Devant la cour d’appel de Lyon une petite dizaine de militantes féministes sont venues soutenir, armées de pancartes, la journaliste lyonnaise qui, depuis trois ans, est victime de cyberharcèlement après la publication sur un site néonazi d’un appel à la « mobilisation » contre elle. Le prévenu Sylvain C., a été condamné à six mois de prison avec sursis pour injures racistes et sexistes en première instance, mais il a fait appel est est donc jugé une nouvelle fois ce mardi.

L’affaire remonte à septembre 2017. Julie Hainaut rédige alors dans le magazine culturel lyonnais, Le Petit Bulletin, un court article où elle rapporte les propos dérangeants des gérants d’un nouveau bar à cocktails, Première Plantation, qui lui ont expliqué vouloir « chercher à retranscrire l’esprit colonial, un esprit à la cool, une époque où l’on savait recevoir, une période sympathique où il y avait du travail ». Les patrons du bar obtiennent un droit de réponse et se défendent, malgré les propos enregistrés par Julie Hainaut, d’avoir fait l’apologie de la colonisation.

Quelques jours plus tard, paraît sur le site néonazi Démocratie participative un article au titre évocateur : « Une pute à nègres féministe veut détruire un bar à rhum colonialiste : mobilisation ! » Signé par un certain « Heinrich », il appelle, après divers propos orduriers mêlant racisme et sexisme, à partir à l’assaut de la boîte mail de la journaliste ainsi que de ses comptes sur les réseaux sociaux.

Deux autres articles signés du même pseudo « Heinrich », publiés sur le site, la qualifieront – entre autres – de « vermine gauchiste » ou de « serpillière à foutre africain ». Dans les publications de Démocratie participative, la menace est claire : « Tu vas souffrir sale pute à nègres », quand est également précisé « nous sommes à la recherche de son adresse exacte ».

Messagerie submergée

La messagerie, les comptes Twitter ou Facebook de Julie Hainaut sont rapidement submergés de milliers de messages d’insultes contenant parfois des menaces de mort ou de viol. La journaliste apercevra aussi des hommes suspects rôder au pied de son domicile. Julie Hainaut portera plainte à de multiples reprises et une enquête sera finalement ouverte.

Le responsable présumé du site, Boris Le Lay, un ultra-nationaliste fiché S, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine, n’a jamais été entendu dans cette affaire. Il vivrait actuellement au Japon et le site incriminé est hébergé aux États-Unis, un pays très à cheval sur le free speech qui ne collabore pas avec la justice française dans ces affaires.

Au cours de leurs investigations, les policiers sont néanmoins intrigués par le profil d’un militant d’extrême droite, Sylvain C., qui a relayé l’article de Démocratie participative. Angoissé par la perspective du « grand remplacement », un de ses hobbies consiste à photographier des couples mixtes, à leur insu.

« C’est ce que vous appelez suprémacisme ? »

Au cours de l’enquête, Sylvain C., qui s’est toujours défendu d’être l’auteur des articles signés Heinrich, a reconnu être un lecteur régulier du site néonazi et avoir été membre du Bloc identitaire. Il a aussi affirmé aux enquêteurs qu’il avait du nazisme une idée « positive de protection de la race ». L’enquête n’a pas permis d’identifier formellement qui se cachait derrière le pseudo « Heinrich » et Sylvain C. a été condamné en première instance pour avoir partagé l’article du site néonazi.

Devant ce rappel des faits, Sylvain C., 39 ans, ne bronche pas. Absent lors de la première audience, il apparaît cette fois serein aux côtés de son nouvel avocat, maître Damien Viguier, défenseur également de Dieudonné et d’Alain Soral. Lorsque le tribunal lui demande s’il a déjà été condamné, son avocat répond pour lui, évasif, qu’il a récemment eu une « affaire de police » mais qui n’aurait, à l’entendre, rien à voir avec la présente audience.

Une manière assez habile de présenter les faits, car son client a, en réalité, été condamné le 10 septembre dernier devant le tribunal de police de Villefranche-sur-Saône pour un mail outrageusement raciste et antisémite envoyé à un médecin de l’Inserm, comme l'a rapporté Le Progrès. Une information confirmée par Me Vigiuer qui a précise que son client a fait appel et que « l’appel est suspensif, je vous le rappelle ». 

Apparemment sûr de lui, Sylvain C. ne manque pas de faire sentir au tribunal à quel point il trouve les questions stupides ou déplacées. Quand la juge lui demande pourquoi les policiers ont trouvé deux logiciels de cryptage chez lui, il précise, agacé, qu’ils s’y trouvaient, certes, « mais parmi une quantité de choses tellement énormes » que la question n’a pas de sens. Lorsque le tribunal lui demande de confirmer qu’il va bien régulièrement sur un site qui prône la supériorité de la race blanche, il rétorque « C’est ce que vous appelez suprémacisme ? », avec un dédain non dissimulé.

