Un jour, il vitupère contre « Madame Pulvar, adjointe à la ville de Paris, qui fait du racialisme, qui fait de l’anti-France ». Un autre, il commente l’agression d’une retraitée dans l’Essonne en soutenant « qu’il faut établir un lien entre l’immigration et ces crimes ». Sur CNews, ces deux derniers mois, Andréa Kotarac a été invité pas moins de douze fois. Sans compter cinq passages sur LCI. Un véritable statut de tête de gondole pour celui qui mène les listes du Rassemblement national (RN) aux élections régionales (les 20 et 27 juin prochains) en Auvergne-Rhône-Alpes.                  

Ce jeudi 3 juin, Marine Le Pen vient soutenir son poulain, 32 ans, à l’occasion d’un déplacement dans la Loire. Il y a deux ans à peine, le même Andréa Kotarac courait (beaucoup moins fréquemment) les plateaux de télévision pour… La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Anomalie politique ? Symptôme d’un système déboussolé en pleine recomposition ? Ambitieux machiavélique ? Le cas Kotarac, donné deuxième dans les sondages derrière Laurent Wauquiez, intrigue autant qu’il interroge.

Game of Thrones 

Mardi 14 mai 2019, sur BFM-TV. A quelques semaines des élections européennes, face à Ruth Elkrief, celui qui siège alors au conseil régional dans les rangs de la gauche appelle à voter pour... le RN Jordan Bardella. « La seule liste souverainiste qui met en avant l’indépendance de la France », justifie-t-il. A Paris, Jean-Luc Mélenchon le traite « de boule puante de fin campagne. Un coup monté. »

À Lyon, c’est la stupeur. Parmi ceux qui militent avec « Andréa » depuis une dizaine d’années, d’abord. « Un choc humain… ça a été très difficile à vivre, se souvient Sophie Charrier (La France insoumise, LFI), ancienne conseillère municipale de Vaulx-en-Velin. Faire croire qu’il puisse y avoir un lien idéologique entre eux [le RN] et nous, c’est inexcusable. » « Que pense-t-il ? C’est une vraie question que je me pose encore aujourd’hui. Il m’a dégouté de la politique », lâche son ancien camarade insoumis Elliott Aubin. Dans les couloirs de la région, ensuite. « Personne ne s’y attendait », confie un collaborateur d’élu. « J’ai été sidérée, avoue l’écologiste Myriam Laïdouni-Denis qui siégeait à ses côtés dans l’hémicycle et au sein du même groupe politique. Kotarac, c’est Game of Thrones… On est dans les bas-fonds de la politique. »

Pour ses anciens collègues et amis de gauche, l’affaire est entendue : Andréa Kotarac a rejoint l’extrême-droite « par opportunisme ». « Je ne me l’explique pas autrement », commente Elliott Aubin. « Son ralliement au RN ne m’a que moyennement surpris, car il voulait faire une carrière politique. Il s’était déjà engagé derrière Mélenchon pour cela », ajoute, sous le couvert de l’anonymat, un socialiste de Thonon-les-Bains où le transfuge a effectué ses premiers pas de militant [lire plus bas]. En 2017, alors qu'il était candidat à la députation dans la 7e circonscription du Rhône (un territoire plutôt favorable à La France insoumise, qui inclut Vaulx-en-Velin), Andréa Kotarac n’avait pas réussi à se maintenir au second tour. « Depuis, en interne, il était remis en cause », raconte un adhérent de LFI.

« Marine Le Pen était aux anges »

L’intéressé a, bien entendu, une autre lecture de son tonitruant passage à l’extrême-droite. Il parle « d’un long processus » qui lui aurait fait prendre conscience qu’il était, après le départ de Djordje Kuzmanovic, « le dernier des patriotes laïcs et souverainistes de La France insoumise ». Un voyage précipite son passage à l’acte. Fin avril 2019, Andréa Kotarac se rend à Yalta, en Crimée, à un forum organisé par la Russie. Parmi les - rares - invités français : Marion Maréchal et Thierry Mariani, ex-LR qui a lui aussi rejoint Marine Le Pen, aujourd’hui candidat en Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca).                  

La présence du jeune insoumis à ce raout prisé par les droites nationalistes européennes provoque des remous au sein de la gauche qui le pousseront au départ. Du moins officiellement. Car, en réalité, Andréa Kotarac a déjà amorcé son virage depuis un certain temps. Par l’entremise d’Antoine Mellies, conseiller régional sortant, à cette époque, il déjeune par deux fois avec Marine Le Pen. « Elle était aux anges, elle avait enfin une personnalité de gauche qui la rejoignait, raconte celui qui fut brièvement le patron de la fédération RN du Rhône. Mais il n’y en aura pas quarante des Andréa Kotarac… » « Avant de la voir, j'ai rencontré Jean-Luc Mélenchon - c’était en février 2019 - pour lui dire que la ligne n’allait plus », tient à préciser le transfuge. « Mais les gauchistes ont continué à gagner du terrain », condamne-t-il, en pointant Manon Aubry, alors tête de liste LFI aux européennes.                 

