Ce livre, c'est 30 ans de compagnonnage des frères. Quelles impressions générales en retirez-vous ? Quel est l'état des lieux de la franc-maçonnerie ?

J’ai le sentiment d’un éparpillement croissant. On assiste au passage d’une organisation élitiste, relativement cohérente et politiquement influente, à un formidable bric-à-brac. On y retrouve  à la fois des loges de haut niveau, dans lesquelles se mènent des réflexions sociétales pointues et parfois d’authentiques recherches spirituelles, mais aussi des ateliers dont le fonctionnement relève davantage du Rotary ou du Lions Club.

« Plus ils sont nombreux, moins ils ont d'influence », écrivez-vous. Comment expliquer ce paradoxe et aussi cette baisse d'influence des frères alors que l’époque est traversée par des débats (bioéthique, laïcité, radicalisation islamiste...) qui devraient les placer en première ligne ?

Jacques Molénat
Le journaliste, Jacques Molénat, auteur de « Voyage indiscret chez les franc-maçons du Midi », Cairn Editions, 240 pages, 18 €, novembre 2018.

 
La guerre ouverte pour le leadership entre un Grand Orient de France (GODF) laïque, républicain, plutôt de gauche et la Grande Loge Nationale de France (GLNF) déiste, plutôt de droite et parfois affairiste, a conduit à une course au recrutement dans laquelle s’est perdue l’exigence de qualité. Je me souviens d’un membre de la GLNF de Carcassonne, très fier d’avoir recruté plus de 40 frères. Il m’avait confié le sésame de son invitation à l’initiation : « Crois-tu en Dieu ? », demandait-il à ses recrues potentielles. L’acquiescement valait passeport pour l’initiation.

Vous écrivez que les planches, les exposés présentés en loges, perdent beaucoup en profondeur au point d’être parfois proches « de fiches wikipédia »... Cette perte de qualité laisse-t-elle plus de places aux maçons affairistes ?

Il n’est pas sûr que le besoin de « polir sa pierre » soit l’unique motivation de l’entrée en maçonnerie. Louis Nicollin, l’ancien patron du club de foot de Montpellier, membre d’une loge parisienne de la GLNF, m’avait raconté combien il s’ennuyait à périr lors des tenues. En revanche, il adorait les agapes du Club 50, cette « fraternelle des puissants » dans laquelle s’est longtemps retrouvé le gratin montpelliérain issu du Grand Orient, de la Grande Loge de France (GLF) et de la GLNF. L’exemple est extrême, mais il illustre la montée en puissance dans la société régionale, sous couvert maçonnique, de réseaux d’influence plus ou moins occultes. Il y a une sorte de corrélation mécanique entre la baisse de niveau et la montée de l’affairisme.

Où la franc-maçonnerie garde-t-elle de l'influence ? Et comment expliquez-vous la montée en force des « fraternelles » ?

A mon avis, la franc-maçonnerie a perdu toute influence réelle dans la société. Tout simplement parce qu’elle n’existe plus en tant que puissance homogène. C’est devenu une auberge espagnole. On dénombre quelques 110 obédiences dont beaucoup sont minuscules. Alain Juillet, qui fut l’un des grands patrons du renseignement et le premier grand maître de la GLAMF (Grande Loge de l’Alliance maçonnique française), m’a confié l’anecdote suivante : « Je connais une obédience de golfeurs. Ce qui les fédère ce n’est ni le rituel, ni les agapes, c’est le golf ! D’autres préfèrent Descartes et Schopenhauer. Eux c’est le golf ! »

Les fraternelles, qui rassemblent des frères de plusieurs obédiences autour d’un intérêt commun – un métier, un engagement politique, parfois un business - exaspèrent les francs-maçons les plus exigeants. Quand il était grand maître du Grand Orient, Alain Bauer a combattu les Clubs 50. Il ne pouvait supporter, disait-il, l’idée qu’il existe « cinquante maçons supérieurs aux autres » dans une ville. Alain Bauer tenta de les faire disparaître en demandant aux siens de ne plus fréquenter les Clubs 50. Il se fit rabrouer. Echec total.