« Fouine », «hyène », « louve »

Sans profession depuis 2014, Sylvain C. explique qu’il ne va plus sur les réseaux sociaux depuis la mort de sa femme, décédée à la naissance de leur fils il y a trois ans. « Avant j’avais du temps. J’allais exprimer mes idées. J’étais naïf, je pensais qu’il y avait la liberté d’expression », se défend-il, avant de solennellement déclarer : « Je ne fais pas partie de Démocratie participative […] Je ne suis pas Heinrich », manière de dire qu’il ne comprend pas très bien ce qu’il fait ici.

L’une des juges lui rappelle qu’il partage avec Heinrich « une communauté de style et d’idéologie », à savoir les mêmes obsessions sur « le grand remplacement » et une « focalisation sur les femmes allant avec des hommes de couleur ». Il utilise le même champ lexical que lui, ce qui a frappé les policiers, et désigne, comme lui, les femmes par des noms d’animaux : « fouine », « hyène »…

« C’est un animal une fouine, ce n’est pas une insulte ! », tente de se justifier le sympathisant d’extrême droite. Lorsque Heinrich parle de « louve » au sujet de Julie Hainaut, il s’avère surpris. « Je ne comprends pas. Louve, cela a quelque chose de noble », poursuit-il, sans manifestement saisir le caractère contradictoire de ses déclarations. Et « Pute à nègres », interroge la juge. « Oui, c’est une expression que j’emploie », répond-il tranquillement, avant de rétorquer à la juge que si l’expression lui paraît peu commune, c’est qu’il est peut-être temps qu’elle élargisse un peu son horizon…

Pendant toute l’audience, Sylvain C. a campé sur le fait qu’il n’avait fait que partager l’article, comme il en avait partagé bien d’autres ce jour-là. « Je me mettais sur Facebook pour me détendre. Cet article, je ne m’en souviens pas du tout », explique-t-il. « Je partage mais je ne l’ai pas forcément lu », plaide-t-il. Rejouant la scène, il se décrit devant son ordinateur comme se disant, en voyant le titre de l’article : « Ah, ça a l’air plaisant. »

Lorsque le tribunal lui rappelle certains de ses écrits sur les « femmes blanches qui trahissent leur race », et un de ses récits d’une promenade à Lyon pour « voir l’état de pourrissement » du pays avec « des négros et des bougnoules partout », il répond avec aplomb : « Oui, j’étais naïf de l’écrire publiquement. » Condamne-t-il aujourd’hui ces propos ? « Je suis passé à autre chose. […] C’était un peu excessif », lâche-t-il finalement, goguenard. Un peu plus tard, il dira simplement, en parlant de Julie Hainaut : « Apparemment, elle a beaucoup souffert, mais j’y suis pour rien. » 

« Internet c’est la vraie vie, c’est réel »

Très émue, la silhouette frêle, Julie Hainaut se dit à la barre « soulagée de pouvoir parler » alors que le mécanisme du cyberharcèlement consiste, justement, à réduire au silence les victimes. « Trois ans après, il dit qu’il est passé à autre chose, moi non ! », lance-t-elle. « Je vis du cyberharcèlement depuis trois ans parce que je suis journaliste, parce que je suis une femme, parce que j’ai fait mon job », rappelle-t-elle.

Elle qui a souvent dénoncé le peu d’empressement de l’institution judiciaire à enquêter sur son cas le redit une nouvelle fois : « Internet c’est la vraie vie, c’est réel. Et les conséquences, elles sont vraiment réelles ». À Mediapart, elle a confié être encore suivie pour stress post-traumatique, et souffrir encore d’insomnies, d’une perte de confiance en elle. Cyber-harcelée, elle l’est encore aujourd’hui, précise-t-elle. « Dès que je reprends ma place, dès que je retourne sur les réseaux sociaux, je suis insultée et menacée », raconte aussi à la barre Julie Hainaut. À l’origine, souligne-t-elle, un simple article de « 2000 signes, qu’on m’a payé soixante euros, pour que pendant trois ans je sois harcelée ».

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Julie Hainaut, à la cour d'appel de Lyon, le 24 novembre. Photo : L.Delaporte.

C’est une journaliste lâchée par sa hiérarchie qui se présente d’ailleurs ce jour-là au tribunal. Si Reporters sans frontières (RSF) et le Syndicat national des journalistes (SNJ) se sont portés parties civiles aux côtés de Julie Hainaut, Le Petit Bulletin, pour lequel elle pige depuis des années ne l’a pas fait.

Ce mardi, les responsables du journal ne se sont même pas déplacés à l’audience. Joint le jour même par Mediapart, le directeur de la publication Marc Renau a expliqué que lorsque l’affaire avait éclaté, le « journal était en proie à de graves difficultés financières ».

