Morgan Griffond, 30 ans, est un homme charmant. Qu’il s’agisse de ses détracteurs ou ses administrés, (presque) tout le monde s’accorde à le dire : le référent départemental de La République en marche (LREM) est tout à fait avenant et agréable. Un contraste bienvenu avec la réputation de sa prédécesseure Caroline Collomb, l’épouse du maire de Lyon, dont le style - en plus de son nom - avait provoqué d’intenses crispations parmi les Macronistes locaux [lire dans nos archives le portrait au long cours que nous lui avions consacré en octobre 2018 : « Mal‐aimée, décriée, Caroline Collomb s’incruste dans le paysage lyonnais »].

Le remplaçant, désigné en septembre 2019, offre le visage juvénile d’une République en marche apaisée, à mille lieux d’un parti mis sous cloche par le clan Collomb. Mieux : l’homme n’est même pas Lyonnais ! « Je me tiens bien loin de tout ça », assure le maire de Saint-Pierre-la-Palud, détendu, devant son étang rempli de grenouilles, en cet après-midi ensoleillé d’avril. Cet agriculteur élève des espèces protégées (flamants roses, ibis rouges d’Amazonie, touracos d’Afrique…) pour les parcs et jardins zoologiques et cultive son image d’édile rural au-dessus des querelles politiciennes. Voilà pour la façade. Car, à Lyon, le patron des marcheurs du Rhône est l’une des chevilles ouvrières de la campagne municipale (mise entre parenthèses pour cause d’épidémie) de Yann Cucherat, le poulain du baron Collomb.

Né à Lyon, parents « de gauche », enfance à Vénissieux, Morgan Siffredi-Griffond, de son nom complet, a déménagé à l’âge de neuf ans dans son village de 2600 âmes des Monts du Lyonnais. Après des études de paysagiste à Dardilly, il monte son exploitation à Saint-Pierre. Il en conquiert la mairie en 2016, lors d’une élection partielle provoquée par la démission de Pierre Genoux. Il a alors 27 ans. « Je suis quelqu’un de curieux, et la politique permet de découvrir beaucoup de sujets », confie celui qui, depuis le plus loin qu’il s’en souvienne, a toujours été élu délégué de classe. Réélu triomphalement au premier tour, avec un score de 82% (soit 779 voix), le 15 mars dernier, ce féru « d’écologie appliquée »  était un illustre inconnu au sein de son parti il y a un an à peine. Tout juste l’avait-on aperçu lors des législatives de 2017, en tant que suppléant de la candidate non-élue Joëlle Terroir, dans la 8ème circonscription du Rhône.

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Morgan Griffond, sur son exploitation à Saint-Pierre-la-Palud. Photo : B.Flipo.

De la figuration au premier rôle

Morgan Griffond fait son apparition sur la scène politique lyonnaise dans le sillage de Caroline Collomb. « On ne l’avait jamais vu au sein du mouvement avant qu’il ne déclare sa candidature au printemps 2019 », raconte Charles Florin, président du comité En Marche Part-Dieu, et colistier de David Kimelfeld et Georges Képénékian pour les élections métropolitaines et municipales. Lui aussi en convient : « D’un point de vue humain, il est quand même très sympathique ».

En deux mois, pendant « la campagne interne », Morgan Griffond rencontre 45 comités en Marche. Une véritable tournée au sein d’un panier de crabes : le mouvement est alors miné par la guerre intestine que se livrent Gérard Collomb et David Kimelfeld. Le nom de l’éleveur d’oiseaux remonte aux instances nationales aux côtés de celui de trois autres marcheurs : Charles Florin, Dominique Poignon (co-animateur du comité Lyon Centre) et la deuxième adjointe au maire de Lyon Karine Dognin-Sauze. Après un entretien au téléphone avec Stanislas Guérini, le délégué général de LREM, il est nommé référent le 19 septembre 2019. « J’étais sans doute le mec le plus calme », pense-t-il. Sa mission : fédérer un parti éparpillé façon puzzle et le structurer. Charge aussi à lui de faire oublier le procès en opacité du court règne de Caroline Collomb.           

« Je suis le directeur de campagne de Yann Cucherat, pas de Gérard Collomb »

Bref, mission quasi-impossible. « Je suis arrivé dans un moment compliqué », concède l’intéressé, qui fait les comptes : sur les 15 000 « militants » du Rhône inscrits sur le site internet d’En Marche, seuls 7000 demandent encore des nouvelles. « Et entre 1000 et 1500 sont réellement actifs, si on en croit leur engagement lors des municipales », admet-il.

Six mois après sa nomination, les résultats se font attendre. Fédérer le parti ? Les élus « kimistes » regardent Morgan Griffond de travers. Le député de Lyon Thomas Rudigoz le qualifie de « pion de Gérard Collomb ». La conseillère métropolitaine Sarah Peillon, porte-parole de David Kimelfeld pour les élections métropolitaines, n’est pas plus tendre : « Il est charmant, là-dessus il y a unanimité. Mais après, je n’ai pas beaucoup de nouvelles de lui. Aujourd’hui notre référent ne nous parle pas, on vit sans. Le mouvement fonctionne dans une totale opacité, alors que l’attente était grande et sans a priori car il n’est pas Lyonnais ». Charles Florin en rajoute une couche : « Quand Bruno Bonnell [député LREM de Villeurbanne] a déposé sa candidature dissidente hors du mouvement [aux élections métropolitaines], Monsieur Griffond l’a soutenu. C’est la preuve qu’il est davantage référent de Collomb que d’En Marche. Il aurait dû rester en retrait ! ».