Rétrospectivement, quelques signes avant-coureurs laissaient deviner un élu sur la tangente. Au sein de son groupe politique RCES (Rassemblement citoyens, écologistes, solidaires), le conseiller régional avait manifesté des désaccords sur deux dossiers. Le premier concerne les verriers de Givors. En octobre 2018, le RN dépose un vœu de soutien aux anciens ouvriers décimés par la maladie. Andréa Kotarac soutient l’initiative, à l’inverse de ses collègues qui y voient une manœuvre de récupération de la part de l’extrême-droite (le vœu sera finalement adopté à l’unanimité après avoir été présenté, légèrement remanié, par la majorité de Laurent Wauquiez). Le second concerne le vote de subventions aux Chrétiens d’Orient, cause chère à Laurent Wauquiez. Là encore, l’insoumis approuve ses adversaires politiques.

« Andréa, c’était un peu un OVNI au sein du groupe RCES », considère Antoine Mellies, qui l’a fréquenté sur les bancs de l’université Lyon 3. « C’était un opposant très sympathique, le seul à venir discuter avec nous alors que les autres nous crachaient à la gueule », renchérit Charles Perrot, président du groupe RN à la région. De là à imaginer le partisan de Jean-Luc Mélenchon se ranger derrière Marine Le Pen…

Père cégétiste, mère écologiste

La biographie d’Andréa Kotarac s’est écrite à gauche toute. « Ma famille n’était pas spécialement engagée », répond le candidat des régionales quand Mediacités l’interroge sur son éveil à la politique. La réalité est pourtant toute autre. Son père, Dragan Kotarac, a milité à la CGT de la Société des eaux d’Evian. Bénévole au Secours populaire, ancien entraîneur de football, cet enfant de Yougoslavie qui porte une moustache à la D’Artagnan est une figure de Thonon, où a grandi Andréa Kotarac. « Il vit très mal le passage de son fils à l’extrême-droite », confie un ancien élu du cru qui le connaît bien. Mediacités a tenté de joindre, en vain, Dragan Kotarac.

Son épouse, Fariba Kotarac, originaire d’Iran, est moins engagée. On la retrouve néanmoins candidate, en bonne place, sur une liste écologiste aux municipales de 2008 à Thonon… face à son fils. Cette année-là, Andréa Kotarac se présente pour la première fois à une élection, dans l’équipe du socialiste Georges Constantin. Sans succès. « Je ne suis resté que quelques mois au PS. Je m’étais engagé pour Jean-Luc Mélenchon. Dès qu’il est parti fonder le Parti de gauche, je l’ai suivi, raconte-t-il. Je crois à la justice sociale, je crois qu’on ne peut pas laisser un Français sur le bord de la route. »

La suite se déroule à Lyon, où le mélenchoniste effectue ses études. Foulard rouge au cou, il candidate aux municipales de 2014 dans le 8e arrondissement. L’année d’après, en vertu d’un accord entre LFI et EELV, il se retrouve propulsé tête de liste pour la Métropole de Lyon, au sein de l’équipe conduite aux élections régionales par l’écologiste Jean-Charles Kohlhaas. Derrière lui, en troisième position : Bruno Bernard, l’actuel président du Grand Lyon.

Il ne terminera pas son mandat de conseiller d’Auvergne-Rhône-Alpes. Après sa déclaration sur BFM-TV, Andréa Kotarac démissionne de la région, part dans les bagages de Thierry Mariani rencontrer Bachar Al-Assad en Syrie, annonce qu’il va reprendre ses études de droit… puis se fait embaucher comme collaborateur de l’eurodéputé RN Hervé Juvin. « Tout s’est accéléré », justifie-t-il.

Pole position

Pour un FN rebaptisé « Rassemblement national » qui déplume avant tout Les Républicains (Sébastien Chenu, Thierry Mariani, Jean-Paul Garraud, etc.), la prise de guerre Kotarac vaut symbole. Quand bien même s’agit-il d’un ex-conseiller régional dont la notoriété ne dépasse pas la classe politique locale… « Dans la région et partout en France, il y a plein d’Andréa Kotarac », s’enflamme le conseiller Alexis Jolly, tête de liste RN en Isère. « Une partie de la gauche est sensible à notre discours sur le localisme, la laïcité et le social, veut croire Christophe Boudot, son collègue pour le département du Rhône. Dans le secret des urnes, des gens peuvent nous rallier. »

Florent Gougou, enseignant chercheur à Sciences Po Grenoble, tempère : « Il faut distinguer l’électorat de ce que l’on observe au niveau des partis. Avec le renouvellement des générations, le monde ouvrier, dans son ensemble, a glissé vers le Rassemblement national : les parents votaient communiste, les enfants votent RN. Mais des ralliements comme celui d’Andréa Kotarac se comptent sur les doigts d’une main. » Le politiste ne cite qu’un seul autre exemple : Fabien Engelmann, ancien adhérent de Lutte ouvrière, du NPA et de la CGT, passé au Front national avant de conquérir la mairie d’Hayange, en Moselle.                

