À Lille, de Saint-Maurice à Caulier, il n’y a qu’un pas - mais celui-ci fait toute la différence. Des maisons de maître, le paysage se peuple brusquement de tours HLM. Au pied de celles-ci, un brouhaha perpétuel anime les rues fivoises. « C’est vivant, observe Alice, 32 ans, habitante du quartier, mais on ne s’y sent pas toujours en sécurité, malheureusement. »

En cause, les points de deal et toute l’instabilité qu’ils peuvent entraîner dans les secteurs où ils s’implantent : violences verbales, physiques, menaces, dérives liées à l’usage de drogues… Les riverains sont souvent fatigués par ce spectacle incessant et les conséquences qui en découlent. Ces points de deal sont dans le collimateur du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Mais c’est surtout de la légalisation du cannabis qu’il est question chez les petites mains du deal. Une perspective à l'étude depuis de longues années mais qui divise toujours au plus haut sommet de l'État.    

À Caulier, la présence policière s’est intensifiée depuis plusieurs semaines et des interpellations ont lieu tous les jours. En avril, à la demande de Martine Aubry, la Direction de la sécurité publique du Nord a lancé un dispositif inédit de harcèlement des réseaux de stupéfiants. La fermeture des points de deal rythme désormais le quotidien de la métropole lilloise. L’annonce récente, par le ministre de l’Intérieur, de l'instauration d'une amende de 135 euros pour les guetteurs – ils ont pour rôle d'alerter les trafiquants de l'arrivée de la police -, laisse à penser que ceux-ci risquent fort de voir leur business connaître davantage encore d’obstacles à l’avenir. Reste à savoir comment définir et acter l’infraction en question…

« Ils peuvent essayer : nous, on va rester »

Entre deux descentes de police, des débats houleux animent les conversations de Elis*, Samir* et Tarik*, dealers à Caulier. Ces derniers ne voient en la perspective d'une légalisation limitée au cannabis dit récrératif qu’un « écran de fumée ». L’ouverture des CBD shops, ces boutiques de produits à base de cannabidiol qui fleurissent à Lille comme partout dans l’Hexagone, est quant à lui vu comme un « délire bourge ». Les trois jeunes, en situation précaire – selon leurs dires, ils gagneraient en moyenne 600 euros par mois – , se sentent complètement exclus de ces deux horizons, parfois présentés comme autant d’opportunités de reconversion.

Metro Caulier Lille
Une des entrées du métro Caulier, à Lille. CC BY-SA 4.0 / Floflo62

« Quand j’allume la télévision et que j’écoute les débats sur la légalisation, on parle de réduire le trafic illégal, etc. Mais moi, mon avenir, mon alternative, c’est quoi ?, panique Samir. Aux Etats-Unis, ils ont cherché à inclure des acteurs du trafic pour leur permettre de changer d’avenir. Ici, rien n’est fait. » Le jeune homme a la vingtaine et une conscience aigüe de la délicatesse de sa situation. « Je suis tombé dedans très tôt, à mon adolescence, raconte-t-il, résigné. C’est comme ça... J’ai arrêté l’école quand j’ai pu, il fallait que je ramène de l’argent à la maison. »

Le jeune homme ne cherche pas particulièrement à inspirer de la compassion, bien au contraire. « Aujourd’hui, je me foutrais des gifles. C’est pas une carrière ni une vie, je le sais », murmure-t-il. Pourtant, la précarité et l’intensification des descentes de police dans le quartier ne semblent pas parvenir à convaincre Samir de la nécessité de changer de voie. « Je sais rien faire d’autre. Ils peuvent faire autant de descentes qu’ils veulent, j’ai rien à perdre vu que je n’ai plus rien », lâche le jeune homme.

« Non à la légalisation »

« Financièrement, je vis au jour le jour. Je ne peux pas me projeter, ce n’est pas viable. Je ne souhaite ça à personne », souligne Samir. Dans le logement social de 35 mètres carrés, les lendemains de sa mère et de ses deux petits frères ne sont guère propices au rêve. « Les dettes, la Banque de France, les factures impayées et la peur de se faire chopper, c’est notre quotidien, déplore-t-il. Et la légalisation n’est pas une solution à ma situation, contrairement à ce qu’on peut penser. »

Lorsque l’on creuse le sujet, c’est un Samir catégorique que l’on découvre. La légalisation ? « C’est non ! » C’est pourtant aux conséquences individuelles de cette légalisation que le dealer oppose un refus et non à la perspective de voir ses précieux pochons connaître une circulation légale et encadrée. « C’est très simple : vous me voyez, vous, en vendeur dans un magasin bobo ?, plaisante-t-il. Moi, non. Je n’ai clairement pas la patience. Et encore moins les compétences, je crois... »

Il porte un manteau clair et des baskets noires neuves - sa toute dernière acquisition. Un look streetwear. Mais c’est surtout son franc-parler, un peu abrupt parfois, qui détonne. Samir habite Caulier depuis sa naissance et n’envisage plus son avenir au-delà des maigres frontières du quartier. Il n’envisage plus grand-chose, d’ailleurs, à l’entendre parler. Un voile de rancoeur vient soudain teinter son regard. « Plein de gens voient la légalisation comme une issue positive. Moi je ne vois que des portes fermées. Déjà que je n’avais pas des milliers de perspectives à la base…», souffle le jeune homme en baissant les yeux.

