Déjà midi en ce vendredi ensoleillé d’avril et la journée s’annonce mal pour Sam. Posté devant une boulangerie du centre-ville de Lille depuis 9 heures du matin, ce quadragénaire fait la manche et n’a récolté que 2,50 euros. « Ce sont toujours les mêmes gens qu’on croise, raconte-t-il. Au début, ils donnaient un peu mais plus maintenant… » Depuis le début du confinement, les touristes ont disparu. Ne restent que les riverains. Aujourd’hui, Sam sait qu’il aura du mal à rassembler la vingtaine d’euros nécessaire à son gramme d’héroïne quotidien. « Dans ce cas, j’achète des gélules de métha au black. La plaquette de 40 mg est à 15 euros. » Pour s’approvisionner en méthadone, ce substitut thérapeutique délivré sur ordonnance, Sam s’adresse à un « ami » qui suit un traitement. Autorisés à prolonger leurs ordonnances au début du confinement, certains usagers de méthadone ont constitué des stocks afin d’assurer leurs arrières.

A Lille, une majorité des personnes à la rue consomme des drogues dures. Héroïne et cocaïne en tête. « 80 % de la clientèle des dealers sont des « mancheux » », affirme même Vincent, consommateur de cocaïne, posté à l’entrée du Vieux-Lille. Un chiffre invérifiable, faute de statistique. Ce qui est certain c’est qu’avec le confinement, ces « mancheux » ont vu leur ressources diminuer au fur et à mesure que les passants généreux se faisaient plus rares. Sociologue à Cédragir, centre d'accompagnement en addictologie , Sébastien Lose, rapporte « des récits d’usagers n’ayant pu obtenir que 4 ou 5 euros en une journée, quand d’ordinaire, ils en récoltent plusieurs dizaines ».             

Une « pénurie de manche »

Dans les rues de Lille, chacun s’adapte comme il peut à cette « pénurie de manche ». Depuis la fermeture des gares autour desquelles elle avait l’habitude de mendier, Camille s’est rabattue sur les rues piétonnes. Elle évite les coins les plus lucratifs comme le Vieux-Lille où, selon elle, les « rackets de manche » (les vols entre SDF) se multiplient. « Je fume 2 à 3 grammes d’héroïne par jour. Depuis le confinement et la galère pour mancher, je suis passée à 1 gramme. » Le manque se fait sentir. Mais Camille se refuse d’aller là où la drogue est moins chère : « Elle n’est pas de bonne qualité et risque d’être coupée avec plein de merde. »

A Lille, la ville où l’héroïne est deux fois moins chère qu’ailleurs en France, la drogue ne manque pas. Chez les trafiquants, c’est « business as usual ». Porte de Valenciennes, Lille Sud, rue Jean Jaurès, Porte d’Arras, Wazemmes, Porte des Postes… « Les gros spots sont toujours en place. L’héro tourne sans problème. Les réassorts se font désormais par plus petites quantités en prenant l’autoroute par la Belgique », confirme un enquêteur de l’ OFAST . « Il y a du stock à Lille. Les trafics dans le Nord sont atypiques, précise le commissaire général Romuald Muller, directeur de la DIPJ (Direction interrégionale de la police judiciaire) à Lille. Au tout début du confinement, une pénurie pouvait s’observer mais la proximité de notre région avec la Belgique et les Pays-Bas permettent de se réapprovisionner. Il n’y a pas de frontières naturelles comme c’est le cas entre l’Espagne et la France. Les trafiquants connaissent parfaitement la frontière où il y a plus de 200 points de passages. »             

Pas de pénurie en vue donc, contrairement aux situations observées par Mediacités à Toulouse et à Lyon. Mais un manque d’argent chez les usagers qui amène les dealers à s’adapter. En baissant les prix. « On peut trouver sur certains points de deal de la marron (héroïne) à 10 euros le gramme au lieu de 15, 20 euros. Et la blanche (la cocaïne) est à 50 euros le gramme au lieu de 60, 70 », raconte Vincent, la trentaine bien dissimulée par des années de consommation, qui craint qu’en nous dévoilant ces tarifs « on casse les bons plans ». Sans surprise, Vincent préfère ne pas s'épancher sur les lieux de deals pratiquant ces « offres promotionnelles ».

