«Sur des terres chrétiennes comme les Pays de la Loire, le Rassemblement National a préféré une tête de liste "Nouvelle droite" plutôt qu’un catho-tradi. C’est bien la preuve que l’électorat catho n’intéresse absolument plus le RN ! » Voilà comment un proche des mouvements d’extrême-droite analyse la désignation d’Hervé Juvin comme tête de liste du Rassemblement National pour l’élection régionale en Pays de la Loire. Signe, selon lui, d’un changement de stratégie du parti de Marine Le Pen.

Lors du dernier scrutin, en 2015, c’est le très catholique Pascal Gannat qui avait mené la campagne pour le Front National. Avec un certain succès : 21,5 % des voix au premier tour et 13 élus au final. Mais s'il avait ensuite pris les commandes du groupe à la Région, le divorce avec le parti avait vite été prononcé. En juillet 2017, Pascal Gannat était poussé à la démission de son poste de Président du groupe FN au Conseil Régional des Pays de la Loire au profit du guérandais, Jean Goychman.

Officiellement, il s'agissait d'une démission « pour raisons personnelles ». Dans les couloirs du siège national du RN, on reprochait surtout à l’ancien directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen sa proximité avec... Marion Maréchal-Le Pen. Sa dette de 7 000 euros au parti, restée impayée après les élections législatives, avait fini d’écarter ce représentant de la vieille garde. En 2019, celui-ci préfère alors créer son propre groupe à la Région « Alliance pour les Pays de la Loire, traditions et libertés » en ralliant à sa cause six autres conseillers régionaux RN, doublant ainsi d’une courte tête le groupe RN (6 élus).

Les divisions du RN régional

Son groupe régional ainsi disloqué, le RN n’avait plus d’autre choix que de confier la tête de liste pour ces élections régionales 2021 à un parachuté. Une stratégie qui convient parfaitement à Marine Le Pen qui, faute de cadres locaux, semble préférer puiser dans le vivier des députés européens pour garnir ses listes régionales. A l’instar de Jordan Bardella en Ile-de-France, Nicolas Bay en Normandie, Thierry Mariani en Provence-Alpes-Côtes-d’Azur ou encore Jean-Paul Garraud en Occitanie... En Pays de la Loire, le choix s’est porté sur un autre élu européen, Hervé Juvin.

Le président du groupe RN à la Région était pourtant prêt à prendre son bâton de pèlerin pour ces élections régionales. « Si le RN m’avait demandé d’y aller, j’y serais allé ! » confirme Jean Goychman à Mediacités. « C’est le national qui a désigné Hervé Juvin en tête de liste sans me donner d’explication. Moi, je vais m’arrêter là. Vous savez, un mandat dans l’opposition, c’est assez frustrant. Le théâtre politique l’emporte sur le fond des dossiers », confesse le président de groupe RN et membre de la commission des finances de la Région qui n’a, jusqu’à présent, jamais rencontré Hervé Juvin.

De Barre à Le Pen, en passant par Lepage et Chevènement

Cet univers ne devrait pas rebuter le petit nouveau de l’extrême droite ligérienne. De la scène aux coulisses, côté cour ou côté jardin, Hervé Juvin connaît sur le bout des doigts le petit théâtre politique. Il y fait ses grands débuts à la fin des années 1990, après avoir vendu sa société Médiance à Eurogroup Conseil (spécialisé en conseil en stratégie). Après s’être rapproché de Raymond Barre, il est repéré par Corinne Lepage. Il accompagnera la présidente du mouvement écologiste Cap 21 lors de la préparation de sa candidature à l’élection présidentielle de 2007. « Dès les années 2000, j’ai senti que la défense des ressources naturelles et l’écologie deviendraient les enjeux politiques d’avenir », explique-t-il à Mediacités.

Une thématique écologique dont Hervé Juvin va faire son fond de commerce, intervenant tour à tour à l’université d’été du Mouvement Républicain et Citoyen de Jean-Pierre Chevènement en 2011, puis à celle de l’UDI Hervé Morin en 2018. Économiste et essayiste, il publie une dizaine d'ouvrages ainsi que des chroniques pour Le Monde, L’Expansion et, depuis 2017, dans la revue bimestrielle identitaire Éléments, où il prône « une écologie adaptée aux territoires ».

L'intello en marge

Considéré comme un intellectuel de premier plan du RN, son regard décentralisé sur l’écologie - bien différente de celui, plus jacobin du RN - n’est pas toujours entendu par Marine Le Pen. Alors, pour ne pas jouer « contre mais en complément » du parti mariniste, Hervé Juvin et son collaborateur parlementaire à l’Europe André Kotarac (ex-LFI, qui a conduit la liste RN pour la métropole de Lyon lors des municipales) lancent fin 2020 le « mouvement localiste » , qui promeut une nouvelle décentralisation.              