Risques de représailles

Ce n’est pas avec ses économies qu’il pourrait ouvrir son propre magasin lors d’une hypothétique légalisation : ses quelques séjours au poste de police et absences subites auront déjà coûté cher à un foyer familial fragile. Sa mère, le visage marqué par la fatigue, soupire régulièrement depuis sa chaise de cuisine. Si la quinquagénaire ne quitte pas son tablier, elle semble avoir jeté l’éponge concernant l’avenir de son fils.

« Ce n’est pas la vie que je lui souhaitais, il n’y a pas que le cannabis, il pourrait tenter autre chose, déplore-t-elle. De toute façon, au point où on en est financièrement… » Elle l’aura pourtant régulièrement poussé vers des petits boulots en intérim, ces dix dernières années. Mais le jeune homme au tempérament colérique s’est rapidement fait radier des différentes agences sollicitées. En 2020, la crise sanitaire a fermé l’éventualité d’une dernière chance légale pour les finances du foyer.

Si le jeune homme trouvait, d’une manière ou d’une autre, les fonds nécessaires pour prendre son envol en solo, celui-ci estime que « les risques encourus en termes de représailles seraient beaucoup trop grands ». Qu'entend-t-il par là ? Quand on lui demande de poursuivre, Samir se referme complètement, affolé. « J’ai une famille, toute ma vie est à Caulier, j’ai pas les moyens de prendre ce risque. » S’il n’a pas de lien direct avec les têtes du trafic, un véritable nuage de peur gronde pourtant sur sa vie.

La qualité ? « Pas une priorité »

Leur clientèle ne risque-t-elle pas de se tourner vers les CBD shops, qui proposent des produits moins dosés en THC, la molécule psychotrope du cannabis, mais en toute légalité ? « On n’a pas peur de perdre nos habitués, mais ça nous ferait chier de ne plus pouvoir aller taper dans les gosses de riches de Solfé [le quartier de Solférino, ndlr], quoi, détaille Elis, sourire en coin. Y’a pas d’empathie ici, c’est chacun ses galères. » Le trafic de cannabis, c’est son gagne pain « et c’est très bien comme ça », affirme le trentenaire. Avec sa carrure imposante, ses vêtements sombres et son molosse (« pas le mien, celui de ma copine », explique-t-il ), Elis joue les caïds et tient les curieux à l’écart.

Côté prix, « ça m’étonnerait que le produit légal passe sous les 10 euros le gramme », assure Samir. Et la qualité ? « C’est pas une priorité pour nous, balaie Tarik. Et je pense pas que ça change grand-chose pour les clients, au final. » Ce critère pourrait pourtant affecter, en partie du moins, le chiffre d’affaire des barons lillois, et pousser à une hausse du prix au gramme. « De toute façon, ça ne tuera pas le trafic, n’en démord pas Elis. Ils [l’État français, ndlr] vont taxer tout ça et on sera toujours moins chers que leurs beaux magasins tout propres. Regardez les cigarettes : le fait que ce soit légal n’empêche en rien le trafic ! »

« À Caulier, l’accueil risque d’être tendu »

Au-delà de l’emploi, c’est la gentrification du quartier qui inquiète des jeunes dealers. « À Caulier, l’accueil risque d’être tendu, prévient Elis. Un jour c’est une belle start-up de je sais pas quoi qui s’installe, le lendemain on rase les HLM pour construire des résidences ou des parkings. Et les flics dégagent tout le monde, on connaît. » Pour le jeune homme, pas question qu’une quelconque concurrence investisse son territoire. « CBD, légalisation… Hors de question que j’aie affaire à eux », lance-t-il, agacé.

Si la légalisation du cannabis ne connaît pas encore d’horizon dans un futur proche, le premier CBD shop lillois a ouvert ses portes dès 2018 près de la place de la République. Face à la demande, bien d’autres boutiques du même acabit ont vu le jour depuis, et même un service de livraison en 2020. Dans les différents produits vendus par ces magasins, le taux de THC ne dépasse bien entendu pas les 0,2% réglementaires, mais le cannabidiol occupe les étagères sous toutes ses formes : liquide pour cigarettes électroniques, miel parfumé, voire tisanes et infusions !

Si les mots affluent à la seule mention d’une éventuelle légalisation, le pouvoir de décision quant à l’avenir du trafic n’a jamais appartenu à Tarik, Samir et Elis - et ne leur appartiendra probablement jamais. Les trois jeunes ne sont pas à la tête du réseau, loin de là, et ils en payent le prix fort. Situés en première ligne du trafic, de gardes à vue en amendes et échéances de dettes, les finances familiales des trois jeunes sont perpétuellement mises à mal. Pourtant, « impossible de quitter le deal » selon eux. « Je ne sais rien faire d’autre ; je n’ai pas de talent, pas d’argent, pas d’autre réseau que celui-là, qui ne risque pas de me mener bien loin », glisse Tarik.

Loin des clichés cinématographiques du dealer qui roule sur l’or et nargue les autorités, le jeune homme est à bout de nerfs. « Quand tu te lances là dedans en croyant pouvoir aider ta famille, qu’on te fait croire que ça va te sortir de ta vie pourrie et que tu te rends compte cinq ou dix ans plus tard que, pire, t’as régressé, t’as la haine », souffle-t-il, la tête entre les mains.

*Prénoms d’emprunt