Des quantités réduites à petit prix

Autre parade des dealers pour contrer le manque de ressources des toxicomanes : vendre en plus petite quantité. A Lille, le phénomène n’est pas nouveau. « Depuis quelques années, les dealers s’adaptent à la précarité grandissante des gens dans la rue. On peut trouver pour 5 euros de cocaïne ou d’héroïne », explique Sébastien Lose du Cédragir. Avec le confinement, cette baisse de grammage s’accentue, selon Sam, qui s’approvisionne en héroïne quand son pécule du jour le permet : « En ce moment, à certains fours (lieux de vente, ndlr), les dealers réduisent les quantités ».

Certains vendeurs en profitent pour augmenter leur marge - « le demi-gramme peut monter à 15 euros » - mais tous ont visiblement intégré les gestes barrières. « On nous demande de poser les pièces au sol ou alors de les mettre directement dans la sacoche, raconte Sam. Parfois des petites mains sont « recrutées » pour désinfecter les pièces au gel. Certains dealers portent masques et gants mais pas les guetteurs. A certains endroits, ils ont même installé des barrières et des marquages pour attendre à un mètre les uns des autres. »

Qu’en sera-t-il une fois le confinement levé ? De nombreux travailleurs sociaux et soignants s’interrogent sur la survenue prochaine de consommations excessives, suite à des sevrages forcés. « Nous craignons qu’après s’être restreints pendant des semaines, certains usagers accentuent leur consommation avec des produits plus purs et potentiellement plus dangereux », s’inquiète Véronique Vosgien, chef du pôle addictologie à l’EPSM (Etablissement Public de Santé Mentale) de Lille. Une campagne d’information pour accéder au Prénoxad (un antidote aux overdoses) est d’ailleurs en cours dans les centres d'accueil.              

Cette crainte est partagée par Romuald Muller, le directeur de la police judiciaire lilloise. « Les productions en Afghanistan et en Amérique du Sud ne sont pas arrêtées pour cause de confinement, indique-t-il. Nous redoutons des arrivées massives de produits lors de la réouverture des frontières avec pour conséquence la baisse des prix et une hausse des consommations. »

La crise profite au cannabis « made in Hauts-de-France »

« Les petits points de deal qui vendent essentiellement du shit ont disparu, renseigne un enquêteur de l’OFAST. » L’approvisionnement en Espagne pour récupérer de la marchandise venue du Maghreb est devenu trop risqué. Pour autant, les fumeurs de joints ne sont pas en manque. Car dans le Nord, la production locale cartonne. En 2015, la police judiciaire avait saisi 1000 pieds de cannabis. En 2019, ce chiffre est monté à 17 000.

« La cannabiculture industrielle est plus importante ici qu’ailleurs, confirme Romuald Muller. Notre tissu urbain avec ses friches industrielles et ses locaux commerciaux vacants est propice à une culture qui nécessite, notamment pour l’irrigation, des surfaces d’exploitation importantes. Mêlées dans la frénésie d’une ville, elles passent plus inaperçues que des entrepôts en pleine campagne ». Il y a deux ans, une source policière affirmait à Mediacités que « des industriels néerlandais venaient installer des cultures clés en main avec chambres de ventilation et tout le matériel nécessaire en périphérie de Roubaix, dans des usines désaffectées, louées ou squattées. »

Et comme pour n’importe quelle marchandise, il y a des livraisons à domicile, les « UberShit ». « Les dealers sont prêts à prendre le risque d’une amende pour défaut d’attestation de sortie tant que le business tourne », note l’enquêteur de l’OFAST. S'il poursuit ses investigations, il diffère au maximum les arrestations. « On évite de menotter en ce moment, avoue-t-il. Cela n’a pas d’intérêt de placer six mecs en garde à vue alors que l'activité judiciaire est au minimum. On se recentre sur les enquêtes et on travaille sur les crimes et les braquages. » La vigilance reste de mise pour les grosses livraisons. « Il y a une semaine, indique Romuald Muller directeur de la PJ, nous avons interpellé à Marly un conducteur qui venait d’Espagne et qui transportait dans sa voiture 160 kilos de cannabis et 30 kilos de résine. »