Chez les Verts, la nuit s’annonce blanche en ce 7 juin 2009. Les résultats de l’élection européenne sont tombés quelques heures plus tôt et les écolos d’Ile-de-France arrosent dans une brasserie parisienne près du Châtelet l’ élection inespérée de trois des leurs au Parlement bruxellois : Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly et Pascal Canfin. Parmi les fêtards, Karima Delli qui figure en quatrième place sur la liste EELV. La Nordiste qui vit et travaille à Paris est tout heureuse d’avoir contribué à ce résultat historique en tractant dur durant la campagne.                         

A trois heures du matin, un numéro inconnu s’affiche sur le téléphone de la jeune trentenaire. « Bonjour Madame, le préfet d’Ile-de-France à l’appareil. Après comptage définitif des voix, je vous informe que vous êtes élue députée européenne. » Enormissime surprise : la liste EELV d’Ile-de-France emmenée par Daniel Cohn-Bendit recueille… 20,86 % des voix ! « Un truc qui vient du ciel… La Terre qui s’ouvre sous mes pieds… Une des premières choses qui me vient à l’esprit : comment je vais finir la thèse (d’ethnologie politique sur les logiques de pouvoir à l’intérieur du Sénat, ndlr) que je dois rendre dans deux mois ? », raconte Karima Delli à Mediacités. Hébétée, l’élue appelle aussitôt ses parents. « OK Karima, tes blagues en pleine nuit, c’est pas drôle. Laisse-nous dormir, tu veux ? », lui répond son père avant de raccrocher.

Une entrée remarquée à Bruxelles

Un mois plus tard à Bruxelles, Karima Delli fait son entrée au « Caprice des Dieux », le surnom du palace de verre qui abrite le Parlement, similaire à la boîte du fromage du même nom. A peine s’est-elle assise dans l’hémicycle que le chef du protocole accourt paniqué : « Madame Delli, on a un problème. Le règlement stipule qu’il ne peut y avoir plus de 10 invités par député ». Venus de Tourcoing, les parents de Karima Delli et ses douze frères et soeurs sont bloqués à l’entrée. Ils bénéficieront ce jour-là d’une entorse au protocole pour assister à l’intronisation de leur héroïne… Cet épisode cocasse fait le tour de l’hémicycle en quelques minutes. Les premières notes de l’Hymne à la joie n’ont pas encore ouvert la séance que la jeune femme s’est déjà fait remarquer. En politique, on appelle ça une entrée réussie.

« Madame Delli, on a un problème... »

Dans une assemblée où il n’est pas rare de croiser un député allemand en sandales Birkenstock ou une élue anglaise affublée d’un piercing, la trentenaire d’origine maghrébine dénote moins que si elle était entrée au palais Bourbon. Il n’empêche. En jean et tee-shirt blanc, la bleusaille fait gentiment sourire les notables grisonnants en costard-cravate.

Il faut dire qu’en 2009, Karima Delli est davantage connue comme activiste que comme femme politique. Elle milite alors au sein des collectifs « Jeudi Noir » et « Sauvons les riches » qui dénoncent le mal logement et les inégalités salariales. Quand elle prend le micro en public, c’est pour remettre un diplôme de « fils à papa » à Jean Sarkozy ou pour offrir une montre à sept euros à Jacques Séguéla après la saillie du publicitaire affirmant qu’on a raté sa vie sans Rolex à 50 ans. Ou encore pour moquer Christine Boutin, alors ministre du Logement, en parodiant le tube de David et Jonathan « Est-ce que tu viens pour les vacances », en compagnie de son pote Julien Bayou, actuel secrétaire nationale d’EELV.

Une candidate qui « coche toutes les cases »

Karima Delli flirte alors avec l’aile gauche d’EELV qu’elle a rejoint en 2005 au sein d’une motion intitulée « écologie populaire » visant à réconcilier… classes populaires et écologie. « Pour prouver que l’écologie, c’est pas qu’un truc de bobos », assume-t-elle toujours aujourd’hui.