Sa publication n’a jamais pensé à assister juridiquement sa journaliste. « On est une petite publication. On n’était pas équipé pour ça », s’est-il justifié. « Ce que Julie a vécu est très violent, on l’a vu de près, mais après, la vie a repris son cours », admet-il, pour expliquer l’absence criante de son journal aux côtés de sa salariée.

L’avocat du prévenu, Me Damien Viguier tente d’ailleurs d’en faire son miel, en multipliant les questions déstabilisantes à l’adresse de Julie Hainaut. Il l’interroge sur sa formation, insiste sur le fait qu’elle n’a pas fait d’école de journalisme… « Vous en vivez ? Vous touchez des aides… Le RSI peut-être ? », lui demande-t-il d’une voix doucereuse. « Est-ce que vous lisez Charlie Hebdo ? », questionne-t-il encore, sans que personne ne comprenne bien le sens de cette question.

Cibles de choix

Dans sa plaidoirie, l’avocat de la journaliste Me Éric Morain rappellera que le cyberharcèlement vise particulièrement « ceux qui l’ouvrent et, plus spécifiquement, celles qui l’ouvrent », les femmes journalistes étant souvent des cibles de choix. Il est presque toujours perpétré par des hommes, avance-t-il aussi, au regard de la jurisprudence.

« Bien sûr que je regrette qu’il n’y ait que monsieur C. devant nous », admet-il également pour marquer le fait que le prévenu n’est évidemment qu’un de ceux, parmi des milliers, qui ont relayé l’article du site néonazi. Ce qui ne l’exonère pas de sa responsabilité, précise-t-il avant de demander la confirmation du jugement de première instance. Peu avant l’audience, Me Morain avait reconnu auprès de Mediapart que « l’instruction dans cette affaire n’a été ni faite ni à faire », sans doute parce que la justice « a longtemps minimisé la gravité du cyberharcèlement ».

Rappelant au tribunal que sa décision dans cette affaire serait particulièrement important, car « le cyberharcèlement est le quotidien de beaucoup de personnes », en dehors de ce dossier emblématique, le procureur a de son côté martelé : « Les mots ont un sens et ils ont des conséquences. » Devant ce prévenu qui n’a pas eu un mot d’excuse pour la victime, le procureur a aussi tancé : « Elle est où l’empathie ? Je ne l’ai pas entendue. » Avant de demander à ce que la cour confirme le jugement de première instance.

« Le migrant souffre mais l’indigène blanc souffre aussi »

Après plus de deux heures de débat souvent éprouvantes, où auront été brandis les termes de « pute négrophile », « putain à nègres hystérique », et des vidéos mettant en scène Hitler et Goebbels, l’avocat de Sylvain C. a fini par une plaidoirie pour le moins singulière où il s’est posé en ardent défenseur de la liberté d’expression.

Pour lui, le procès fait à son client est un procès politique et surtout un procès « faute de mieux ». « Le parquet cherchait à atteindre le site Démocratie participative, il a échoué. On avait cru tenir quelqu’un avec ce Heinrich… et à défaut on nous parle maintenant de partage Facebook ! », s’est-il indigné.

« Vous êtes en droit de penser qu’il a des convictions que vous abhorrez mais on n’est pas encore dans un régime qui pourchasse les gens pour leurs opinions », a-t-il affirmé aux juges. « Vous ne pouvez pas vous dire : “Nous tenons un nazi et il va payer pour tous ceux qu’on n’a pas attrapés” », a-t-il poursuivi sans gêne particulière à qualifier ainsi son client de « nazi ». Celui-ci, d’ailleurs, ne cille pas. Pour lui, Sylvain C. n’a fait que partager le titre d’un article dont on peut se demander s’il est, en lui-même, vraiment condamnable.

« Pute à nègres », il reconnaît bien le « gros mot » que constitue le premier terme, mais s’interroge sur la connotation raciste du second alors que « peut-être que les races n’existent pas », se gausse-t-il.

Il ne voit pas de non plus le « lien de causalité » entre la souffrance de Julie Hainaut depuis trois ans et les actes de son client. « La souffrance elle est des deux côtés », tente-t-il. « Le migrant souffre mais l’indigène blanc souffre aussi », croit il bon d’ajouter, visiblement ravi de se voir offrir une telle tribune. L'arrêt sera rendu le 17 décembre.

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2019/11/08/cyberharcelement-la-journaliste-julie-hainaut-face-a-linertie-de-la-justice/

logo mediapartMediacités reproduit ici un article publié ce 25 novembre 2020 par Mediapart. Comme ce fut déjà le cas avec la reprise de certaines de nos enquêtes par Mediapart, nous nous réjouissons que le partenariat éditorial noué entre nos deux journaux permette de proposer une information indépendante à un maximum de lecteurs.