Un trait loin d’être linéaire. Bien que les cours Franklin-Roosevelt, Vitton et Émile-Zola constituent un repère ou un lieu de circulation, ils n’existent que par leurs relations avec les autres espaces qui les entourent. D’un point de vue physique et social, nous avons distingué trois séquences qui présentent différentes relations à l’urbain. Celle de l’ancien plan Morand, à Lyon, avec une urbanité souvent qualifiée de « centre », qui s’efface progressivement après le pont des voies de chemin de fer jusqu’à Charpennes. Celle de Villeurbanne « centre » est également caractérisée par ses constructions ouvrières, ses immeubles modernes et son quartier fort de Gratte-Ciel. Celle, pour finir, qui s’étire à l’Est, en direction du périphérique, qui peut être définie par ses espaces verts et ses espaces disponibles derrière la façade de la route. 

Parcelle vide entre deux immeubles
Rue Boileau, dans le 6e arrondissement de Lyon, une parcelle vide entre deux immeubles Photo : @Antoine Bourreau.

Face à la pression foncière, forte aux yeux de tous, tout au long de l’axe, cette dernière séquence est encore celle des « possibles » cachés derrière un front urbain, bien souvent entendue comme un espace en cours de développement. L’évolution urbaine peut-elle apprendre de ces espaces libres, ouverts, flexibles, qui induisent une dé-densification et une libération des sols ?

Chantier à Villeurbanne
A Villeurbanne, suite à la démolition d'une maison, chantier de construction d'un programme immobilier, rue de la Liberté, non loin de la station Cusset. Photo : @Antoine Boureau.

Jardins partagés Flachet
Des jardins partagés près de Flachet, à Villeurbanne. Photo : @Antoine Boureau.

Aujourd’hui, la plupart des habitants et des usagers décrivent un espace en mutation. La pression foncière et sur l’immobilier se déploie ici du Rhône au périphérique. Et pourtant nombre d’entre eux se sentent obligés d’aller au bord du fleuve pour être « au calme ». Cette dynamique de développement n'échappe pas au quotidien de chacun. Mais les relations sociales, le sentiment de bien-être et la vie de quartier se dessinent avec les vides qui restent.

Des espaces en creux, que l’on définit comme les espaces des possibles. Des lieux ouverts à l’imaginaire d’une autre chose, des lieux où l’on se projette, des lieux où l’on se repose, des lieux où les habitants et les usagers fabriquent une autre relation à la ville et aux autres en dehors de leurs logements. Pour comprendre ces espaces, nous avons enquêté sur les relations entre l’espace public, les copropriétés et les espaces privés. En quoi les différences de statut des espaces influent-ils sur les modes de vies ?

Espace des possibles
A Villeurbanne, entre la rue des Charmettes et celle d'Inkermann. Photo : @Antoine Boureau.

Du faible usage des balcons

Le privé déborde en général peu sur l’espace public dans les zones urbaines denses comme on peut le noter dans « la première séquence » de notre axe. Les façades ne trahissent que discrètement des intérieurs modifiés et divers. Seuls quelques câbles internet glissent sur elles. Les évacuations d’eau, les conduits de gaz, les ouvertures supplémentaires, les bacs de fleurs, les quelques balcons décorés témoignent à leur manière de l’agencement intérieur. Les fenêtres, principalement des points de vue vers l’extérieur, sont rarement considérées comme des lieux d’échanges, à part à des moments particuliers, comme pendant le confinement, les matchs de foot ou autre. Très peu de balcons relient nos usages à ceux de la rue. « On reste chez nous » : à l’angle nord de la place Lyautey, seuls quelques retraités mangent sur leurs balcons quand il fait beau.

Appropriation des balcons
Balcons d'un immeuble du cours Emile-Zola, près de la station Flachet. Photo : @Tim Douet.

Malgré leur présence, tous ces éléments existent assez peu aux yeux des passants. L’attention de ceux-ci est absorbée par les autres espaces privés qui leur sont ouverts : les commerces, les restaurants, les bars… Les traces des quotidiens dans l’espace public matérialisent par petites touches les adaptations à des modes de vie différents, comme l’arrivée des toilettes, l’ajout d’internet ou encore celui d’une prise pour un scooter électrique.

Dans la rue, on trouve peu d’objets personnels, à part des voitures, des vélos et éventuellement quelques plantes ou chaises. Mais plus on s’approche de Cusset, plus on assiste à des échanges entre le privé et le public. Non pas d’un point de vue social, mais d’un point de vue spatial. Des arbres et des plantes dépassent des jardins ou des cours. Ici, on retrouve quelques paillassons, une chaise ou deux devant un porche, des fleurs sur un balcon. Là, on voit un intérieur ou un jardin privé. Ces débordements depuis les espaces privés augmentent l’expérience de l’espace public. Ils changent l’axe, participent au décor et à l’imaginaire de la rue, qu’ils apparaissent comme une mise en valeur ou une dégradation.