Le procès en collombisme fait rire jaune Renaud Georges, co-directeur de campagne du baron : « Morgan Giffrond n’a pas pris fait et cause pour Gérard Collomb, mais fait et cause pour le candidat désigné par LREM ! Quand, à un moment, le président de la République fait son choix, vous devez le respecter ! ». Le référent LREM du Rhône ne dit pas autre chose, à une nuance près : « Je suis le directeur de campagne de Yann Cucherat [candidat à la mairie de Lyon], pas de Gérard Collomb [candidat à la présidence du Grand Lyon] ». Doit-on comprendre que l’ancien ministre de l’Intérieur n’est plus en cour auprès des instances nationales de La République en marche ? Fidèle à sa réputation d’homme consensuel, Morgan Griffond élude : « Mon message est franc et net : si LREM ne peut pas être rassemblée, ça ne m’intéresse pas ». Politiquement, le maire de Saint-Pierre-la-Palud plaide pour un parti qui « se réinvente au centre-gauche, tendance écologiste ». Un discours qui, sur le papier, le rapprocherait plus d’un David Kimelfeld que d’un Gérard Collomb…

Manque de trempe ?

Du côté des militants, les avis sont partagés sur la sincérité du personnage. Jimmy Brumant, ex-référent des Jeunes pour Macron, fait partie des convaincus par la méthode Griffond : « Ce mec est brillantissime. Lui est pro-Collomb, pas moi. Mais il est capable de parler avec tout le monde ». Sans surprise, Charles Florin se montre moins enthousiaste : « Morgan Griffond n’a aucune puissance fédératrice au niveau local. Est-ce un manque de trempe ? Je n’en sais rien et je n’ai aucune info. Il n’a annoncé aucune équipe. Il m’a appelé une fois, puis je n’ai plus eu de nouvelles ». « Apparemment il a une équipe. Mais on ne sait pas qui sont ces gens. Et on n’a eu aucune réunion de Comité politique [Copol – qui réunit parlementaires et quelques élus locaux autour du référent] depuis des mois ! », déplore Sarah Peillon.           

Piqué au vif, Morgan Griffond dégaine son portable et nous montre un échange sur la messagerie cryptée Telegram avec tous les élus pour un comité politique le 22 novembre 2019, finalement repoussé au 29 novembre « pour arranger tout le monde ». Une seule réunion en huit mois donc…  Le député Thomas Rudigoz ne semble pas s’en souvenir : « Je ne crois pas y être allé… ni avoir vu de compte-rendu ». « Je ne connais pas ce garçon. Qu’est-ce qu’il fait au juste, à Saint-Pierre-la-Palud ? », s’interroge-t-il, dubitatif.

« Il a l’oreille de l’Élysée »

Bonne question. De fait, officiellement, Morgan Griffond représente seul La République en Marche et n’a pas nommé d’équipe. Les statuts du mouvement ne l’obligent aucunement à le faire.  Et il l’assume parfaitement : « Certains me disent que je ne vais pas assez vite. Mais j’ai été très clair là-dessus. Charles Florin s’est mis en dissidence, je ne peux pas l’intégrer dans une équipe départementale. Mais j’ouvrirai la porte dès que je peux ! Je ne peux pas me substituer au choix de la commission nationale d’investiture. Une fois les élections municipales passées, on travaillera ». En attendant, le maire des Monts du Lyonnais préside aux destinées du mouvement avec ses proches. Tous, à quelques exceptions près, des Saint-Pierrois.

On retrouve notamment Yann Candy, le directeur général des services de sa commune. Mais aussi Ludovic Verrier, directeur adjoint de la campagne de Yann Cucherat et, par ailleurs, chef de cabinet de Max Vincent, le maire de Limonest [lire à son sujet le portrait que nous lui avions consacré : « Municipales : à 69 ans, dont 40 de mairie, « Bad Max » rempile à Limonest »]. Celui-ci ne tarit pas d’éloge sur celui qu’il « voit aller très haut ». « Il a l’oreille de l’Élysée », précise Ludovic Verrier, citant un des conseillers d’Emmanuel Macron, Maxance Barré (qui ne confirme pas).

Morgan Griffond assure avoir régulièrement au téléphone des membres de l’entourage du président de la République, sans préciser lesquels. En octobre dernier, on l’a vu poser à côté d’Emmanuel Macron, venu à Lyon à l’occasion d’une conférence de lutte contre le Sida et le paludisme.

A-t-il l’ambition de devenir député, ou sénateur, comme la rumeur le lui prête ? Le maire de Saint-Pierre nous montre son panorama de rêve avant de répondre : « Franchement, député ou sénateur, ça ne m’intéresse pas. Et puis Paris, il faudrait que ça soit sur des thématiques intéressantes, comme l’environnement, parce que vous avez vu comme c’est beau ici ? Je n’ai aucune envie d’aller ailleurs ». Prière de le croire ?

Dans sa commune, ses adversaires au scrutin municipal lui ont mené la vie dure pendant la campagne, dénonçant un maire bétonneur, opaque et plus intéressé par sa carrière politique que par son village. « Je lui ai demandé de me transmettre les comptes de la mairie, je n’ai eu le droit qu’au budget. Ce n’est pas la même chose !, s’agace François-Régis Callais, ex-tête de la liste "Pour Saint-Pierre-la-Palud tous ensemble". On cherche juste à savoir ce qui se passe, et on n’obtient pas beaucoup de réponses… » Face à ces critiques, Morgan Griffond dénonce une « mauvaise foi » qui ne l’empêche pas de dormir. Si la politique est un métier, le jeune homme apprend vite.