Un CV d’ancien insoumis permet, quoi qu’il en soit, de truster les premières places au RN. Andréa Kotarac est investi tête de liste aux élections métropolitaines de 2020 dans le Grand Lyon. Malgré son score calamiteux - le parti ne compte aucun élu -, il est reconduit en pole position pour le scrutin régional. « Dans la perspective de la présidentielle de 2022, il était plus stratégique de présenter un candidat atypique comme Andréa qu’un pur produit du RN comme moi », analyse Alexis Jolly, qui a candidaté au poste de chef de file. « Il rentre dans notre politique d’union nationale », résume Christophe Boudot. Non sans susciter quelques frictions…         

« Un arriviste qui veut prendre le pouvoir grâce au RN »

« C’est un arriviste qui n’a jamais collé une affiche pour le Rassemblement national, une tête de gondole qui veut prendre le pouvoir grâce au RN, s’agace Kevin Olivarès, militant historique du Front national à Saint-Priest, qui a claqué la porte de son parti l’an dernier. Hors de question de donner ma voix à Kotarac, je voterai pour Wauquiez. » « Certains électeurs du Front grincent un peu des dents… Ils préféreront s’abstenir », relate aussi la militante Edith Godecke, candidate, dans la 4e circonscription du Rhône, aux législatives de 2017. Même au sommet du Rassemblement national, la greffe Kotarac est diversement acceptée. Le duo Steeve Briois (maire d’Hénin-Beaumont)-Bruno Bilde (député du Pas-de-Calais), proches conseillers de Marine Le Pen, ont tenté de déjouer les ambitions de l’ex-insoumis en poussant la candidature d’Alexis Jolly.

Andréa Kotarac ne ménage pourtant pas sa peine et ses formules pour se faire accepter dans sa nouvelle famille politique. Ce 20 mai, le candidat convie la presse pour présenter ses têtes de liste. « Nous avons deux ennemis principaux : l’islamisme et le mondialisme », entame-t-il. Contre le premier, il propose que les services du contre-espionnage de la DGSI contrôlent les associations demandant des subventions à la région « sur lesquelles il y a des doutes, eu égard à leur caractère racialiste ». Contre le second, il prône « un modèle localiste » qui mette « le paquet sur des filières non-délocalisables ». Et de citer la coutellerie de Thiers ou le tourisme de montagne.

École musulmane à Albertville, policier agressé à Rive-de-Gier : sur les réseaux sociaux, dans une stratégie éprouvée par nombre d’élus RN, il ne manque jamais une occasion de surfer sur un fait divers ou une polémique. Souvent sans rapport avec les compétences de la collectivité qu’il brigue. Et quitte, parfois, à relayer des images de violence, comme une bagarre dans le quartier de la Guillotière. « Si vous additionnez les faits divers, vous pouvez considérer que vous avez affaire à un phénomène, l’ensauvagement », théorise-t-il.

2022 en ligne de mire

En 2015, aux précédentes élections régionales, le candidat du Front national Christophe Boudot avait remporté plus de 27% des suffrages et décroché 31 élus (sur 204). Le parcours atypique d’Andréa Kotarac pèsera-t-il cette fois sur le résultat ? « Au RN, ce qui pose problème, c’est moins la personnalité de ses candidats que sa crédibilité et son incapacité à s’allier avec d’autres », pointe Florent Gougou.

Contrairement aux Hauts-de-France, à Paca ou même à l’Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes n’est pas considérée comme une région gagnable par le Rassemblement national. Mais l’enjeu n’est pas là pour Andréa Kotarac : « Ce qui m’intéresse, c'est aussi la présidentielle. La France de 2027 ne sera pas celle de 2022 et il convient de faire gagner Marine Le Pen dès l’an prochain. » Une contreperformance dans sa région, après celle des métropolitaines, ferait pâlir l’étoile de l’ancien insoumis auprès de la patronne de l’extrême-droite. Dans le cas contraire, Andréa Kotarac n’a pas fini de squatter les plateaux de CNews…

Pas facile d’aborder le cas Kotarac avec ses anciens camarades de gauche. La conseillère régionale sortante Emilie Marche (La France insoumise) n’a pas souhaité répondre à nos questions, tout comme Fanny Dubot, ex-collaboratrice du groupe RCES à la région, aujourd’hui maire du 7e arrondissement de Lyon. L’écologiste Jean-Charles Kohlhaas, candidat en 2015 aux régionales avec Andréa Kotarac, n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations, alors que l’élue de l’Isère Myriam Laïdouni-Denis s’inquiète de « trop mettre en lumière » son ancien collègue en nous répondant : « Je n’ai aucune envie de le faire exister ». Par ailleurs, ni Hervé Juvin, qui emploie Andréa Kotarac au Parlement européen, ni Thierry Mariani, respectivement candidats dans Les Pays de la Loire et en Provence-Alpes-Côte d’Azur, n’ont retourné nos messages.


A retrouver sur Mediacités, l'ensemble de nos enquêtes sur les élections régionales 2021 en Auvergne-Rhône-Alpes : 

https://www.mediacites.fr/regionales-2021/auvergne-rhone-alpes-lyon/