« Signataire de la bonne motion pour équilibrer la tendance réalo de Cohn-Bendit, femme, jeune, beurette, issue d’un milieu populaire… elle cochait toutes les cases pour que le parti la pousse en avant », se souvient, cynique, un ancien membre de l’équipe dirigeante d’EELV. Deux ans à peine après son adhésion à EELV, elle est en effet suppléante aux législatives de 2007 dans la 10e circonscription du Pas-de-Calais et co-secrétaire fédérale des jeunes Verts. « Karima, c’est la gauche du parti, mais pas la version triste et déprimante, précise une ancienne cadre d’EELV qui a quitté le parti au lendemain des élections régionales de 2015. L’écologie, pour Karima, c’est un truc de bande. Elle embarque. C’est un esprit positif. »

Cet esprit positif, Karima Delli va en user avec dextérité pour prendre ses marques au Parlement européen. La néo-députée hyperactive comprend vite qu’à Bruxelles le vrai pouvoir réside autant dans la volonté de changer les choses que dans la capacité à dégager des compromis avec ceux qui ne sont pas d’accord avec vous. Pour peser, il faut s’allier. « En France, il y a la droite et la gauche, c’est très frontal. A Bruxelles, aucun parti n’est majoritaire à lui seul. Vous êtes obligés de travailler avec les autres. Vous apprenez l’intelligence collective », analyse aujourd’hui Karima Delli.

La « méthode Blandin »

La Nordiste applique alors la « méthode Blandin », du nom de celle qui fut son mentor en politique. En 2004, l’ancienne présidente de la région Nord-Pas-de-Calais (1992- 1998), devenue sénatrice en 2001, embauche une Karima Delli alors en DEA de sciences politiques à l’Institut d'Etudes Politiques de Lille après un BTS en action commerciale. L’étudiante au parcours atypique était venue l’interviewer pour un mémoire sur les femmes au Sénat. La sénatrice, qui cherchait une collaboratrice, la retient pour le job… en dépit de quelques réticences internes. « A EELV, on m’enjoignait de prendre plutôt des adhérents au parti, mais elle m’avait paru tellement volontaire », se souvient l’ex-patronne de région.

La méthode Blandin ? Explication de texte par la principale intéressée : « Au Sénat, j’étais la seule sénatrice écolo, j’allais voir Pierre Paul ou Jacques en leur disant : "Je ne vous demande pas d’être OK avec moi mais sur ce point précis, est-ce qu‘on pourrait pas travailler ensemble pour l’intérêt général ?" Et comme ça, j’arrivais à dégager au coup par coup une majorité ».

« Elle est gentille; mais qu'est-ce qu'elle est gentille ! »

Pour mettre à son tour en œuvre le procédé, Karima Delli possède, à en croire Marie-Christine Blandin, une arme absolue : « Quand il fallait trouver une salle, organiser un colloque, caler un repas au dernier moment, elle déplaçait des montagnes sans jamais brusquer les gens. Les huissiers, les serveurs du restaurant, les maîtres d’hôtel… tout le monde connaissait Karima au Sénat. Et ils n'arrêtaient pas de me répéter : "elle est gentille; mais qu’est-ce qu’elle est gentille !" »

Au parlement européen, Karima Delli s’aperçoit qu’il existe un autre prérequis que le talent diplomatique pour gagner en influence et en notoriété : se spécialiser. Devenir incollable dans son domaine. Elle s’inscrit dans deux commissions, celle du développement régional et celle de l’emploi et des affaires sociales. Consciencieuse à l’extrême, hyper organisée - un stylo noir pour les infos à retenir, un bleu pour les urgences, un rouge pour corriger les discours et un crayon de bois pour les contacts -, l’élève modèle se plonge dans ses dossiers. Et le travail paye. En novembre 2012, l’écologiste est nommée rapporteure d’un texte sur le logement social.                        

Une « première étoile » décrochée haut la main

En « décrochant un rapport » - l’équivalent d’une première étoile dans l’enceinte bruxelloise - Karima Delli commence à émerger de la masse des 751 eurodéputés. Négociatrice en chef d’une future loi européenne, la voici chargée de dégager des compromis tous azimuts : au sein de son groupe écologiste ; au sein de sa Commission parlementaire ; au sein du Parlement ; auprès des ministres du Logement des Vingt-huit ! Une ESF (Ecole de Souplesse et de Finesse) hyper soutenue. Un vrai test de crédibilité.