Végétalisation des façades privées
Balcons végétalisées, au 87, cours Emile-Zola, à Villeurbanne. @Antoine Boureau.

Le mouvement du privé au public, c’est aussi l’ouverture des commerces sur la rue. Plus on se dirige vers l’est, moins la diversité des produit et moins les prix sont élevés, surtout après le centre commercial de Villeurbanne. Les habitants qu’il absorbe s’y rendent en voiture. L’ouverture du privé au public se concrétise également à travers des alternatives sociales, comme l’Île Égalité, un lieu refuge, de lien et d’entraide qui questionne le public. 

Île égalité
Anciennement La Sandale du pèlerin, l'Île Egalité est situé rue de l'Egalité, à Villeurbanne. Photo : @Antoine Boureau.

Tout processus d’inclusion du privé dans l’espace public interroge ainsi les normes et les politiques. Certaines personnes agissent et attendent de voir comment cela évolue, alors que d’autres se questionnent : est-ce permis de le faire ? Et si oui comment ? Ainsi, une nouvelle vague d’habitants se rapprochent de Villeurbanne - « Un lieu plus calme, ouvert et différent » - et suscitent de nouvelles pratiques. Comme Olivier [en photo ci-dessous], qui vient du centre de Lyon.

Olivier, nouveau à Villeurbanne
Olivier, nouveau propriétaire ayant acheté une maison individuelle près de la station Flachet. Photo : @Antoine Boureau.

Le jeune homme souhaite soumettre des idées pour agrémenter l’espace public via des démarches individuelles : « Je projette de formuler une demande de plantations citoyennes dans ma rue afin de cultiver les boutures que j’ai préparées cette année. Cette occupation douce de l’espace public me donnerait l’impression qu’il est aussi un peu le mien. Je vais voir comment je peux faire. » Le privé peut influer sur l’espace public et sa définition. Mais jusqu’où l’individualité peut-elle primer sur le collectif ?

« La place du Maréchal-Lyautey est une scène de théâtre avec des acteurs qui rentrent et qui sortent au gré de la météo et des heures »

L’usage des espaces publics est primordial le long d’un axe, ne serait-ce que pour le traverser. Et ce mouvement - traverser - est si important qu’il devient bien souvent prédominant, notamment pour les automobilistes. Cependant, l’axe est aussi constitué de trottoirs, de pistes cyclables, de places, de jardins, de parcs, de cours, de parkings, de terrasses… Les usages s’y superposent dans le temps et dans l’espace. Comme nous le précise un jeune travailleur, « la place du Maréchal-Lyautey est une scène de théâtre avec des acteurs qui rentrent et qui sortent au gré de la météo et des heures qui passent ». En d’autres termes, l’espace public est le témoin de l’évolution des interactions sociales, comme l’a décrit le sociologue Erving Goffman, et des « prises de places », selon l’expression du géographe Michel Lussault.

Place Maréchal Lyautey
Sur la place du Maréchal-Lyautey, dans le 6e arrondissement. Photo : @Tim Douet.

Des éléments isolés dans l’espace public fédèrent des échanges, comme une fontaine, un banc public, un arbre, un bar, une bibliothèque, un musée, une maison des associations… Les revêtements du sol orientent les usages et les possibles, qu’il s’agisse d’un gazon (repos, détente, plantations), de bitume ou de béton (voiture, scooter, skate, roller, VTT), de sable (pétanque, repos) ou encore de terre (tout est possible).

La relation à l’environnement joue également un rôle : l’ensoleillement, l’ombre, la lumière, les abris contre la pluie modifient les comportements en fonction de la météo. D’autres éléments sont primordiales comme le bruit, le silence, les odeurs, les couleurs…

Qui est le plus légitime ?

Dans l’espace public, on se demande souvent qui est le plus légitime : l’habitant, le passant, le squatteur, le cycliste, le piéton, le bouliste, le danseur de hip-hop, le graffeur, le mendiant, le jardinier ? Mais on interroge peu comment chacun doit et peut y trouver sa place. Les personnalités en présence sont d’autant plus fortes qu’elles reviennent fréquemment et qu’elles sont identifiées. Mais elles changent avec l’évolution des mœurs et des modes, comme dans les cours d’école.

Huerek
Huerek, graffeur mexicain qui vient régulièrement graffer au skate-park de Foch. Photo : @Antoine Boureau.

