Dans le sillage du titre de la droite radicale Valeurs Actuelles, la presse toulousaine - La Dépêche du Midi en tête - remet une pièce dans la machine pour dénoncer les occupations « sans droit ni titre ».

En début d'année, le quotidien régional a consacré quatre Une et 28 articles à « l'affaire Roland », du nom de cet octogénaire (et ancien employé de La Dépêche) dont la maison vide avait été réquisitionnée en septembre 2020 par une poignée de personnes sans logement. Arbitrant entre le droit à la propriété et le droit au logement, le tribunal correctionnel de Toulouse avait déclaré illégale cette occupation en octobre 2020, et fixé son expulsion à la fin de la trêve hivernale, en juin. Une durée insupportable pour l'octogénaire qui a pu outrepasser cette décision de justice au terme de cette campagne de presse. Trois mois plus tard, rebelote avec « l'affaire Monique ». Une nouvelle fois, le point de vue des occupants - certes illégaux - est totalement occulté, à l'inverse de celui d' un militant anti-squat déjà impliqué dans « l'affaire Roland ». C'est pour aller au-delà de ce discours tronqué, que Mediacités est allé à la rencontre des différents protagonistes de cette histoire.

« Quand j'ai appris que la maison appartenait à une vieille dame et non à Toulouse Métropole comme on le croyait, cela ne pouvait pas le faire »

Monique M., 79 ans, est une frêle dame aux cheveux gris-blanc tirés en arrière. Elle habiterait « à cinq minutes » de la rue de la Garonne, dans le quartier Sept Deniers, où se situe la maison de son père, Jean Bégué, un ancien résistant décédé en 1982. On n'en saura pas beaucoup plus. Derrière son masque, la voix est étouffée, mais le message est clair. Pas question de répondre aux questions alors qu'accompagnée par un huissier et un serrurier, elle s'apprête à récupérer son bien occupé depuis une semaine.

Mercredi 19 mai, alors que les terrasses se remplissent dans le centre-ville, le trio a en effet rendez-vous à 18 heures tapantes avec la dizaine d'adultes occupant la discrète bâtisse. « Madame M.! Passez par devant », l'interpelle l'un d'eux à travers la haie, alors que la septuagénaire fait le tour de la propriété. « Pourquoi il m'appelle par mon nom ? », s'agace la propriétaire, en rebroussant chemin d'un pas pressé.

Derrière le portail, Léon, Sam, Camille, Luc (leurs prénoms ont été modifiés) et quelques autres l'accueillent poliment. Sacs sur le dos, poubelles sorties, affaires rangées, ils s'apprêtent à quitter les lieux, comme ils s'y étaient engagés auprès de leur interlocutrice après une nuit de débat - parfois houleux - entre les membres de ce groupe informel. À peine formé, déjà dissous.    

« Je suis venue pour vivre ici, mais quand j'ai appris que la maison appartenait à une vieille dame et non à Toulouse Métropole comme on le croyait, cela ne pouvait pas le faire, témoigne Camille, 62 ans. J'ai discuté avec Monique, mardi. Elle a mis en avant son âge, le fait que son petit-fils handicapé venait souvent dans le jardin, qu'elle avait des souvenirs ici et qu'on l'en privait. Je ne me vois pas lui prendre ça. »

« Les gens ne réalisent pas que la vie peut nous forcer à faire ce genre de chose »

Camille va donc retourner vivre quelque temps chez l'un de ses fils. Un matelas l'attend dans le salon. Cette sexagénaire aux longs cheveux grisonnants a élevé seule ses quatre enfants dans le Gers. Quand le dernier d'entre eux a quitté le nid familial, il y a trois ans, Camille s'est retrouvée isolée « à 20 kilomètres des premiers commerces » et « à 100 kilomètres aller-retour » des quelques boulots qu'elle arrivait encore à décrocher. Alors qu'arrive l'âge de la retraite, Camille n'a pas le compte des trimestres nécessaires. Elle vit du RSA : 500 euros par mois qui ne suffisent plus. « Les gens ne réalisent pas que la vie peut nous forcer à faire ce genre de chose. Ils ne réalisent pas ce que c'est de vivre avec 500 euros par mois en France. On fait attention à tout », soupire-t-elle.

Faute par exemple de pouvoir réparer sa vieille voiture après un contrôle technique, Camille a dû l'envoyer à la casse. Coincée, sans moyen de locomotion dans la campagne gersoise, elle est venue à Toulouse pour se loger. Ses enfants se sont cotisés pour lui offrir une nouvelle voiture. Elle dort parfois dedans. Sa demande de logement social est en attente depuis un an. Elle n'est pas prioritaire. Alors, depuis quelque temps, elle vit aussi dans des squats. Faute de mieux. Et c'est ainsi qu'elle s'est retrouvée le 11 mai, chemin de la Garonne. 

