«Je n'aime pas sortir et le travail occupe la majeure partie de mon existence. » Casanière, Fatiha Agag-Boudjahlat ? Cette professeure d'histoire-géographie dans un collège toulousain classé REP et essayiste de 41 ans n'en aime pas moins capter l’attention médiatique et politique. Comme en janvier dernier, quand elle a reçu les soutiens du ministre de l’Éducation nationale et du recteur d'académie de Toulouse, lui octroyant une protection fonctionnelle si elle décidait de saisir la justice face à ses détracteurs.FABoudj minute silence « Mais je n'ai pas porté plainte, ça me paraîtrait bizarre d'attaquer des syndicats », nous a assuré l'enseignante lors du long entretien téléphonique qu'elle a accordé à Mediacités (voir l'encadré "En coulisses" ci-après).          

À l’origine de cette mise sous protection, une polémique liée à deux textes publiés par la professeure sur Facebook, le 2 novembre 2020, à la suite de la minute de silence en hommage à Samuel Paty. « Cela s'est bien passé. Les élèves ont été formidables. Les seuls qui ont refusé de faire la minute de silence, 5 sur 380, appartiennent à la classe d’accueil et viennent de l’étranger, proche ou lointain, mais arabo-musulman », écrivait Fatiha Agag-Boudjahlat, avant de s’en prendre à leurs parents qui « benchmarkent les législations sociales ». Et de conclure d’un ton péremptoire : « La France n’est pas un simple guichet de services. Je m’en vais le leur rappeler ».

FABoudj décompte mortDix jours plus tôt, soit une semaine après l'assassinat de Samuel Paty, elle publiait déjà sur son réseau social favori : « Le score est toujours de 300 à zéro. De deux décapitations à zéro. D'un prêtre égorgé à zéro. D'enfants juifs abattus à zéro. » Un décompte donnant « la nausée », selon les syndicats Sud Éducation et CGT Éducation 31, qui ont dénoncé dans une lettre ouverte, le 17 décembre, des propos relevant « d'une stigmatisation et d'une discrimination » de ses propres élèves. S’estimant menacée, l’enseignante a demandé et obtenu la protection fonctionnelle. Relatée dans des articles plutôt conciliants (dans L'Express ou sur le site de France 3 Occitanie), l'affaire a donné lieu dans des médias plus militants à une charge en règle contre la CGT et Sud accusé de prôner une « haine anti-laïque ».

Une figure nationale et locale

Loin d'être casanière, Fatiha Agag-Boudjahlat est en réalité une habituée des médias et des estrades. À l'échelle locale, cette quadragénaire originaire de Montbéliard, installée à Toulouse depuis neuf ans, a eu les honneurs d'un entretien dans le numéro de mars du magazine local Boudu qui la voit en « bouillonnante féministe ». Le 9 décembre dernier, elle partageait la tribune des « Rencontres de la laïcité et des valeurs de la République » organisées par le Conseil départemental de la Haute-Garonne. Et depuis fin février, elle tient une chronique quinzomadaire dans La Dépêche du Midi.

FABoudj FifgmagCette reconnaissance locale fait écho à sa place acquise dans le paysage national. En 2019, Fatiha Agag-Boudjahlat a reçu une « mention au prix national de la laïcité », décerné par le Comité Laïcité République . Le 16 octobre dernier, elle figurait en "Une" du très à droite Figaro magazine, aux côtés notamment des journalistes Zineb El Rhazoui et Sonia Mabrouk, sur une photo représentant « ces femmes qui se mobilisent contre l'islamisme ». Mercredi 17 février, elle répondait aux questions de la même Sonia Mabrouk, conquise, dans la matinale d'Europe 1. Début mars, enfin, elle faisait partie des « 109 Mariannes » dont les portraits ont été affichés sur le parvis du Panthéon lors de la Journée internationale des droits des femmes, à l'occasion d'une exposition inaugurée par Marlène Schiappa.           

