C'est un ouvrage qui tombe à point nommé. Pour un nouveau récit territorial, dernier opus d'Olivier Bouba-Olga, renvoie les économistes libéraux et les gilets jaunes dos-à-dos : non, il ne fait pas forcément mieux vivre aujourd'hui dans une grande ville que dans une petite commune rurale. En faisant de la croissance l’alpha et l’oméga de leurs politiques, les élus des métropoles en auraient peu à peu oublié leurs propres habitants. La course à « l'attractivité » et au « rayonnement » à laquelle se livrent Paris et les autres grandes métropoles de France produit, souligne-t-il, de nombreux problèmes sociaux et environnementaux. Plutôt que de dérouler le tapis rouge aux investisseurs, aux cadres supérieurs et aux start-uppers, cet économiste préconise de refaire de la politique à destination des citoyens ordinaires, en se souciant davantage de la qualité de leurs cadres de vies. Cet entretien s'inscrit dans notre série « De quoi les métropoles sont-elles le nom ? » [lire l'encadré ci-dessous].  

Édition du 13 décembre 2019 : dans le cadre de notre grande enquête participative #DansMaVille consacrée à la gentrification, nous mettons à nouveau en avant certains articles publiés précédemment sur Mediacités. 

Alors que des dizaines de milliers d’habitants fuient Paris chaque année, l’avenir appartient-il aux métropoles régionales comme Lyon, Lille, Nantes ou Toulouse ?

Absolument pas ! L’étude de l’Insee sur l’évolution de la croissance démographique, à laquelle vous faites référence, atteste du dynamisme des « grandes aires urbaines » par rapport à Paris et aux campagnes. Mais cette catégorie fourre-tout regroupe près de 200 agglomérations dont... Les Herbiers, Figeac ou Bourg-en-Bresse. Soit des villes aussi dynamiques que petites.

Si on se concentre sur la quinzaine de grandes métropoles régionales, certaines comme Lyon, Montpellier, Toulouse ou Nantes accueillent effectivement toujours plus d’habitants. En revanche, les populations de Lille ou Saint-Etienne augmentent bien moins vite que la moyenne nationale, tandis que d’autres comme Paris, Strasbourg ou Rouen stagnent voire décroissent.

Les métropoles n’en demeurent pas moins enviées – et décriées – par les gilets jaunes, ainsi que par de nombreux maires ruraux et périurbains…

Attention ! Ce n'est pas parce que l'opposition entre métropoles « gagnantes de la mondialisation » et « France périphérique » en souffrance est devenue très performative dans les discours qu'elle est vraie. Cette opposition ne résiste pas à l’épreuve des faits. Certes, les grandes métropoles sont à la « mode » et bénéficient du soutien de l’Etat qui parie sur leur développement pour tirer la croissance du pays ; certes, certains territoires ruraux se sentent comme laissés au bord de la route. Mais la situation n'est pas aussi binaire. Les grandes villes concentrent en leur sein la majorité de nos concitoyens les plus pauvres et font face à tout un tas de difficultés structurelles, alors qu'une partie des villes moyennes ou petites connaissent une réussite triomphante.

Tout de même, les grandes villes ne sont-elles pas économiquement plus prospères ?

Là non plus, les clivages géographiques ne sont pas aussi simplistes. Les territoires où les emplois augmentent le plus sont des villes – grandes, moyennes ou petites – de l’Ouest et du Sud de la France. Allez faire un tour du côté d’Ancenis, de Vitré, de Laval, de Chambéry, d’Issoire ou de Saint-Gaudens, vous serez surpris ! Même Albi se porte bien mieux que ce qu’écrivait le New York Times [en mars 2017, le correspondant en France du journal américain a consacré un long article au « déclin des villes de province » en prenant Albi comme exemple du phénomène]. A contrario, la plupart des entreprises installées dans les villes du quart Nord-Est de la France – grandes, moyennes ou petites, j’insiste – sont davantage à la peine.


Le livre « Pour un nouveau récit territorial » publié par Olivier Bouba-Olga est inspiré d’une conférence sur les petites villes françaises. Son intervention d’un peu moins d’une demi-heure commence à partir de 10 minutes et 45 secondes.

Lille ou Saint-Etienne doivent-elles s’inquiéter de cette moindre « compétitivité » et de leurs difficultés à attirer des entreprises tertiaires et des cadres supérieurs ?

La plupart des élus s’en inquiètent, sans que je m'explique vraiment pourquoi. Ils se vivent en concurrence, au point de s’épier sans cesse les uns les autres. Mais depuis quand la croissance démographique et économique est-elle synonyme de réussite et de bien-être des habitants ? Si tant est que les Lillois soient satisfaits de leurs conditions et de leurs cadre de vie, à partir du moment où ils estiment avoir accès à des services publics de qualité et la possibilité de s’épanouir grâce à une offre éducative et culturelle satisfaisante, le fait que leur territoire "performe" moins que d’autres me semble très, très anecdotique.

https://twitter.com/Hesyrus/status/921283980497948672

Les comparaisons entre métropoles n’ont-elles pas pour utilité d’enjoindre les décideurs locaux à se surpasser constamment ?

