. Il y a eu du travail accompli. Regardez ce qu’il s’est passé en Italie avec l’opération Mani Pulite dans les années 1990… Toute une classe politique corrompue a été balayée. C’est donc possible, même si je mesure aussi tout le travail qui reste à accomplir. Je fais confiance à la nouvelle génération. En plus de prendre en charge les problèmes de l’écologie, elle devra aussi penser à cette question de la fraude internationale. Elle génère une injustice profonde, mine nos démocraties et la confiance des citoyens dans nos institutions.