Essayiste, Fatiha Agag-Boudjahlat tient aussi une chronique dans La Revue des deux mondeschère à Pénélope Fillon – et a été invitée sur le plateau de La Grande librairie de François Busnel, sur France 5. En avril sortira son troisième ouvrage intitulé Nostalgériades. Elle a déjà publié Le Grand détournement (2017) et Combattre le voilement (2019). Trois livres parus aux Éditions du Cerf qui se félicitent d'être « l'unique maison d'édition » de cette auteure qui « porte ses livres ». Au total, beaucoup de reconnaissance officielle et d'espaces médiatiques pour ferrailler dans le grand combat qui est le sien : la défense de « la laïcité », couplée à une dénonciation de « l'orthodoxie religieuse », du « patriarcat arabo-musulman » et des « néo-féministes ».

Islam, République et identité

L'islam, la République, l'identité - des thématiques qui nourrissent de violents débats en France depuis trois décennies - sont au cœur de ses engagements politiques. Et dans ce champ très conflictuel, Fatiha Agag-Boudjahlat se situe du côté des pourfendeurs de « l'islamo-gauchisme », ce « slogan politique » récemment présenté par la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal comme une  « gangrène » de l'université et de la société française, mais totalement invalidé par le CNRS.

« Je récuse la réalité de l'islamophobie, qui est un mot, pas un délit, argumente l'enseignante toulousaine. L'islam est une religion, c'est un choix. Moi, je suis contre la burqa. Ceux qui parlent d'islamophobie ont un objectif : agréger une communauté qui ne se sent pas communauté. » Qui poursuit cet objectif ? « Les islamistes, leurs officines, le CCIF, Mediapart... Dans les faits, l'extrême-gauche est complice de cela », tranche-t-elle.

Depuis plus de vingt ans, pourtant, des travaux universitaires sur les crimes racistes et la fabrique du « problème musulman », des enquêtes journalistiques sur les discriminations au logement et le racisme dans la police, des études d'opinion ou des rapports officiels documentent la réalité de la présence en France d'un fort sentiment anti-arabe et anti-musulman, qui y cohabite avec le racisme anti-Roms, la négrophobie et l'antisémitisme. La présence dans des médias télés de nombreux « éditorialistes » de droite dure ou d'extrême-droite, comme l'inexorable montée en puissance du Rassemblement National dont le discours xénophobe demeure le principal fonds de commerce, attestent aussi de cette réalité.

« Il n'y a pas de climat anti-arabe et pas de climat anti-musulman en France »

Mais Fatiha Agag-Boudjahlat « se fout » du RN et balaie tout cela d'un revers de la main. « Il n'y a pas de climat anti-arabe et pas de climat anti-musulman en France, assure celle qui a été élevée par sa mère, entourée de sept frères, au sein d'une famille algérienne de tradition musulmane. Ici, je trouve qu'on se comporte bien et je reste à une lecture de lutte des classes. Je ne nie rien des difficultés, mais je n'en fais pas un système. » Peu séduite par les nouveaux termes et catégories fleurissant dans les luttes et les mouvements sociaux, elle se démarque de la sororité - « Je ne veux pas de sœurs, je veux des camarades de lutte » - et de l'intersectionnalité - « C'était bien comme outil d'analyse, pas comme une fin en soi ». Pour elle, l'urgence n'est pas l'antiracisme politique, mais de « renouveler le contenu de l'universalisme ».       

Une militante en rupture

Militante à temps plein, Fatiha Agag-Boudjahlat ? « Je me définis d'abord par mon identité professionnelle, répond-elle. Cette réalité me donne de la légitimité et m'assure de garder les pieds sur terre. Je ne vis pas des causes que je défends ». En 2017, candidate aux législatives dans la 4e circonscription de la Haute-Garonne sous les couleurs du MRC, elle n'avait recueilli que 114 voix et 0,35 % des suffrages. Depuis, elle a quitté la formation héritière du MDC créé par Jean-Pierre Chevènement pour lequel « venant de Montbéliard, à côté de Belfort [fief de l'ancien ministre, NDLR], j'ai toujours eu une tendresse », assure-t-elle. Elle y militait depuis ses 18 ans.

