Vêtus de casquettes estampillées General Electric, les grévistes du site Grid Solutions de Villeurbanne sortent par petits groupes de l’usine pendant qu’une enceinte crache l’éternelle playlist de la CGT. Il est 11 heures, mercredi 28 octobre, quand débute la valse des intervenants au micro. Serge Paolozzi, délégué syndical CGT à Grid Solutions [branche de General Electric – ndlr] ouvre le bal : « Dans cette période complexe où le gouvernement prône la relocalisation en France des productions essentielles à la nation, le maintien des savoir-faire sur le territoire, l’indépendance énergétique, et la transition écologique, General Electric fait l’inverse… Si GE ne veut rien entendre, Macron doit prendre ses responsabilités et créer un pôle de l’énergie en France avec prise de participation de l’État. S’il le faut, nous irons à Bercy pour nous faire entendre ! »

Ce jour-là, ils sont au moins 150 sur 460 à faire grève, selon les syndicats. Selon le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE, terme cynique désignant un large plan de licenciement) qui leur a été présenté en septembre, tous ceux présents ce jour-là devraient se faire licencier. Sur les 459 salariés que compte le site, la direction prévoit la suppression de 285 postes, dont 42 sont vacants et 48 sont ouverts au transfert dans d’autres usines. « Si on s’en sort bien, 200 salariés se retrouveront sur le carreau en 2021. Et sinon, ça sera 248, puisque beaucoup de salariés ne peuvent pas tout abandonner et déménager pour suivre le travail », souffle Serge Paolozzi. Le PSE prévoit que l’ensemble de la production soit délocalisée en Chine et en Italie.

André écoute d’une oreille distraite les discours des représentants syndicaux et des responsables politiques. Salarié de l’usine depuis 2012, d’abord quatre ans en tant qu’intérimaire puis en CDI depuis 2016, le trentenaire accuse sa direction de profiter de la crise sanitaire pour licencier. « Dans l’industrie, et ça va au-delà de GE, on a l’impression qu’ils se servent de la crise sanitaire et économique pour licencier et délocaliser. Les patrons et le gouvernement sont responsables de la désindustrialisation du pays ! »

Démantèlement méthodique

« Toute référence selon laquelle nos propositions de transformation actuelles ont un caractère opportuniste est totalement inexacte et infondée », se défend la direction de General Electric qui, auprès de Mediapart, précise : « GE Renewable Energy, comme beaucoup d’acteurs de l’industrie de l’énergie, est confrontée à des difficultés structurelles de marché. Elles concernent particulièrement deux de ses divisions : Grid Solutions et Hydro. GE doit donc s’adapter aux nouvelles réalités de marché pour rendre ces activités rentables à nouveau. Notre objectif, avec ces propositions de transformation, est que ces activités retrouvent leur viabilité financière pour en assurer le futur ; et continuer à faire de GE un acteur fort en France et depuis la France, comme cela a toujours été le cas. »

Un argument que balayent les salariés, y compris les membres de la CFDT qui, dans un communiqué en date du 28 octobre 2020, estimaient que « les justifications économiques du projet exposées par la direction sont de mettre en avant les mauvais résultats de 2019 de Grid Solutions qui, pour la première fois de son histoire, montrent des pertes. Cette situation est principalement due à General Electric. Depuis le rachat de l’ex-Alstom-Énergie en 2015, GE a divisé par deux les investissements dans la recherche et développement et l’outil industriel de Grid Solutions, préférant investir dans des restructurations successives en supprimant des postes. »

En 2015, le groupe américain General Electric rachetait les activités Énergie de l’entreprise Alstom, fleuron français de l’industrie de l’énergie. Ce rachat avait fait couler beaucoup d’encre et pour cause, Emmanuel Macron y avait alors joué un rôle pour le moins obscur. La saga General Electric dure toujours, et derrière les gros titres et les scandales à répétition, le démantèlement méthodique de ce qui fut l’un des plus grands conglomérats industriels français, des délocalisations massives et, à la fin, des salariés en souffrance remerciés de leurs services par de larges plans de licenciement à répétition.