Je ne dis pas que le « benchmarking » ne présente aucun intérêt. Mais franchement, quel sens y a-t-il pour le maire et président de Bordeaux Métropole de vouloir devancer sa « rivale » de Nantes sur un maximum de critères en tout genre ? Les électeurs le rééliront-ils qu’à condition de conserver la 1ère place du championnat de la façade Atlantique ?

Nombre de responsables politiques se rêvent en chefs d’entreprises, oubliant que les collectivités ne sont justement pas des entreprises… Je n’attends pas de mon maire, pas plus que de mon président de région d’ailleurs, qu’il définisse une stratégie à 30 ans pour le territoire. Ni qu’il arbitre s’il vaut mieux investir dans la « silver economy » ou le numérique. Ce n'est pas son rôle.

En quoi consiste leur rôle, alors ?

L’utilité sociale de l'élu, c’est de faire en sorte que leurs administrés disposent d'une vie plus simple à la fin de son mandat. J’ai l’impression de dire des choses d’une banalité affligeante, bêtement pragmatique : ce serait bien que les élus s’intéressent plutôt aux problèmes socio-économiques de leurs habitants, qu’ils accompagnent les acteurs économiques locaux en difficulté pour les conduire vers l’innovation. Rien de plus, rien de moins.

Pourquoi cette « mise en concurrence » des métropoles, à laquelle semblent se plier les élus de tous bords, vous inquiète-t-elle ?

Ce virus de la course à l'attractivité et à la compétitivité des territoires, inoculé par quelques gourous de l’économie libérale, provoque une course à l’armement perverse . Les dépenses de déménagement des grandes entreprises, par exemple, sont de plus en plus prises en charge par les collectivités et les contribuables. Et ceci dans les métropoles comme dans les villes moyennes, qui s’y mettent à leur tour.                                    

Les agglomérations de Poitiers et Châtellerault étaient toutes deux en lice pour accueillir « Forsee Power », une entreprise contrainte de quitter l’Île-de-France vu la cherté du foncier. La première l’a finalement emporté sur sa voisine – située à 30 kilomètres plus au nord – en alignant 8 millions d’euros de travaux de désamiantage. Un gros chèque, qui aura surtout permis au maire de mettre en scène « l’attractivité » de Poitiers devant les journalistes locaux…

Les dépenses de « marketing territorial » sont-elles justifiées à vos yeux ?

Non. A partir d’un certain degré de bêtise, le problème relève plus de la psychanalyse que de l’économie... La dernière mode à laquelle ont cédé les métropoles régionales et certaines villes moyennes, c’est de placarder des publicités dans le métro parisien pour faire venir jusqu’à elle les « talents ». J’imagine que les élus et les communicants avaient dû lire l’enquête « Cadremploi » de l’automne 2018 assurant que 84% des cadres franciliens souhaitaient déménager.

Le seul hic, c’est que les Parisiens ne choisissent par leur destination selon la compétitivité de Lyon, Toulouse ou Nantes et encore moins selon l’originalité de leurs campagnes de publicité. C’est l’hypertrophie de Paris qui les repoussent. Autrement dit : c’est autant d’argent public qui, s’il n’avait pas été gaspillé, aurait pu être investi pour répondre aux besoins des entreprises locales ou renforcer la qualité des services publics et améliorer le cadre de vie, au bénéfice des actuels habitants comme des nouveaux arrivants.

Pourquoi les métropoles ne mesurent-elles pas aussi leur attractivité en fonction de la qualité de vie qu'elles procurent ?

Demandez-leur, mais elles n’auront bientôt plus le choix. Prenez Bordeaux. La ville fait la course en tête de nombreux classements. Elle a accueilli de nombreuses entreprises tertiaires et mis en place des politiques destinées à embellir son centre-ville afin d’attirer ainsi un maximum de cadres las de la vie parisienne. Que se passe-t-il maintenant ? De plus en plus de locaux demandent à ces néo-Bordelais de… rentrer chez eux !

Seuls des CSP++ [les catégories socioprofessionnelles supérieures] disposent de revenus suffisamment élevés pour acheter ou louer dans les immeubles réhabilités du cœur de Bordeaux, proches des places réaménagées et des artères piétonnisées. Face à un marché immobilier devenu fou, les catégories populaires et les classes moyennes ont fini par s’exiler en périphérie. Ce qui provoque de l’étalement urbain, une congestion automobile et, donc, plus de pollution…

Ne reconnaissez-vous pas une cohérence aux politiques qui tentent d’attirer un maximum de créateurs de richesses pour avoir les moyens de « ruisseler » ?