La raison de son éloignement est liée au rapprochement opéré par le MRC avec La France insoumise (LFI), à qui elle ne pardonne pas la dérive quasi « indigéniste » qu'elle dit observer chez Jean-Luc Mélenchon et les siens. Fatiha Agag-Boudjahlat a aussi quitté Viv(r)e la République, cette structure créée au mitan des années 2010 avec la militante Céline Pina. « Il y a eu des bisbilles entre nous à propos du service public. Elle défend les écoles Montessori et, pour ma part, je défends l'école publique »

Ses liens ont été encore plus furtifs avec le Printemps républicain, qui se pose en « défenseur de la laïcité » contre l'extrême droite identitaire et l'islamisme, mais qui se focalise sur le fait musulman. En mars 2016, lors du lancement de ce mouvement, Fatiha Agag-Boudjahlat avait proposé « l'interdiction de la présence des mères voilées lors des sorties scolaires ». Une sortie suffisamment radicale pour que Laurent Bouvet, pilier du mouvement, prenne ses distances avec elle. Le compagnonnage avec le Printemps républicain, aujourd'hui très influent dans les plus hautes sphères du pouvoir (les ministres Blanquer, Darmanin et Schiappa en sont très proches), n'a donc même pas pu s'amorcer. Cinq ans plus tard, elle se souvient que « Gilles Clavreul [autre pilier du mouvement, NDLR] était déjà puant et arrogant » et que Laurent Bouvet créait autour de lui une « obséquiosité » à laquelle elle se dit « totalement allergique ». N'en jetez plus !

FABoudj CAutainMRC, Viv(r)e la République, Printemps républicain... Soit trois ruptures franches au sein de son camp idéologique en seulement quelques années. De fait, Fatiha Agag-Boudjahlat ne fait des courbettes à personne. Se revendiquant « féministe et viscéralement de gauche parce que je crois que l’État doit corriger les inégalités de destin et que je suis anti-libérale économiquement », admiratrice d'Élisabeth Badinter pour qui « il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe », elle fustige « la gauche qui a trahi ». Dans les débats et sur les réseaux sociaux - où elle est très active et suivie avec 20 700 abonnés sur Facebook et 26 000 sur Twitter -, son engagement pour la cause des femmes est constant. Mais quelques-unes de ses cibles plus ou moins récurrentes laissent entrevoir quel genre de « traîtres » elle vise : Jean-Luc Mélenchon, Clémentine Autain, Benoît Hamon, Eric Fassin, les féministes Fatima Ouassak ou Mona Chollet...

FABoudj FHeranPlus récemment, elle a qualifié de « puant » le géographe François Héran, titulaire de la chaire Migrations et société au Collège de France, qui vient de publier Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression (Ed. La Découverte). Et pour inaugurer sa chronique dans La Dépêche, le 28 février, elle s'en est prise aux nouveaux maires écologistes de Bordeaux, Lyon ou Strasbourg, des « curés froids » qu'elle compare à Agnan, ce « personnage insupportable du Petit Nicolas toujours prêt à cafter », et sur lesquels « on ne peut pas taper aussi souvent qu'on le voudrait ».

Son sens de la formule, elle le réserve généralement aux débats sur l'islamisme et la laïcité. Le 3 décembre, sur Twitter, elle fustigeait encore cette « fausse gauche bouffeuse de curé et lèche babouches des islamistes ». Pas de quoi échauder le quotidien régional qui a donc décidé de faire son miel de cette personnalité clivante. « La Dépêche du Midi et Fatiha Agag Boudjahlat ont en partage les valeurs laïques et républicaines, résume Lionel Laparade,  rédacteur en chef de La Dépêche du Midi, à Mediacités. La vision de cette militante féministe issue de la communauté enseignante et de la diversité sur la société actuelle et ses évolutions nous intéresse. » D'autres apprécient moins.

« Je suis virulente, oui, j'en ai rien à foutre, je parle comme ça ! »

« Elle n'est pas bête, loin de là, mais elle est très vite dans l'agression ce qui rend compliqué d'avoir un échange serein avec elle », résume un acteur de la vie associative toulousaine, préférant garder l'anonymat. « C'est une personnalité qui prend beaucoup de place. Elle s'est fait passer pour une victime en disant que les syndicats lui avaient mis une cible sur le dos et qu'elle se sentait menacée par les antifascistes violents, juge un syndicaliste toulousain. Face à ça, nous, tout ce qu'on cherche à faire c'est à protéger les élèves et les professeurs qu'elle a pu prendre pour cible. Mais avec son poids médiatique, on fait attention. » D'où, une nouvelle fois, l'anonymat requis.