L’espace public est ici comme ailleurs un lieu où l'on se projette dans les usages des autres. « J’aimerais avoir une passion pour les échecs et affronter des inconnus sur les échiquiers du parc des Droits de l’Homme [à Villeurbanne] mais je n’y connais rien ! », regrette, par exemple un jeune papa. On raconte des histoires sur celles et ceux qu’on ne côtoie pas forcément mais qu’on peut essayer de comprendre et d’imaginer. « Sur la place devant mon immeuble, il y a les livreurs Uber qui se retrouvent tous les jours. Il y a des danseurs. Mes voisins vendent des habits sur le palier. Le samedi, toutes les familles juives se retrouvent dans le petit parc. Il y a aussi des familles de maghrébins, des nounous, des jeunes et nous », énumère une jeune du quartier.

Chaque habitant possède des repères qui évoluent dans le temps, bons ou mauvais. « Il y a eu une bagarre au couteau juste devant notre endroit, tu te rappelles ? », se souvient une lycéenne. Son amie, assise au bord de la fontaine de la place du Maréchal-Lyautey, leur coin, acquiesce. Cette peur est parfois plus intense pour d’autres mais elle n’est pas définitive.

Fontaine
La fontaine de la place du Maréchal-Lyautey. Photo : @Antoine Boureau.

Traverse
Expérimentation urbaine sur le chantier de la Zac Gratte-Ciel. Photo : @Tim Douet.

Certaines individualités auraient envie d’agir sur l’espace public, de planter une glycine devant une porte, de laisser une chaise sur la place, de peindre un bout de trottoir ou de rue, voire même de nettoyer une sculpture ou de réparer un bout de banc. D’autres se plaignent d’un manque d’espaces où s’assoir, d’une propreté qui laisse à désirer ou de jeux pour enfants.

Mais au final ils sont là même si parfois le trottoir est étroit. Bon nombre d’habitants, comme ces retraités que nous avons interviewés, arpentent tous les jours les rues autour de chez eux, l’axe constituant pour eux un point de repère qu’ils traversent, autant que les commerces, les ombres, les lumières et les amis qu’ils retrouvent. Les bancs sont pour eux des pauses dans leur parcours car ils ne peuvent pas marcher longtemps sans s’arrêter.

Point de rendez-vous
Bancs du cours Emile-Zola, entre les stations Flachet et Cusset. Photo : @Antoine Boureau.

Les bancs justement. On en retrouve tout au long de notre axe d’étude. Propices aux pauses, mais aussi points de rencontres diverses comme l’observe une Villeurbannaise qui habite près de l’arrêt de métro Flachet : « Quand ils ont installé des bancs le long du cours, personne ne pensait qu’ils allaient être utilisés et pourtant, depuis ma fenêtre, je vois qu’ils accueillent tous les styles de personnes du quartier comme les nounous avec les poussettes le matin, les personnes âgées dans l’après-midi et les jeunes le soir. »

Les lieux de repos et d’arrêts ne se limitent pas qu’aux parkings et bornes de vélo. L’espace public se doit d’être fonctionnel pour la majorité de sa population. « Pour moi l’espace se définit par sa praticabilité », confie Thomas, en situation de handicap.

Thomas
Thomas habite dans le 6e arrondissement car il trouve ça pratique même s'il n'est pas particulièrement attaché au quartier. Photo : @Tim Douet.

Existe-il alors des espaces particuliers nés des co-constructions ? Des espaces de fabrication de la ville qui relient deux, cinq, dix ou 150 personnes avec le public ? Des espaces qui mélangent la notion du public et du privé ?

Récolter du houblon sauvage

Comment définir les espaces partagés ? Semi-publics ou semi-privés, ces lieux de co-propriétés sont parfois de simples renfoncements dans le trottoir sur une parcelle privée. Les séparations entre le privé et le public ne se résument pas à une frontière figée, à une définition légale du sol, du sous-sol ou du volume vide. Les humains interrogent sans cesse ces définitions, par les occupations, les passages et les usages. Les territoires évoluent dans l’espace avec le temps, les quotidiens et les autres. Aujourd’hui cette notion est aussi interrogée par les non-humains : les végétaux, les animaux, voire même les objets qui, à leur manière, territorialisent aussi l’espace.

Le végétal l’emporte
Au 210, cours Emile-Zola, une plaque d'égout. Photo : @Tim Douet.

Colette, habitante de Charpennes, s’intéresse aux plantes présentes dans son quartier. Elle les connaît si bien qu’elle sait même où récolter du houblon sauvage qui pousse tout seul entre deux murs. Un autre habitant nous confie que tel arbre est le propriétaire des lieux car il était là bien avant tout le monde. D’autres sont en conflit avec des fourmis.

Colette et le houblon sauvage
Colette, cueilleuse de houblon, habite non loin de la station Charpennes. Photo : @Antoine Boureau.

Palier d’immeuble
Hall d'immeuble, au 89, cours Emile-Zola. Photo : @Antoine Boureau.

