Une intronisation rapide, en forme de passage de témoin. Ce dimanche 13 septembre, situation sanitaire oblige, le conseil municipal de Tourcoing se déroule au sein du complexe sportif Léo-Lagrange, à huis clos. Il est près de 17h30 quand Doriane Bécue reçoit enfin l’écharpe tricolore des mains de Gérald Darmanin, qui reste conseiller municipal délégué à l’attractivité de la ville ainsi qu’à la MEL. La jeune femme endosse le costume avec sobriété, les joues seulement rosies par l’émotion. Elle vient d’être adoubée avec 46 voix sur 53. « Depuis 2012, tu m’as guidée, épaulée et beaucoup appris, énonce-t-elle, le regard tourné vers le nouveau locataire de la place Beauvau. Je voulais te remercier pour ton engagement et ta confiance. Dans chacune de tes actions pour la France, tu penses à nous et à notre ville. »

La rencontre entre le jeune député UMP de la 10ème circonscription du Nord et la tourquennoise, qui vit avec son mari, comptable, dans le quartier de la Croix-Rouge, remonte à 2013. « Elle est arrivée en politique par le plus grand des hasards, raconte le président du conseil départemental du Nord, Jean-René Lecerf, qui l’a vue arriver dans son assemblée en 2015. À l’époque, elle avait un problème de sécurité, et cherchait à rencontrer des élus pour leur en parler. Ce sont eux qui l’ont repérée, et poussée à s’engager. »

Elle sera de la campagne de Gérald Darmanin pour les municipales, qui démarre peu après dans la cité des Broutteux. « On était une équipe très jeune, se souvient Maxime Morice, qui tracte alors à ses côtés. J’avais 18 ans, Doriane et Gérald à peine la trentaine. Peu de gens croyaient en lui à ce moment-là. Je trouvais Doriane un peu timide, sympa, courageuse et très impliquée. Elle s’occupait des réunions d’appartement. Mais ce qu’elle préférait, c’était la proximité avec Gérald – jusqu’à se détacher progressivement des militants de base. »

« C’est la première personne que Gérald Darmanin m’a conseillée comme candidate sur l’un des deux cantons tourquennois »

La victoire, au printemps 2014, sera fêtée au P’tit Quinquin, place de la République, au son des Sardines de Patrick Sébastien. « C’était vraiment bon enfant, on faisait la fête, le restau était plein ! » s’enthousiasme encore Maxime Morice. Doriane Bécue se voit propulsée adjointe aux affaires sociales, à la petite enfance, au handicap et aux personnes âgées. Le poste de premier adjoint échoit à Didier Droart, qui ne tarde pas à la prendre en amitié. Moins d’un an plus tard, la jeune femme aux origines modestes revendiquées réapparaît lors des élections départementales. « On n’avait personne sur Tourcoing et Roubaix jusque là. C’est la première personne que Gérald Darmanin m’a conseillée comme candidate sur l’un des deux cantons tourquennois », se rappelle Jean-René Lecerf. Doriane Bécue remporte très largement l’élection au second tour, en binôme avec Maxime Cabaye.

La nouvelle conseillère départementale est à peine élue qu’un autre fauteuil lui est tendu : celui de vice-présidente aux affaires sociales et à la jeunesse. Un poste important, au budget conséquent : 450 millions d’euros. « Gérald Darmanin m’a demandé de lui confier ce mandat. Sa jeunesse pouvait troubler, c’est vrai, admet Jean-René Lecerf. Mais c’est au pied du mur qu’on voit le maçon : j’ai eu l’occasion de voir ses qualités. » D’aucuns louent le dynamisme de la jeune femme, sa simplicité, son empathie. Saluent en elle la bosseuse, en prise avec la vie réelle, le terrain.

« Elle est extrêmement sûre d’elle et ne supporte pas la contradiction »

Dans l’opposition, pourtant, le son de cloche est très différent. « C’est un peu le supplément d’âme de Gérald Darmanin, estime la conseillère municipale EELV de Tourcoing Katy Vuylsteker. Elle à l’air doux en apparence, mais en apparence seulement. Elle est à la droite de la droite, dans la ligne de l’ex-député Christian Vanneste, ce n’est quand même pas la personne la plus progressiste du monde… » « Elle est très, très verticale, et manque singulièrement de qualités humaines, juge l’un de ses collaborateurs au conseil départemental. Son comportement est arrogant, méprisant, autosuffisant. Il suffit qu’on pose une question pour qu’elle grimpe aux rideaux, le dialogue est impossible. Elle est extrêmement sûre d’elle, et ne supporte pas la contradiction. »

« Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne se laisse pas marcher sur les pieds, s’amuse Jean-René Lecerf. Elle sait ce qu’elle veut. Au bout de quelques années aux affaires sociales, elle m’a fait savoir qu’elle aimerait s’occuper de la lutte pour l’inclusion et du RSA, un domaine où elle a montré toute sa mesure. Elle s’est battue pour le retour à l’emploi, et nous a réconciliés avec Pôle emploi. »

Le président sortant du conseil départemental du Nord, qui ne briguera pas de nouveau mandat lors des prochaines départementales, aurait d’ailleurs bien vu l’actuelle vice-présidente chargée de l’insertion parmi les candidats à sa propre succession. « Je lui ai proposé d’être l’un des quatre candidats au vote du groupe, mais elle n’a pas donné suite. Son jeune âge ne me paraissait plus un obstacle pour qu’elle accède à des responsabilités importantes », conclut-il.

Doriane Bécue, en deuxième choix

« Si je suis tête de liste, c’est pour être maire » de Tourcoing, déclarait en janvier 2020 Gérald Darmanin, alors ministre de l’Action et des Comptes publics. Appelé à Bercy en mai 2017, il avait confié les clefs de la ville à Didier Droart, fidèle parmi les fidèles, puis à Jean-Marie Vuylsteker, tout en restant premier adjoint. Le ministre se présente donc comme tête de liste aux élections municipales de mars. Doriane Bécue y figure également, en seconde position. L’équipe est élue au premier tour, avec 60,89% des voix…mais un taux de participation de 25,38%.

L’histoire est un perpétuel recommencement : à peine trois mois plus tard, Gérald Darmanin est appelé à de nouvelles fonctions gouvernementales. A la différence que cette fois, Jean-Marie Vuylsteker n’y va pas : quand on lui propose l’intérim, il décline. « Jean-Marie Vuylsteker, qui m’avait remplacé lorsque j’étais ministre des Comptes et de l’Action publics, ne souhaitait pas de nouveau remplir ce rôle et m’a demandé de préparer l’avenir, explique Gérald Darmanin à La Voix du Nord. J’ai alors pensé que Doriane Bécue était la mieux placée malgré les qualités des autres candidats qui auraient pu faire de très bons maires. Et puis nous avons le même élan de génération… »

« Elle pourra, dans le bureau du maire, appliquer les instructions qui viennent de la capitale »

« Elle restera dans l’histoire comme la première femme maire de Tourcoing, ce n’est pas rien !, souligne Jean-Pierre Balduyck, maire (PS) de la ville entre 1989 et 2008. Ce qui me gêne, c’est qu’elle restera comme quelqu’un qui a fait un remplacement pour arranger la carrière politique d’un homme. C’est dommage, en 2020. Quand je lis que Gérald Darmanin dit "elle pourra occuper le bureau", franchement, qu’est-ce que c’est que cette générosité malveillante ? Encore heureux ! Elle pourra, dans le bureau du maire appliquer les instructions qui viennent de la capitale. Les parapheurs n’ont pas fini de faire la route entre Paris et Tourcoing… » Car Gérald Darmanin ne s’en cache pas : il entend bien retrouver son poste dès qu’il aura fait son temps au gouvernement. 

« Doriane Bécue est un peu instrumentalisée, regrette quant à lui le divers gauche Franck Talpaert, qui s’est présenté contre elle pour la liste Ambition commune. D’autant que pour Gérald Darmanin, ce n'est pas tout à fait anodin de choisir une femme comme successeur au vu des accusations qui sont portées contre lui…»

Celle-ci saura-t-elle s’émanciper de celui qui « a changé [sa] vie » ? « Disons que Monsieur Darmanin a une personnalité qui ne favorise pas la désobéissance, pour être poli, souffle Jean-Pierre Balduyck. Refuser de démissionner pour lui rendre le fauteuil et se présenter aux municipales 2026, ce serait faire preuve d’un sacré panache ! Elle n’a pas cette volonté-là pour le moment, mais elle peut l’acquérir et être gagnante en 2026. Elle pourrait refuser cet accord et mobiliser autour d’elle – mais en son propre nom, cette fois… »

En dépit de nos relances répétées, la nouvelle maire de Tourcoing n’a pas voulu, ou pas pu, répondre favorablement à nos demandes d’entretien. Ce portrait a donc été réalisé en creux, sur la base d’une dizaine d’échanges fouillés avec des personnalités politiques variées. Sollicité à plusieurs reprises, Gérald Darmanin a catégoriquement refusé de s’exprimer sur sa remplaçante au beffroi.