FABoudj RDialloLa virulence redoutée de Fatiha Agag-Boudjahlat s'était manifestée lors d'une passe d'armes avec la journaliste et activiste féministe Rokhaya Diallo. En février 2018, ulcérée par une prise de position de cette dernière sur le voile, l'enseignante poste un tweet appelant quasiment au viol de la cofondatrice de l'association Les Indivisibles : « Avis à tous les prédateurs comptabilisés par De Haas, @RokhayaDiallo est un corps à votre disposition ». Pas vraiment de la sororité, effectivement.

FABoudj RDiallo 2« Avant cette histoire, je ne la connaissais pas et depuis, je me tiens à bonne distance, explique Rokhaya Diallo à Mediacités. J'ai été sollicitée pour participer à un recueil de textes féministes, mais quand j'ai su qu'elle y figurait, j'ai fait savoir que je n'associerais pas mon nom à celui d'une femme qui appelle au viol d'une autre femme. Je subis beaucoup d'attaques sur les réseaux. Elle, je la range dans la catégorie des personnalités qui me ciblent de manière obsessionnelle. Je ne me l'explique pas : elle parle de mon argent, de mes tenues, il y a un truc qu'elle associe à la notoriété, c'est assez déstabilisant. Il y a un désaccord politique entre nous, bien sûr. C'est le cas avec beaucoup de personnes, mais il reste toujours une forme de courtoisie. Avec elle, non. »

Rokhaya Diallo ayant déposé plainte auprès du Procureur de la République pour provocation à la commission d'un crime, cela aurait valu un rappel à la loi à l'enseignante toulousaine. « Faux !, s'insurge Fatiha Agag-Boudjahlat. J'ai juste reçu un courrier disant que la plainte était classée sans suite et que je n'aurais pas dû tronquer le tweet. Mais je me suis constituée partie civile et je ne lâcherai pas l'affaire. Il y aura un procès pour dénonciation calomnieuse », assure-t-elle. Avant de jurer que son tweet était « bien sûr du deuxième degré ». Et d'assumer : « Je suis virulente, oui, j'en ai rien à foutre, je parle comme ça ! »

Dans sa deuxième chronique, publiée le 14 mars dans La Dépêche du Midi, Fatiha Agag-Boudjahlat invitait pourtant à « retrouver la culture du débat ». Et à propos de son troisième livre, bientôt en librairie, la néo-Toulousaine promet qu’il sera « plus personnel, plus apaisé ». Vu son titre, Nostalgériades [nostalgie, Algérie, jérémiades], il est permis d'en douter.

Je me suis entretenu par téléphone durant une heure environ avec Fatiha Agag-Boudjahlat le 11 mars. Deux jours plus tard, elle a rendu compte de cet échange sur son compte Facebook. Un récit rempli d'inexactitudes qui nous oblige à quelques éléments de réponse.

On passera ici sur l'ensemble des propos et attitudes qu'elle me prête et qu'elle a très largement reformulés ou simplifiés pour nourrir sa critique et se placer en victime d'un « pugilat ». On passera aussi sur le fait qu'elle prétend avoir été avertie « par la bande » que Mediacités faisait son portrait : quelques jours avant cet échange, j'avais contacté les Éditions du Cerf, par mail puis téléphone, pour demander son contact en précisant les raisons de ma démarche. Ils ne me les ont pas transmis.

Dans sa publication, Fatiha Agag-Boudjahlat parle de notre échange comme d'un moment « âpre et violent » dont l'issue (ce portrait) sera forcément « malhonnête » et de « parti pris ». Au cours de l'entretien, je l'ai confrontée à quelques données questionnant son rejet catégorique de l'islamophobie. Constatant, à la différence d'autres médias et journalistes, que je ne partageais pas toutes ses vues, elle m'a très tôt accusé de préparer un « portrait à charge » et de la prendre pour une « petite facho ». Le lecteur jugera.

Fatiha Agag-Boudjahlat m'a aussi traité de « bourgeois pénitent » - l'une de ses expressions favorites - pendant notre entretien, et, à plusieurs reprises, de « naïf ». Si le ton est parfois monté, j'ai bien pris note de ses réponses contrairement à ce qu'elle prétend. J'ai aussi pris connaissance avec grand intérêt, trois jours plus tard, de sa chronique dans La Dépêche où elle écrit que « la contradiction n'est pas du harcèlement. La confrontation d'idées, aussi ferme et virulente soit elle, n'est pas une agression ». Voilà qui mérite d'être dit... et pratiqué.