Au fil de nos rencontres, nous constatons que de plus en plus d’habitants de l’axe expriment un désir de relations avec le monde végétal et animal. Mais les espaces partagés restent des espaces de liens entre les humains, où s’expriment les différences de chacun. Exemple avec cette impasse partagée entre deux propriétaires et un locataire. « Un autre monde », comme nous l’indique l’un d’eux. Des habitats ouvriers épars à Villeurbanne agrandissent la rue avec une cour commune. On y retrouve des chaises, des plantes, des tables… Personne ne les vole. Ces cours communes permettent aux enfants de jouer et aux voisins de se retrouver, même si « ça n’arrive pas tous les jours. Mais ça arrive ».

Cour commune
Cour commune. Photo : @Jérémy Cheval.

Ces lieux forcent les différents propriétaires à prendre soin de cet espace ouvert sur la rue. « Un jour une partie de la toiture de mon voisin s’est effondrée dans la cour. Le manque d’entretien nous concerne tous, souligne l’un d’eux. Nous devons être vigilants les uns avec les autres, et ça on ne l’oublie pas. » En d’autres termes, les parties communes induisent des responsabilités fortes, qu’elles soient gérées ou non.

Arrière d’immeuble
A l'arrière d'un immeuble. Photo : @Jérémy Cheval.

Les concierges, les surveillants et les habitants jouent un rôle fondamental dans ces espaces. On le remarque par exemple dans les jardins de la co-propriété des logements de la résidence Pierre-Cacard, un ensemble bâti dans les années 1930 pour les populations ouvrières de Villeurbanne. Bérengère, la gardienne appelé « surveillante » [en photo ci-dessous] est au centre du jeu. Elle entretient les espaces collectifs et suscite des échanges, entre habitants mais aussi avec les passants, en ajoutant des chaises.

Bérengère
Bérengère, la « surveillante » de la résidence Pierre-Cacard. Photo : @Tim Douet.

Ces échanges évoluent avec le temps et l’histoire. « A la place des cabanons de stockage, il avait des poules et des lapins », raconte Bérengère. Aujourd’hui, dans l’espace vert qu’on aperçoit depuis la rue, on peut y voir des familles discuter, des enfants en chaussons chercher une planche pour jouer, des personnes qui étendent leur linge, des fêtes d’anniversaires… Entre les uns et les autres, concierges et surveillants maintiennent les liens.

Jardin collectif de la résidence Pierre-Cacard
Dans le jardin collectif de la résidence Pierre-Cacard. Photo : @Tim Douet.

Jardin collectif de la résidence Pierre-Cacard
Dans le jardin de la résidence Pierre-Cacard. Photo : @Jérémy Cheval.

 

Entre deux espaces urbains
Photo : @Tim Douet.

Invitation à la lecture

  • Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, tome 1 et 2, Les Éditions de minuit.
  • Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Grasset.

Nous avons l’intime conviction que les alternatives sociales et spatiales de cette tranche urbaine – cet axe composé des cours Roosevelt, Vitton et Zola – sont observables dans l’ouverture des espaces partagés. Peut-on comprendre en tant que piéton les différences sociales dans ces lieux occupés et traversés au quotidien ? Comment peut-on analyser et révéler les signes d’occupation, d’activité, de commerces et les symboles marqueurs d’inégalités urbaines ? Et tout cela en temps de Covid…

Avec notre projet Urbanité nous questionnons nos interactions — avec des lieux ou des gens — dans les espaces semi-publics et publics. Ces interactions sont-elles du même type tout au long de l’axe ? Ont-elles une influence sur notre bien-être par les temps qui courent ? Peut-on déceler des nouvelles pratiques, des nouvelles alliances, des nouveaux phénomènes urbains ? Ce sont ces questions qui nous animent à travers l’étude de cet axe.

Notre méthode de travail emprunte des outils à l’anthropologie visuelle, à l’ethnographie et aux études urbaines et interdisciplinaires. Elle se démarque en donnant une place centrale à l’intuition, au sensible, à l’ouverture et en plaçant le processus photographique et artistique au centre de l’enquête. Elle permet de rendre compte qu’une rue est aussi un espace de vie partagé.

Outre la publication d’une série d’articles dans Mediacités, Urbanité, qui a bénéficié d’une aide de l’Etat, via l’Agence nationale de la recherche, au titre du programme d’Investissements d’avenir, donne lieu à une exposition dans les stations de métro de la ligne A, aux arrêts Gratte-Ciel, Foch et Cusset, jusqu’à la fin du mois d’août, afin de continuer à questionner les usages et la connaissance de l’axe. Il s’agira également de mettre en avant des points de vue qui montrent des usages alternatifs le long de ces avenues.

Retrouvez les articles de notre série « Le long de l'axe » sur notre page spéciale

SerieAxe