Après les réunions officielles, Karima la médiatrice peut ainsi rester des heures en tête à tête avec certains récalcitrants pour dégoter la formulation qui mettra tout le monde d’accord. « Pour ne froisser personne, je n’ai pas mis de définition de logement social dans le texte », se souvient-elle. Avec au bout, la victoire : le rapport est voté à la majorité simple (353 voix sur 751) en juin 2013. Après son adoption par l’exécutif européen quelques mois plus tard, les Etats sont contraints d’utiliser 4 % des fonds européens de développement régional (Feder) pour rénover les logements sociaux.Karima Delli Rapport logement socialAu printemps 2014, à la veille de remettre son premier mandat en jeu, Karima Delli a beaucoup grandi. L’ingénue s’est assagie. Lors de ses interventions, le président de séance n’est plus obligé de lui demander de parler moins vite afin que les interprètes puissent traduire ses propos. « En 2009, on a vu débarquer une militante associative à la naïveté rafraîchissante qui voulait pousser les murs sur le mode “si ça ne se fait pas, c’est qu’on ne veut pas”, se souvient le correspondant à Bruxelles d’un grand média français. Mais à la différence de ces élus européens qui deviennent députés-fonctionnaires lorsqu’ils s’aperçoivent de l’énergie nécessaire pour faire bouger les choses, elle a compris comment utiliser tous les espaces possibles pour verdir des textes sans être aux manettes. »

« C'est agréable de discuter avec elle, même quand on n'est pas d'accord »

A 35 ans, voilà Karima Delli capable d’échanger sans acrimonie avec un représentant de la CDU (le parti conservateur allemand) ou avec un membre de lobby patronal. Pour faire avancer l’écologie pas à pas. « C’est agréable de discuter avec elle, même quand on n’est pas d’accord. Elle lève le poing à la tribune, mais quand on discute en face à face, elle est beaucoup plus nuancée », confie un ancien député européen du PPE (Parti populaire européen), amusé de la voir au côté des Insoumis pour conquérir les Hauts-de-France. « Elle est capable de discuter avec tout le monde sans tomber dans la chamaillerie politique », résume la Tourquennoise Katy Vuylsteker, secrétaire régionale EELV qui a pu observer son art de la dialectique et du compromis pour convaincre fin 2020 écologistes, socialistes, communistes et Insoumis de se ranger derrière elle.

Pour se ressourcer, l’élue européenne rentre régulièrement à Tourcoing le week-end pour voir ses frères, ses sœurs et ses neveux. Avec un revenu mensuel dépassant les 8 500 euros, Karima Delli gagne désormais six fois plus que ses parents - lui ouvrier textile, elle mère au foyer. Sans que cela n’affecte ses habitudes. Elle continue à troquer ses vêtements. Eux, s’enorgueillissent de la réussite de cette fille prodigue, à qui ils ont inculqué l’amour du labeur et de la débrouillardise.

Mai 2014 : la campagne des premières difficultés

Pour sa deuxième campagne européenne en vue des élections de mai 2014, la Roubaisienne mène la liste EELV dans la circonscription nord-ouest, sa région natale. Quelques mois plus tôt elle a opportunément publié « La politique ne me fait pas perdre le Nord », un essai dans lequel elle déclare sa flamme à Septentrion. « Le Nord, c’est ce qu’il y a de plus grand. Les conquêtes sociales, l’énergie, ne jamais baisser les bras… », débite-t-elle encore aujourd’hui à Mediacités. Il faut savoir s’accommoder de quelques clichés pour draguer les électeurs

Chose rare au sein des Verts, sa désignation comme tête de liste fait alors l’unanimité. Le fruit d’un premier mandat sans fautes. Et d’un positionnement atypique. « C’était un électron libre. Sans troupes, sans base… elle ne faisait d’ombre à personne. Un atout chez les Verts », s’amuse un responsable des campagnes de l’époque. « Elle n’aime pas le pouvoir. Et les Verts aiment les gens qui n’aiment pas le pouvoir », analyse de son côté Marie-Christine Blandin.