La franc-maçonnerie semble prospérer davantage dans le Midi que dans le Nord. Pour quelles raisons ?

Voyage indiscret chez les francs-maçons du midi. Jacques Molénat. Editions Cairn
« Voyage indiscret chez les franc-maçons du Midi », Cairn Editions, 240 pages, 18 €, novembre 2018.

Indiscutablement, la franc-maçonnerie s’épanouit en terres méridionales. En Occitanie, en Corse, en Provence, sur la Côte d’Azur, la proportion de frangins est deux à trois fois supérieure à celle du reste de la France. Il n’y a pas de solides recherches sociologiques, mais on peut tenter quelques explications. L’Histoire joue son rôle : le catharisme, le protestantisme, les propensions irrédentistes face au pouvoir… Tout cela prédispose sans doute les esprits à cette pratique du libre examen consubstantielle à la franc-maçonnerie. La sociologie n’est pas à négliger : en ces lieux chahutés par le brassage de populations, les loges offrent un lieu paisible à la recherche de repères et de relations utiles. Et puis, peut-être et surtout, l’une des clefs réside dans une culture du sud très ancienne de l’échange et du débat. Un franc-maçon initié à Paris, et qui a beaucoup bourlingué dans les arcanes languedociens, m’a dit un jour : « Dans le Midi, les relations des francs-maçons avec leurs dissidents sont autrement plus ouvertes et souples que dans le Nord. Ici, on admet très bien qu’on peut maçonner en dehors des grandes obédiences. »

Pourquoi autant de responsables politiques sont-ils maçons ?

Les élus politiques baignent dans le climat culturel que je viens de décrire. En outre, les loges sont souvent pour eux des lieux d’information privilégiés lors des agapes. Jacques Bascou, président de la Communauté d’agglomération de Narbonne et membre de la Grande Loge de France, ne s’en cache pas : « Un homme politique se doit d’avoir un coup d’avance ». D’autres misent sur le potentiel électoral supposé des francs-maçons. Ils y récoltent le plus souvent de cruelles désillusions. De l’extrême-droite aux communistes, en passant par un fort tropisme centriste, les loges accueillent tout un arc-en-ciel d’engagements peu manipulables politiquement.

Peu à peu, les ennemis des frères (les catholiques, les communistes...) s’évaporent. La banalisation de la franc-maçonnerie signe-t-elle sa fin ?

La quasi-disparition des ennemis traditionnels de la franc-maçonnerie, et même le ralliement d’une partie d’entre eux, contribuent à l’affadissement et à la fragilisation de son message. Difficile de trouver une parole commune, solide et percutante quand on couvre tout le panorama politique et religieux d’un pays. Subsistent en commun le souvenir très émotionnel de la cérémonie d’initiation, les rituels, les agapes, le secret d’appartenance - lui-même battu en brèche car sans justification pertinente. C’est un ciment, certes, mais indiscutablement friable.

Quel message souhaitez-vous transmettre au grand public à propos de la maçonnerie ?

Ma démarche est elle d’un journaliste qui aime d’abord l’enquête. La franc-maçonnerie est le lieu de tous les fantasmes. Un parlementaire de l’Hérault m’avait assuré que certains de ses électeurs étaient persuadés qu’on piétinait le crucifix en loge ! D’ahurissantes fausses informations nourrissent la représentation de la franc-maçonnerie. Pour les dégonfler, rien de tel que d’aller à la rencontre de la réalité humaine de l’ordre initiatique. C’est ce que j’ai tenté au cours de ce « voyage indiscret ».

A lire aussi :
https://www.mediacites.fr/toulouse/enquete-toulouse/2019/02/26/toulouse-la-mecque-des-francs-macons/