Mediacités : Nous nous rencontrons dans le Vieux Lyon, non loin du local du mouvement nationaliste le Bastion social et de l’Agogée, salle de boxe ouverte par le groupuscule Génération identitaire, baptisé ici « Rebeyne ! » Ces implantations font-elles de Lyon une ville particulière au sein de l’extrême-droite française ?

Caterina Froio : A Lyon, on observe toutes les nuances de l’extrême droite. C’est une spécificité locale. Les différences idéologiques expliquent que ces groupes ou partis – dont le Front national que j’inclus dans cette famille politique – restent divisés. Il est rare de voir des collaborations structurées entre ces groupes. Mais toutes ces organisations partagent un cadre similaire avec deux composantes idéologiques majeures : l’ethnocentrisme et l’autoritarisme. Ici, se côtoient la mouvance identitaire, celle nationale révolutionnaire du Bastion social, des mouvances plutôt issues de l’expérience d’ Yvan Benedetti, une forme de catholicisme traditionnaliste. Plus récemment s’est implanté l’Issep, l’Institut de sciences sociales, économiques et politiques créé par  Marion Maréchal-Le Pen. Cette école se trouve dans une position privilégiée pour devenir l’interlocuteur de toutes ces nuances.       

A Lyon, il existe aussi des groupuscules royalistes ou pétainistes comme les Caryatides…

Ces groupuscules sont encore plus petits que le Bastion social ou Génération identitaire – si cela est possible [difficile de donner une estimation de leurs effectifs. Chaque groupe se cantonnerait à quelques dizaines d'activistes tout au plus]. En termes de force de frappe, on est face à des mouvements très limités plutôt autonomes du reste de l’extrême droite. Les Caryatides sont des femmes anti-modernistes, pétainistes, avec une vision très traditionaliste du rôle de la femme ou de la famille. Elles étaient plus actives pendant la Manif pour tous. Elles incarnent, au même titre que les catholiques royalistes, des franges de l’extrême droite très rétrogrades, si on les compare à Génération identitaire et à ses formes de militantisme innovantes. Ces deux tendances partagent néanmoins un ensemble de valeurs.

Ces groupuscules cherchent à avoir pignon sur rue grâce à des locaux associatifs voire des commerces (magasin de prêt-à-porter, salon de tatouage, pubs). Est-ce une stratégie commune aux mouvements d’extrême droite radicale ?

Oui, ils font de la politique avec des activités de sociabilité. On l’observe en France, en Italie, en Allemagne ou encore en Autriche. C’est une manière de mener ce qu’ils appellent « le combat culturel ». Ils s’emparent des références du fondateur du Parti communiste italien Antonio Gramsci et de son idée de mener un combat culturel avant de mener un combat politique. A travers ces lieux de sociabilité que sont les bars, les concerts ou les salons de tatouage, ils influencent le débat public.

Pourquoi sont-ils plus visibles actuellement ?

Plus les partis d’extrême droite s’affaiblissent – et c’est le cas actuellement avec la crise que traverse le Front national [rebaptisé Rassemblement national] –, plus ces groupuscules ont tendance à se réactiver. Mais cela ne signifie pas qu’ils vont s’agrandir ni remporter leur combat politique.

Ces dernières années, des patrouilles identitaires ont "sécurisé" les transports en commun à Lille ou à Nantes, affiché des panneaux anti-djihadistes ou distribué des « cassoulets nationalistes » à Toulouse, ouvert brièvement un squat réservé aux « Français de souche » à Lyon… Pourquoi ces groupuscules s’intéressent-ils autant aux métropoles ?

S’implanter dans des villes en dehors de la capitale, c’est être plus proche des gens que des lieux de pouvoir. C’est aussi moins cher pour louer des locaux. Enfin l’échelle locale est plus simple pour médiatiser leurs actions. Ces groupes s’investissent dans un type d’activisme qu’on appelle en sociologie politique « les actions sociales directes ». Autrement dit, ils interviennent en soutien à la population qu’ils désignent comme « les Français de souche », en fournissant des services là où l’Etat-providence est perçu comme défaillant. La sécurité avec « la tournée anti-racaille » dans le métro lillois, par exemple. Au-delà des différences idéologiques, ils ont compris que ce genre d’activisme permet d’obtenir une grande visibilité dans les médias, avec des coûts d’organisation très bas. N’oublions pas que ces actions ne sont pas très fréquentes.