« Elle ne faisait d’ombre à personne. Un atout
chez les Verts »

Forte de son expérience européenne, Karima Delli bat campagne avec assurance. Au risque de trop en faire ? « Elle tenait des discours un peu mégalo comme si elle était en charge des politique du monde… et ça partait parfois en live. Autour de la table, on faisait tous comme si de rien n’était, mais c’était gênant… », se souvient, vachard, un de ses colistiers. « Karima, c’est une éponge. Elle intègre des tas de trucs et les ressort de manière très spontanée, ce qui peut donner l’impression que ce n’est pas très construit », la dédouane une proche.

Son numéro 2 sur la liste, le Picard François Veillerette, se souvient, lui, de son habileté pour parler avec tout le monde. Notamment lors d’une entrevue avec des agriculteurs picards pas vraiment acquis à la cause écolo : « Elle les écoutait, posait des questions. Et repérait les leviers pour trouver une solution. » Le dialogue, toujours, comme arme de séduction massive. Sur le fond, idéalistes et idéologues sont plus circonspects. Le 25 mai 2014, Karima Delli engrange 7,16 % des voix. Un score décevant qui lui permet toutefois de sauver son siège d’eurodéputé. Pour ce cru européen 2014, c’est le FN qui crée la surprise.                     

Brevet de ténacité

Pour son deuxième mandat au Parlement européen, Karima Delli s’inscrit dans la commission transports. « Pour finir la boucle de la ville en transition après le social et le logement », explique-t-elle aujourd’hui. « J’y rentre avec un but : comprendre pourquoi personne ne s’occupe des pics de pollution. J’arrache le rapport sur la mobilité urbaine durable ». Deuxième étoile. Au terme de ses travaux, l’écologiste conclut qu’il faut sortir du diesel. Le rapport a du mal à passer. Elle est convoquée par plusieurs commissaires qui lui demandent de mettre la pédale douce sur une industrie qui fait vivre des centaines de milliers de personnes en Europe. Même au sein du groupe écolo, l’activisme de Karima Delli provoque des remous. Les Verts allemands lui rappellent que l’automobile reste une activité vitale pour leur économie.

Coup de pouce du destin, le Dieselgate éclate en septembre 2015. L'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) révèle que le groupe Volkswagen trafique les moteurs de ses véhicules pour minimiser les émissions polluantes lors des tests d'homologation. Karima Delli exulte. « Des tas de gens se sont rendus compte que j’avais raison ». A l’hiver 2015, elle bataille pour que les parlementaires votent une commission d’enquête sur le scandale. Elle réussit à convaincre Guy Verhofstadt, le président des députés libéraux et démocrates, après une entrevue tendue dans son bureau.
- « Vous êtes qui ? », l’accueille l’ancien premier ministre belge.
- « Si vous ne me suivez pas, vous aurez à rendre des comptes comme ceux qui n’ont rien fait pour l’amiante », l’avertit Karima Delli.
En décembre, les députés approuvent la création de la commission d'enquête (par 354 voix en faveur, 229 contre, et 35 abstentions) dont Karima Delli devient vice-présidente. Troisième étoile.

2017 : Karima présidente

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Karima Delli vise désormais la tête de la Commission transports et du tourisme, la TRAN. Ça tombe bien, l’alchimie complexe qui préside à l’attribution des places au sein des commissions du Parlement réserve la présidence aux Verts. Forte de ses succès, Karima Delli est choisie par son groupe. « C’est quelqu’un qui s’engage à fond. Elle est vraiment opiniâtre », salue le belge Philippe Lamberts, successeur de Daniel Cohn-Bendit à la tête du groupe écolo au Parlement. Et voilà Karima Delli à la tête de l'une des plus importantes instances du Parlement au budget dépassant les 40 milliards d'euros.