Presque engloutie dans la végétation

Aux dires de ces habitants précaires, la demeure était inoccupée depuis des années. Presque engloutie dans la végétation, « elle était régulièrement squattée. Des fêtes "sauvages" y ont été organisées. La porte était fracturée et un carreau de fenêtre était brisé quand nous sommes arrivés », assurent-ils. Photos à l'appui, ils montrent les pièces et les couloirs jonchés de déchets, d'excréments et d'affaires renversées sur le sol, lors de « précédents cambriolages », selon eux. « On a tout nettoyé et sécurisé les affaires de la propriétaire dans le garage. On n'a pas changé les serrures, comme cela a été écrit, explique Léon. On a juste mis une chaîne pour fermer la porte fracturée. »

Léon, 26 ans, parle de son parcours d'une voix douce malgré les difficultés. En attente de logement social depuis deux ans, il a travaillé de-ci de-là comme intermittent dans l'audiovisuel. Pas suffisamment pour avoir des indemnités, surtout dans le contexte actuel. Lui aussi vivote des 500 euros du RSA. « Après mes études, j'ai trouvé beaucoup de travail non rémunéré dans la culture, raconte-t-il. J'ai dormi deux ans dans ma voiture. » Isolé, il s'est « remis en mouvement » avec le mouvement des Gilets Jaunes et a « dormi dans les ronds-points ».

« Quand on est plein de précaires, obligés de vivre dans une cabane, on a une légitimité à s'approprier des lieux inoccupés qui pourrissent, juge Léon. On est prêt à partir, car on veut défendre l'image du droit au logement. La majorité des médias s'emparent du sujet pour s'attaquer aux pauvres. On nous avait promis zéro SDF avec Macron, mais aujourd'hui il y a plus de sans domicile fixe à Toulouse qu'à Paris. » Avant la maison de la rue de la Garonne, il habitait un autre squat « menacé d'expulsion à la fin mai ». Impossible de faire autrement : « Je n'ai pas assez d'argent pour payer un mois de loyer, quand bien même on accepterait de me le louer. »

Si Léon a retrouvé goût à la vie collective avec les Gilets Jaunes, Luc, lui, s'est trouvé une famille dans le milieu des squats. Sans-emploi depuis 15 ans, il a vécu chez sa mère jusqu'en 2019 avant d'aller « vivre ailleurs pour garder une bonne relation avec elle ». De lieu occupé en lieu occupé, il a cru pouvoir s'installer un temps aux Sept deniers. « La vie est beaucoup plus riche en squat que lorsqu'on est chacun dans son coin, centré sur sa petite famille. Le côté démocratique de ces collectifs m'intéresse beaucoup », décrit cet ancien éducateur social de 43 ans. « Ces collectifs de galère permettent de sortir de l'isolement de la vie dans la rue, complète Mélanie, une consultante en pratiques collaboratives qui accompagne ces habitants sans droit ni titre. Ouvrir une maison inoccupée permet de rendre la vie plus supportable, d'avoir accès à un réseau d'aide et de mutualiser les ressources, faute d'autre chose. »     

« L'imaginaire collectif autour du "méchant squatteur" n'arrange rien, mais aucun de nous ne se reconnaît dans cet archétype »

Parmi les occupants, on trouve aussi Sam, 23 ans, en rupture avec l'armée de Terre où il a servi deux des cinq années de son engagement ; ou encore Alexandre, lui aussi intermittent du spectacle, reconverti dans le BTP en tant qu'intérimaire. Les autres « musiciens, auto-entrepreneurs, militants, artistes et ouvriers précaires » préfèrent rester discrets sur leurs noms et leurs parcours.

Installés le 11 mai, ils ont reçu la visite de Monique M, puis de la police nationale et d'un huissier vendredi 14 mai, jour où Monique M. aurait porté plainte contre cette occupation illégale. « Nous comprenons que cela soit perçu comme violent de découvrir des gens dans sa maison. L'imaginaire collectif autour du "méchant squatteur" n'arrange rien, mais aucun de nous ne se reconnaît dans cet archétype », écrivent les occupants dans un texte consulté par Mediacités. S'ils soulignent que « la procédure judiciaire (les) aurait mis à l’abri », ils savent qu'elle aurait été « coûteuse pour la propriétaire ».

Mercredi 19 mai, à 18h30, ils ont donc repris leur baluchon. Aujourd'hui, certains d'entre eux dorment dans une voiture sur un parking.

Avatar de Gael Cérez
Nourrit sa curiosité en tant que journaliste depuis l'an deux mille quatorze. S'intéresse aux innombrables facettes de notre société. Rédacteur en chef de Mediacités à Toulouse depuis octobre 2019.