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C’est quoi ce buzz ?

La vidéo a été postée il y a six jours seulement et totalise déjà plus de 7 000 vues. Un score qui peut paraître dérisoire pour les plus grands Youtubeurs, mais qui relève d’un exploit pour un néophyte traitant d'un sujet fort peu glamour... Conseiller en insertion professionnelle depuis vingt-cinq ans, Saïd Habbas accompagne les jeunes de moins de 26 ans dans leur démarche d’insertion sociale et professionnelle à Roubaix. « Je connais bien ce milieu. Je le vois au quotidien, le taux de chômage est inchangé », confie-t-il. D’où sa volonté d’en parler en vidéo.

Sur sa chaîne YouTube, « Sed Hbbs » (son pseudo) poste des vidéos plutôt engagées - contre le passe sanitaire, notamment. Le 9 novembre, il en publie une nouvelle intitulée « Roubaix : l’effroyable face cachée. Où est passé l’argent ? », et tout s’accélère. Saïd Habbas réussit à trouver son public, qui le félicite en commentaires : « Hallucinant ton reportage Saïd, tu m’as scotché, j’ai beaucoup appris sur Roubaix  », « Vidéo très instructive dans laquelle j’ai appris beaucoup de choses que j’ignorais totalement sur l’état général de la politique de la ville de Roubaix », « Tout est dit », applaudissent les internautes.

Pourtant, la vidéo de 41 minutes est plutôt artisanale. Si Saïd Habbas réussit à captiver son audience, c’est avant tout grâce à son travail de recherches - un exposé très factuel de la situation suivi d’une vingtaine de minutes d’interviews avec cinq interlocuteurs - et un ton très pédagogue.

https://youtu.be/AqNZjbXZReM

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De quoi parle-t-il ?

Son constat est simple : « Roubaix, c’est la ville des paradoxes. » De grandes fortunes y sont nées, comme Gérard Mulliez, fondateur de l'enseigne de distribution Auchan. Et la ville bénéficie de nombreux atouts en termes d'attractivité économique. « C’est la seule en France où le centre-ville est en zone franche urbaine (ZFU) », explique-t-il. Or une entreprise qui s’y implante peut bénéficier d’exonérations d’impôts sur les bénéfices à condition d’embaucher au moins 50% de salariés en CDI résidant dans une ZFU ou dans un quartier prioritaire de la ville.      

Pourtant, si beaucoup d’entreprises de renom ont leur siège social à Roubaix, comme Jules, Damart, OVH ou encore Vinci Construction Régional, 44% de la population roubaisienne vit encore sous le seuil de pauvreté et le taux de chômage culmine à 19%. Saïd Habbas s’interroge : comment se fait-il que Roubaix soit encore l’une des villes les plus pauvres de France ?

« J’ai pu constater que les Roubaisiens restent sur le bas-côté », s’attriste-t-il auprès de Mediacités, soulignant que la plupart des employés de ces entreprises ne sont pas originaires de la ville. « Roubaix c’est mal perçu, on souffre d’un déficit d’image, ajoute-t-il. Je connais des jeunes qui disent sur leur CV qu’ils viennent de Tourcoing. » « Moi le premier, quand je publie sur les petites annonces, je préfère dire que je viens de Wasquehal ou de Tourcoing », complète Samir Ayadi, directeur général de la société Myglass, interrogé dans la vidéo.

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Est-ce une nouveauté ?

La problématique soulevée par Saïd Habbas est pourtant loin d’être nouvelle. En 2019, le rapport sur l’efficacité des politiques publiques mises en œuvre à Roubaix le soulignait déjà. En quarante ans, la nature des emplois à Roubaix a fondamentalement changé. Alors que les métiers de l’industrie disparaissaient progressivement, l’offre d’emplois tertiaires nécessitant davantage de qualifications s’est développée. « Mais la population active roubaisienne, dont le niveau de qualification est en moyenne faible, n’a pas pu s’adapter suffisamment à ce bouleversement », souligne le rapport. Il existe donc une « inadéquation entre le niveau de qualification des emplois créés et celui de la population. »

« Les entreprises ne trouvent pas de main-d'œuvre qualifiée sur place, note Karim Amrouni, conseiller municipal du groupe d’opposition Roubaix en commun. On a du savoir-faire, mais on est dans un pays où la reconnaissance des compétences repose sur le diplôme. » D’où la nécessité, selon lui, de remettre l’accès à l’éducation au cœur des préoccupations. Or, « les établissements scolaires roubaisiens, à tous les degrés d’enseignement, sont confrontés à un absentéisme endémique. [...] Roubaix se distingue nettement des autres communes du bassin s’agissant du décrochage des plus de 16 ans », précise le rapport. « On est en retard aujourd’hui parce que l’école n’est pas considérée par les élèves comme une solution. Ils pensent que c’est une perte de temps », reprend Karim Amrouni qui plaide pour davantage accompagner les enfants dans leur processus d’orientation.

Faire rencontrer les offres et les demandes, aller vers les habitants pour les informer et lutter contre le décrochage et l’évitement scolaire sont justement les missions de Sonia Hasni, nouvelle sous-préfète de la ville de Roubaix. De quoi résoudre le problème ? Pour Karim Amrouni, il n’y a pas vraiment de formule magique. « Personne n’a réellement de solution miraculeuse. Elle passe d’abord par la prise de conscience du problème, et la vidéo [de Saïd Habbas] est un outil qui en fait partie. »