Karima Delli présidente Commission Transports
Réunion de la Commission Transports et tourisme du Parlement européen le 21 février 2021

Après une période de flottement, Madame la présidente ose affronter les relais du lobby de l’automobile, les défenseurs des transporteurs routiers. Sans détours. Et sans esclandres. Grâce à une recette désormais bien rodée : cette spontanéité qui finit par amadouer même les plus sceptiques. « Elle met les pieds dans le plat avec humour. Et n’hésite pas à taquiner ses adversaires et instaure une ambiance de camaraderie dans des séances d’ordinaire très guindées », raconte Fanny Roux journaliste spécialiste des transports au bureau bruxellois du média Contexte.

Son application au travail compte bien sûr. « Être diplômé d’une grande école, ancien ministre… Au Parlement européen, on s’en fout. Pour se faire une place, il faut bosser », résume un membre de la Commission. Mais la qualité de ses assistants joue aussi un grand rôle. « Au Parlement il y a trois sortes de députés : ceux qui ont des bons assistants, ceux qui ont des assistants moyens et ceux qui, en arrivant, héritent de ce qui reste », décrypte un Bruxellologue. Députée depuis 8 ans, Karima Delli a la chance d’être très bien entourée.

La tentation Macron

Au printemps 2018, les partis commencent à réfléchir à la composition de leurs listes en vue des élections européennes 2019. Emmanuel Macron a deux problèmes. Primo, son mouvement manque de candidats expérimentés. Deuxio, une partie de ses électeurs, urbains et diplômés sont sensibles à la défense de l’environnement. Le président donne l’ordre de racoler les élus écolos. Ses chasseurs de têtes, nantis d’un permis de braconner, ciblent Karima Delli. La prise de guerre idéale : chevronnée, femme, issue de la diversité, milieu populaire… A pas de loup, les Marcheurs approchent l’eurodéputé. Ne serait-elle pas intéressée pour jouer les premiers rôles sur la future liste Renaissance soutenue par Emmanuel Macron ? Et qui sait, si les élections tournent en faveur des europhiles, ne ferait-elle pas une très bonne présidente de Parlement ?

Karima Delli ne dit pas oui. Mais ne dit pas non. Au même moment, Pascal Durand, élu eurodéputé à ses côtés en 2014 et dont elle fut très proche, cède aux sirènes du macronisme. L’ancien secrétaire national d'EELV (2012-2013) est lassé de l’attitude puérile des Verts français, incapables selon lui d’assumer les compromis nécessaires pour faire avancer l’écologie politique. Et puis, Emmanuel Macron n’est-il pas le plus européen des hommes politiques français depuis Daniel Cohn-Bendit ? En septembre 2017, après le discours du Président sur l’Europe à la Sorbonne , Karima Delli confie à un proche : « il est super. Ça fait du bien d’avoir un type aussi investi sur les questions européennes ».                         

Karima Delli partage ses états d’âme avec sa mentor Marie-Christine Blandin. « Je comprends qu’elle se soit posé la question, se remémore l’ancienne sénatrice. La tentation d’être reconnue est toujours forte, surtout qu’à l’époque EELV était déjà traversé par des égos. » Et cette guerre des chefs fatigue Karima Delli. Parce qu’elle y a participé. Et qu’elle y a laissé des plumes. On l’a oublié, mais à l’automne 2016, l’eurodéputée a participé à la primaire écologiste pour être candidate à l’élection présidentielle. Parce que son candidat naturel Nicolas Hulot s’était désisté, explique-t-elle alors. Opposée à Yannick Jadot, Michèle Rivasi et Cécile Duflot dont elle ne supporte pas l’arrivisme et le côté donneuse de leçons, elle termine bonne dernière avec 9,82 % des voix. Et appelle à voter Jadot au second tour.

La loyauté, malgré tout

Désormais au sein des Verts, Karima Delli n’est plus cette inconnue qu’on aime à soutenir parce qu’elle ne fait d’ombre à personne. Elle compte quelques ennemis parmi les Duflotistes et vit mal le fait d’être critiquée, elle qui a fait du consensus sa marque de fabrique. Après deux semaines d’hésitation, Karima Delli laisse finalement Emmanuel Macron de l’autre côté du Rubicon. « Je ne pouvais pas le croire sur l’écologie. Je n’aurais pas été bien dans mes baskets », avance-t-elle aujourd’hui. « Même si elle voit comme tout le monde les travers des Verts français, Karima sait à qui elle doit son élection. C’est quelqu’un de loyal », assure Philippe Lamberts, co-président du groupe écolo au Parlement depuis 2014 qui ne désespère pas de faire revenir Pascal Durand au bercail.