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Au premier plan, Serge Paolozzi, délégué syndical CGT à Grid Solutions. Photo : K.Zerouali/Mediapart.

Lors du rachat, General Electric avait formulé deux grandes promesses. Premièrement, la création de trois coentreprises avec le maintien des centres de compétence en France, le site de Villeurbanne était censé être l’un d’entre eux. Deuxièmement, l’engagement de créer 1000 emplois à la fin 2018. Aucune de ces deux promesses n’a été tenue, avec l’assentiment du gouvernement français. « Ces deux promesses-là consignées dans un accord ne sont pas respectées et la France ne fait rien. Le patronat a considéré ce pays comme un paillasson sur lequel ils pouvaient s’essuyer les pieds », commente Serge Paolozzi.

Ainsi, depuis la fin du contrat qui unissait les deux parties, les PSE s’enchaînent. Et la liste est longue. « En 2018, GE a restructuré les activités Hydro à Grenoble avec 345 suppressions d’emploi. En 2019, GE a restructuré les activités Turbines à Belfort avec 485 suppressions d’emploi. En 2020, GE est en train de restructurer les activités informatiques avec 107 suppressions d’emploi sur 159 salariés. Le plan qui s’annonce pour 2021 sera brutal et devrait soi-disant sauver les activités de Grid, il prévoit de supprimer plus de 1 200 emplois en Europe dans Grid, 639 en France… De fermer l’activité Service de St-Priest qui compte 96 salariés, de réduire de manière drastique toutes les fonctions support… », s’agace le délégué syndical CGT, applaudi par les salariés, ceux de son syndicat mais aussi ceux membres de la CFDT, de la CFE-CGC, ainsi que de soutiens politiques, du PCF à l’UNEF, jusqu’aux barons politiques locaux, le maire y compris. 

« Depuis l’annonce du PSE, j’y pense tout le temps, c’est des trucs que je ramène chez moi après »

Les raisons de la colère sont nombreuses et elles se bousculent dans la bouche de Martin, salarié de l’usine depuis dix ans. À 54 ans, il se dit désemparé face à la situation. « Pour moi, General Electric, c’est des assassins, ils sont en train de nous tuer », lance-t-il, l’air grave. « On fait la grève parce que la direction se fout de notre gueule. On a toujours fait les chiffres qu’ils demandaient, on s’est investis et maintenant ils décident de délocaliser toute la production sur la décision unique de quelques dirigeants tout en haut. Et de nous jeter ! Et moi, j’ai 54 ans, je ne vais jamais retrouver du travail, alors, bien sûr que j’ai peur. J’ai un loyer à payer, une famille, ça va être la catastrophe. »

Il y a un mois, un mannequin pendu a été retrouvé dans l’atelier de production. « C’est un geste désespéré pour dire leur détresse et, encore une fois, ils n’ont reçu aucune réponse de la part de la direction. Ce pendu, c’est l’avenir des salariés de General Electric », rapporte Noel Guichou, chef d’équipe magasin et membre du comité de prévention des risques psychosociaux. « On a beaucoup de salariés stressés, en dépression ou en burn-out à cause du PSE. Il n’y a aucun suivi sérieux ni de structure mise en place pour aider les salariés. La seule chose qu’ils ont mise en place, c’est la présence d’une seule psychologue sur le site, deux jours par semaine et pour 459 salariés. C’est loin d’être suffisant et, surtout, aucune solution ne leur ai proposée. » 

Interrogée sur la prévention des risques psychosociaux dans le cadre de ce PSE, la direction de General Electric se défend de toute négligence. « Notre priorité est la santé de tous nos salariés, qu’ils soient potentiellement concernés par ce projet ou non. Sur chacun de nos sites, nous travaillons en équipe pluridisciplinaire. En complément du dispositif d’écoute et de soutien animé par des psychologues du cabinet spécialisé Rehalto et accessible 24h/24, 7j/7, des psychologues sur site sont à la disposition de nos salariés et travaillent en partenariat avec l’équipe de santé au travail (médecin et infirmière), les équipes RH et les managers de proximité. Nous associons également nos représentants du personnel aux comités de prévention des RPS qui se réunissent toutes les deux semaines. Enfin, nous travaillons sur l’analyse de la charge de travail et du transfert des compétences qui sont des sujets de préoccupation pour nos salariés. »