S’il y a un élu à la tête d’une grande ville qui fût obsédé tout au long de sa carrière par la thèse de compétitivité et de l’attractivité des territoires, c’est bien Gérard Collomb. Il a si bien réussi, si l’on en juge par la croissance de la population et de l’emploi autour de Lyon, que l’avenir de l’ex-région Rhône-Alpes se résume désormais à cette seule métropole… Face au creusement des inégalités, le nouveau mot d’ordre des décideurs locaux semble dorénavant être la coopération territoriale.

Le logiciel des décideurs lyonnais aurait-il évolué ces dernières années ?

Ils semblent déterminés, en tout cas, à développer des partenariats avec Saint-Etienne mais pas seulement. Je ne peux que les en féliciter ! Tant mieux si les grands centres urbains ne réduisent plus leurs périphéries à de vulgaires zones de production d’énergie, des territoires manufacturiers ou, pis, des lieux de loisirs où leurs cadres pourraient respirer. Qu’il s’agisse de transports, de formation ou d’agriculture, il y a de nombreuses complémentarités à développer. Le nombre de produits agro-alimentaires quittant chaque jour la Loire-Atlantique ou la Drôme vers Rungis avant de redescendre sur Nantes ou Lyon est une absurdité tant économique qu’écologique. Les ruraux comme les urbains auraient tout intérêt à multiplier les circuits-courts.

Est-ce ce même moteur « coopératif » qui a conduit le Grand Lyon à absorber les compétences sociales du département ?                                      

Il me semble que oui. Le vice-président du Grand Lyon en charge du Développement économique me confiait récemment que des chefs d’entreprises locaux l’appelaient chaque jour pour se plaindre de leurs difficultés à embaucher. Et ce alors que les demandeurs d’emplois ne manquent pas à Vaulx-en-Velin ou Vénissieux… Regrouper la métropole et le département afin d’améliorer la vie des recruteurs comme des bénéficiaires d’aides sociales fait sens sur le papier.

Il faudra vérifier si ce mélange de cultures s’opère bien. Il faudra aussi articuler les actions des équipes Economie-Emploi avec celles des services Mobilités et Habitat pour mieux connecter les bassins de vie aux bassins d’emploi et maintenir une offre de logements abordable en cœur de métropole.

Quelles métropoles autres que le Grand Lyon prennent conscience de l’hérésie qui consiste à croître en tournant le dos à ses voisins et aux franges populaires ?

Les problèmes créés par la métropolisation sont si délétères à Nantes, Toulouse mais aussi Bordeaux, que les responsables politiques locaux commencent à ouvrir les yeux. En 2011, Alain Juppé se fixait l’objectif de dépasser le million d’habitants pour concurrencer Zürich et Valence, un objectif de croissance démographique qu’avait déjà fixé Jacques Chaban-Delmas dans les années 1960… Vous n’entendrez plus personne reprendre ce récit à son compte aujourd’hui ni lors des élections municipales et métropolitaines de 2020.

Croyez-vous sincèrement que le bien-être des habitants puisse être mis à l’agenda des prochaines élections ?

Je fonde beaucoup d’espoirs là-dessus, oui. Les effets de la métropolisation, combinés à ce discours ultra-élitiste de l’attractivité territoriale qui conduit à polariser les atouts du pays dans les territoires déjà les plus privilégiés, ne me semble pas étrangers aux récents mouvements sociaux. Comment voulez-vous que l’employé ou le fonctionnaire territorial, qui réside et travaille à Nantes ou Lyon, ne se sente pas oublié, s’abstienne ou finisse par voter pour les extrêmes à force d’entendre que l’avenir ne dépend pas de lui mais réside plutôt dans les start-ups et le déménagement d’ex-Parisiens titulaires a minima d’un bac+5 ?

Mais le sursaut, s’il a lieu, dépendra avant tout de la mobilisation des citoyens. Certains d’entre eux sont-ils prêts à s’investir en politique pour rompre avec ce dogme de la compétitivité et de l’attractivité ? Les métropoles ont besoin d’une nouvelle offre politique mettant en avant des modèles de développement alternatifs, pensés par et pour les habitants.

De quoi les métropoles sont-elles le nom ?

Cet entretien s'inscrit dans une série initiée, il y a quelques semaines, par une précédente interview (du géographe Guillaume Faburel). A un an des élections locales et du premier scrutin métropolitain au suffrage universel direct organisé dans le Grand Lyon, Mediacités vous propose de prendre un peu de recul avec des chercheurs et observateurs qui réfléchissent à l’évolution de la vie en ville et au phénomène de « métropolisation ». A retrouver :

1/ Les métropoles, « sources de toujours plus de ségrégation »Entretien avec le géographe Guillaume Faburel.