Karima Delli reste fidèle aux Verts… qui le lui rendent mal. Pour l’élection européenne de mai 2019 , elle est sixième sur la liste menée par Yannick Jadot. Un véritable camouflet pour la présidente de Commission qu’elle est. Karima Delli doit laisser sa quatrième place à Marie Toussaint, une Lilloise inconnue de 32 ans à l'origine de la campagne de justice climatique « l'Affaire du siècle », soutenue par le camp Duflot. Le parti met en avant le renouvellement propre à l’organisation. Les Verts ont-ils voulu faire payer à Karima Delli ses hésitations macronistes ? Est-ce la perspective de cette relégation sur la liste qui a amené la jeune quadra à réfléchir aux propositions de LREM ? A -t-elle feint l’hésitation pour faire monter les enchères et bénéficier d’une bonne place sur la liste ? Ici, les versions divergent selon les interlocuteurs. Karima Delli botte en touche : « promis, je vous le raconterai un jour », nous dit-elle.                    

La région, nouveau challenge

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2021/03/18/elections-regionales-la-petite-histoire-de-la-grande-alliance-a-gauche-dans-les-hauts-de-france/

Le 25 mai 2019, avec 13,42 %, les Verts envoient 12 députés au Parlement européen (13 depuis le départ des députés britanniques). Karima Delli est soulagée : elle reste Présidente de la Commission Transports. Pour combien de temps ? Il est un adage au Parlement européen : « Au premier mandat, tu apprends, au deuxième tu fais, au troisième, tu transmets ». Quitte à passer pour une apparatchik européenne qui n’est jamais passé par la case vie professionnelle, Karima Delli - 40 ans seulement - n’est pas prête à passer la main. Sauf à remporter un nouveau challenge. Comme devenir présidente de la région Hauts-de-France, 29 ans après son égérie Marie-Christine Blandin.

Sa culture du compromis à l’européenne l’a aidée pour faire l’union des gauches. Mais ne lui est d’aucun secours pour combler le déficit de notoriété face à Xavier Bertrand. Si elle n’est pas élue présidente, siègera-t-elle dans l’opposition, elle qui annonce d’ores et déjà qu’elle ne cumulera pas les mandats de député européen et de conseillère régionale ? « Elle repartira aussitôt à Bruxelles » ironise-t-on dans l’entourage de Xavier Bertrand. « Je ne me pose pas la question, ce sera une décision collective », élude-t-elle au risque de se voir reprocher un désintérêt pour les Hauts-de-France si elle n’en est pas la patronne. « Je n’ai qu’une obsession : gagner pour mettre au vert tous les indicatifs régionaux qui sont actuellement au rouge », assure-t-elle. Entre temps, il lui faudrait réunir plus de 10 % des suffrages pour passer le premier tour. Ce qu’elle n’a encore jamais réussi à faire en tête de liste d’une élection.                          

Entre les cadres d’EELV, les proches, les députés européens, les journalistes spécialistes des questions européennes, une grosse vingtaine d’interlocuteurs (23 exactement) ont bien voulu répondre aux questions de Mediacités. La plupart bienveillants et peu diserts sur la Karima Delli « à la ville ». Comme nous avons pu nous en rendre compte lors de l’interview d’une heure qu’elle nous a accordée, la jeune quarantenaire, à la voix légèrement éraillée, se livre peu. Elle ne distille aucune de ces petites vacheries qui émaillent d’ordinaire les interviews politiques et se recroqueville très vite quand on aborde sa vie privée. S’abritant derrière un story-telling bien huilé et des éléments de langage attendus, Karima Delli nous est apparue telle qu'elle nous avait été décrite : sympathique et consensuelle. Bon courage à la consoeur ou au confrère qui voudrait se lancer dans une biographie non autorisée du personnage.