Pourtant, ce mercredi 28 octobre, tous les salariés présents disent une même crainte et, pour tous, le même sentiment d’abandon. « On va tous se retrouver dehors. Je vais aller où après ? J’ai 56 ans et je ne sais même pas jouer de la guitare pour aller quémander des pièces dans le métro », blague Farid, monteur. « D’habitude, je fais la part des choses entre le travail et la vie privée. Mais là, c’est impossible. Depuis l’annonce du PSE, j’y pense tout le temps, c’est des trucs que je ramène chez moi après. » Et il n’est pas le seul. « Je serai licencié comme les autres et, en plus, en pleine crise économique. Il n’y aura pas de place pour tout le monde », s’inquiète André. « Non, ça ne se passe pas très bien…, abonde Joseph, monteur de 53 ans. On en a marre des mensonges de la direction, ils nous ont menti sur toute la ligne. » Driss, contrôleur technique de 40 ans, interrompt la complainte de son collègue et lui lance : « Tu y crois encore, toi ? » Et Joseph de répondre : « Pas du tout, j’ai peur », avant de conclure : « Quand General Electric a repris le site, ils nous ont vendu du rêve. On nous a dit qu’on serait un pôle d’excellence, un site vitrine. Alors, on s’est investis puisqu’on y a tous cru. Aujourd’hui, on nous remercie en nous balançant un PSE après l’autre. »

CICE, CIR, aides régionales

Au micro, les intervenants sont nombreux à compter les aides publiques dont General Electric a profité avant d’annoncer délocaliser sa production, du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) au CIR (crédit d’impôt recherche) en passant par les aides régionales. « GE a tapé dans tous les tiroirs-caisses des avantages fiscaux, a reçu des subventions de recherche et développement, a organisé la captation des finances publiques, et finalement ils se permettent assez librement de nous dire “Maintenant, c’est fini, on part” », s’agace Cédric Van Styvendael, le maire de Villeurbanne. 

Issu d’une coalition PS-PCF-EELV, ce dernier apporte « évidemment » son soutien aux salariés de Grid Solutions. « Au-delà de l’aberration sociale, c’est aussi une aberration industrielle. Au moment où l’on parle de transition écologique, qui peut vouloir s’attaquer à l’un des fleurons industriels de l’énergie présents sur le sol français ? »

En effet, la question écologique se pose aussi dans ce PSE. « Grid peint tous ses disjoncteurs en vert et, dans un même temps, ils vont supprimer des postes et baisser les financements de la recherche pour le gaz décarboné. Nous étions en avance dans ce domaine et ce gaz est beaucoup moins polluant, et ils nous coupent l’herbe sous le pied… Ça n’a pas de sens », s’agace Jean, salarié de l’usine depuis plus de dix ans au service Méthodes et élu CGT depuis 2009. 

La procédure d’information et de consultation devrait se terminer début mars 2020, et le début des licenciements effectifs devrait avoir lieu en 2021. En attendant, mercredi 28 octobre, ils sont à peu près 200 à dire leurs craintes et leur colère sous le regard médusé de quelques policiers. La direction a refusé que les élus présents visitent le site. De même, le ministre de l’économie Bruno Le Maire n’a répondu à aucune des trois lettres envoyées par les salariés. 

Avant de se quitter, le secrétaire national du PCF présent sur place, Fabien Roussel, promet cependant que la classe politique ne laissera pas tomber les salariés de General Electric. « Si le ministre de l’économie ne prend pas l’initiative d’organiser une rencontre nationale sur cette filiale énergétique, je l’organiserai ! On la tiendra à Paris ! Tous ensemble, on va faire la démonstration de l’utilité de cette filiale énergétique française. »

logo mediapartMediacités reproduit ici un article publié le 30 octobre par Mediapart. Comme ce fut déjà le cas avec la reprise de certaines de nos enquêtes par Mediapart, nous nous réjouissons que le partenariat éditorial noué entre nos deux journaux permette de proposer une information indépendante à un maximum de lecteurs.