Une ligne politique qu’il entend incarner lors de sa campagne électorale. « Les Pays de la Loire doivent se réapproprier leurs compétences industrielles en développant deux pôles d’excellence : l’aérospatial et les technologies marines », indique le candidat RN en y incorporant la touche verte. « Au sujet de la construction navale, je ne suis pas sûr que les grandes villes flottantes soient un chemin d’avenir. Nous devons miser sur le développement des cargos à voile », ajoute Hervé Juvin.

Cette droite radicale décomplexée, écologiste et « localiste », Pascal Gannat n’y croit pas. « C’est certain qu’Hervé Juvin jouit d’un brio intellectuel mais ce n’est qu’illusion. Il se présente comme universitaire alors qu’il n’a jamais enseigné et il ne connait rien des régions. C’est un parisien ! » tacle l’ancien patron du RN à la Région. « J’ai passé les vingt premières années de ma vie en Loire-Atlantique et j’ai gardé jusque dans les années 2000 une maison à Nantes », se défend l’ancien élève des lycées nantais Saint-Félix et Saint-Stanislas, qui fut titulaire du grand orgue de Pornichet.

Les casseroles d'Hervé Juvin

Quant au « localisme », Pascal Gannat estime que le candidat RN n’applique même pas le concept à lui-même. « Le localisme ne peut pas sauver le monde économique. La preuve, Hervé Juvin lui-même n’y croit pas en achetant pour son épargne personnelle des actions de sociétés multinationales », lâche l’ex patron du RN en Pays de la Loire.

Il est vrai qu’à regarder de près la déclaration d’intérêts du député européen publiée sur le site de la HATVP (Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique), les actions de sociétés étrangères multinationales représentent la moitié de son portefeuille (Amazon, Microsoft, Mondelez, Shell, Royaldutch…).

Déclaration d'intérêts Juvin-herve-europe

Pour Hervé Juvin, « l’achat d’actions internationales permet de participer à la vie économique et donc de mieux comprendre ce monde économique. Ce sont aussi ces multinationales qui peuvent financer des actions locales ». Et puis, « c’est surtout ma femme qui s’occupe de ce portefeuille d’actions ».

Son épouse justement, parlons-en. Car d’autres lignes entachent l’image d’Hervé Juvin. Celles rapportées dans la presse, en 2019, qui dévoilent la plainte pour violences conjugales déposée par sa femme. Selon le rapport de la police, la mère de ses trois enfants aurait évoqué des violences régulières depuis 2018 et une vive altercation la veille de la plainte de 2019. A l’époque, ni la plaignante ni son mari n’avaient souhaité s’exprimer.

Aujourd’hui, Hervé Juvin admet tout juste « un moment de tension comme il en existe dans tous les couples. Nous sommes mariés depuis plus de 45 ans. Cette durée vaut bien qu’on passe par des moments conflictuels », explique-t-il à Mediacités en assurant que son épouse est toujours à ses côtés. Tout en précisant que ses activités politiques restent un point de divergence…

Aubaine pour Christelle Morançais

Sans le soutien de son épouse, donc, pour ces élections régionales, Hervé Juvin pourra néanmoins compter sur la décomposition du groupe concurrent à la Région, "Alliance pour les Pays de la Loire, traditions et libertés" dirigé par Pascal Gannat. Aujourd’hui banni du parti, ce dernier avait l’intention de rassembler tout le petit monde identitaire pour mener une liste concurrente. Il comptait notamment sur le soutien de "La Voie du Peuple" (anciennement Parti Chrétien-Démocrate) de Jean-Frédéric Poisson, de "Debout la France" de Nicolas Dupont-Aignan, et des "Patriotes" de Florian Philippot. Finalement, seule cette formation politique le suit. "La Voie du Peuple" et "Debout la France" espérent de leurs côtés une place sur la liste LR que devrait mener la sortante Christelle Morançais.

Si la présidente de Région, pas encore officiellement candidate, ne veut pas de "Debout la France", le parti de Nicolas Dupont-Aignan ira seul dès le premier tour. Ce qui hypothéquerait définitivement les espoirs de Pascal Gannat. Une chose est sûre : celui qui a déjà mordu la poussière aux élections législatives dans la Sarthe en 2017 ne partira en solo. « Pas envie de claquer 50 000 euros dans cette aventure », explique-t-il, un brin fataliste.

Un inconnu à la tête du RN, des formations de droite radicale divisées et en perte de vitesse… Cet éparpillement "façon puzzle" à la droite de la droite fait les affaires de Christelle Morançais. Pour garnir sa liste (déjà bien pleine) et donner caution à la frange la plus droitière de son électorat, la future candidate n’aura que l’embarras du choix. « Encore faut-il que ces candidats soient bien implantés localement », glisse néanmoins un élu LR, proche de la présidente de Région. « Créées pour l’élection présidentielle, ces formations n’ont pas de fondations locales fortes. Or pour les Régionales, nous avons besoin de têtes reconnues localement ».

Une façon comme une autre d’exorciser les craintes que pourraient faire naître l’irruption dans le jeu politique régional du petit nouveau Hervé Juvin, nouvel avatar de la « dédiabolisation » du Rassemblement National.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).