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En 2017, le Groupe union défense (GUD) a donc ouvert un squat à la manière du mouvement italien CasaPound dans un bâtiment inoccupé en plein cœur de Lyon, pour loger des SDF « français de souche ». Les autorités les ont expulsés. Mais ils ont depuis formé un mouvement nommé « Bastion social » qui a essaimé à Chambéry,  Strasbourg ,  Aix-en-Provence ,  Clermont-Ferrand  ou encore Marseille. Quelles similarités partage-t-il avec CasaPound ?

Le Bastion social relève d’une extrême droite nationale révolutionnaire assumée. Les militants de CasaPound se définissent eux comme des « fascistes du troisième millénaire ». Concrètement, dans sa doctrine, le groupuscule français fait référence à une forme de nationalisme « terre, sol et sang ». Une forme de racisme biologique prévaut, même s’ils se dirigent vers une doctrine de l’ethnopluralisme.  Dans son histoire, CasaPound n’a jamais vraiment revendiqué un racisme biologique pur. Comme le Bastion social en revanche, ce mouvement se mobilise dans la violence – même si ses militants disent se défendre. Mais à la différence du Bastion social, il participe aux élections.                

La situation en France est-elle comparable à celle d’autres pays européens ?

Ce qui est commun à la France et au reste de l’Europe occidentale, c’est l’émergence d’acteurs qui étaient restés jusqu’à présent aux marges de la politique. Le mouvement identitaire français est très important car c’est le premier qui essaye de coordonner des actions et des formes de mobilisation au niveau transnational, avec des succès relatifs comme la campagne « Defend Europe ». Cet élan n’aboutit pas complètement, mais il se met en place. La revendication de l’antisémitisme reste un point de distinction entre ces mouvements à l’échelle européenne. En Autriche et en Allemagne, pour des raisons historiques, l’extrême droite est plus réfractaire à se dire antisémite contrairement à des groupuscules français comme celui autour d'Alain Soral. Question d’opportunité politique.                

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Ces mouvements ont-ils une vocation internationale ?

Depuis le début du XXe siècle, l’extrême droite a toujours eu une vocation transnationale. Mussolini avait convoqué la première internationale fasciste. Cet héritage historique existe. Les identitaires lyonnais étaient particulièrement actifs pendant la campagne « Defend Europe », surtout sur le C-Star, ce bateau qui voulait bloquer l’arrivée de migrants. L’opération anti-migrants au col de l’Echelle [Haute-Alpes] en avril 2018 était aussi une démonstration de cet activisme transnational avec des militants venus d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie ou d’Angleterre. Coordonner des mobilisations à ce niveau, c’est nouveau. Mais tous ces événements sont souvent plus importants dans les médias que dans la réalité. 

74 députés réclament la dissolution du Bastion social

Ce vendredi 12 octobre, 74 députés de la majorité (LREM et Modem) ont adressé une lettre solennelle au Premier ministre Edouard Philippe pour réclamer la dissolution du Bastion social. Les signataires réclament qu'un décret soit pris en conseil des ministres. Ils s'alarment de la montée en puissance de ce groupuscule héritier du Gud (ancien Groupe union défense) qui a essaimé à Lyon, Chambéry, Aix-en-Provence, Strasbourg, Clermont-Ferrand et Marseille, et soulignent l'idéologie « de rejet de l’étranger et de l’ordre républicain » qui sous-tend le Bastion social. « La situation est inquiétante avec des mouvements de plus en plus structurés, qui font de plus en plus d’émules », commente l’élu du Rhône Thomas Rudigoz, un des députés à l’initiative de la lettre. Tout en restant lucide sur une dissolution : « Ils peuvent se reconstituer illégalement, on l’a vu par le passé avec Alexandre Gabriac [ancien responsable des Jeunesses nationales révolutionnaires] et Yvan Benedetti [ex-président de l’Œuvre Française], mais ce sera alors condamnable ». 

Daphné Gastaldi / We Report
Journaliste en presse écrite et radio, basée à Lyon, Daphné Gastaldi a cofondé le collectif de journalistes indépendants We Report. En France comme à l’international, elle réalise des enquêtes et des sujets au long cours. En 2017, elle révèle l’ampleur des abus sexuels couverts par l’Eglise catholique de France sur Médiapart (finaliste de l’European Press Prize) et dans l’émission Cash investigation en tant que collaboratrice (Premières Lignes, France 2, 2017 ; prix Europa 2017 et finaliste du prix Albert-Londres 2017), avec Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse. Elle est également co-auteur du livre d’investigation « Eglise, la mécanique du silence » (JC Lattes)