La Métropole européenne de Lille (MEL) a bien compris que rien ne se perd, tout se récupère. Côté recyclage, le bilan est assez exemplaire : alors qu’en France, 73 % des déchets sont réutilisés, recyclés ou employés pour produire de l’énergie, la proportion atteint près de 82 % dans la métropole lilloise, selon l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe).

L’état des lieux

C’est le fruit d’un long travail. Dès 1994, la MEL se lance dans une expérimentation inédite en France : faire rouler ses bus au gaz naturel, dans le but d’améliorer la qualité de l’air. Et comme dans les années 2000, elle cherche aussi des solutions pour une gestion davantage écolo de ses déchets : elle est la première à se lancer le défi de l’autoconsommation.

D’une pierre deux coups, elle fabrique du biométhane grâce à la fermentation des déchets verts et alimentaires des cantines, des restaurateurs et d’une partie des habitants de l’agglomération : de quoi alimenter ses bus depuis 2011. « C’est le réseau qui dispose de la flotte propre la plus importante en France », se vante le service communication du réseau de transport Ilévia (ex-Transpole). 100 % de son parc est équipé. Soit 428 bus. Une double réussite, en somme.

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Photo : Creative Commons / Amydu45

Mieux ! La revente du biocarburant à Ilévia rapporte 460 000 euros chaque année. La filiale de Keolis y gagne, elle aussi : faire carburer les bus au biométhane plutôt qu’au gasoil lui coûte 10 % de moins. Le compost qui n’est pas utilisé pour produire du biocarburant est revendu aux agriculteurs, qui l’utilisent comme engrais. 30 000 euros par an supplémentaires entrent ainsi dans les caisses de la MEL.

Ces chiffres sont à mettre en balance avec le coût de construction du centre de valorisation qui a demandé un investissement de 75 millions d’euros. Les frais de fonctionnement, eux, reviennent à 5 millions d’euros par an. Mais c’est dans l’optique d’une réutilisation écologique des déchets, le véritable point fort de la métropole. Ses habitants sont parmi ceux qui produisent le moins de déchets non triés en France. Ils jettent chacun 233 kilogrammes dans la poubelle du tout-venant contre 261 kilogrammes, en moyenne, dans l’Hexagone. La MEL figure ainsi sur le podium derrière Nantes et Lyon.

 

Mais la Mel pourrait encore mieux faire, en amont, dans la réduction de la production de déchets tout court… Comment ? En déclarant ouverte la période de la chasse au gaspillage. Chaque année, un habitant de la MEL jette 580 kilogrammes de détritus (ordures triées, ménagères et apportées en déchetterie comprises). C’est davantage que le Français moyen qui se déleste de 573 kilogrammes par an.

Comment faire mieux 

1/ Généraliser une politique zéro déchet

Pour apprendre à consommer différemment dans le but de jeter moins, les habitants de la MEL disposent à domicile d’un des meilleurs exemples français : Roubaix. La municipalité est pionnière dans la politique zéro déchet. Depuis 2015, elle incite fortement ses habitants à réduire leurs poids de détritus non recyclables à coups de campagnes de sensibilisation et d’ateliers auprès des particuliers et commerçants pour bannir les emballages non nécessaires. Depuis quatre ans, 500 familles roubaisiennes ont relevé le défi de diminuer de 50 % en un an le poids de déchets non triés.

Entre 2015 et 2016, le poids des rebus non recyclables a déjà baissé de 5 % dans cette ville. Les communes alentour ont suivi la locomotive roubaisienne puisque l’initiative zéro déchet a essaimé à Tourcoing, Marcq-en-Baroeul, Bondues, Hem, Wasquehal, Leers, Croix, Faches Thumesnil, Wattignies, Lambersart, Lys-lez Lannoy et Villeneuve d’Ascq. La MEL a aussi tenté de prendre le train en marche : de décembre 2017 à mai 2018, 339 ménages métropolitains ont diminué de 37 % leurs déchets. Cela reste minime à l’échelle du gros million d’habitants que compte la Métropole. On est donc encore loin des modèles européens des agglomérations de Parme (Italie) ou Ljubljana (Slovénie) qui, elles, ont généralisé la démarche à l’ensemble de leur territoire.

La MEL n’a - une fois de plus - pas souhaité répondre aux questions de Mediacités malgré nos nombreuses relances. Une attitude d’autant moins défendable que nos questions étaient purement techniques. Elles portaient notamment sur le budget consacré à la prévention de la chasse au gaspillage. Nous nous sommes donc procurés le procès-verbal de la commission consultative d’élaboration et de suivi du programme local de prévention des déchets métropolitains du 19 mars 2019. François Collado, responsable de la direction des déchets ménagers de l’agglomération, y indique que la collectivité souhaite poursuivre son accompagnement à la réduction des détritus « même si, aujourd’hui, le mode de fonctionnement n’est pas encore défini sur la suite ». Un aveu d’impuissance ?

2/ Mettre en place le principe du pollueur payeur

La métropole de Lille n’apparaît pas dans le top 5 des agglomérations françaises de plus de 100 000 habitants qui produisent le moins de déchets non recyclables. Il y a donc une marge de progression. Le secret du meilleur élève, Besançon ? Faire payer à chaque résident une taxe en fonction du poids de ses propres résidus non triés. « C’est LA clé de la réduction drastique des déchets résiduels », selon Laura Chatel, responsable du plaidoyer de l’association Zero waste France.

 

Dans son dernier rapport, publié le 5 juin, Zéro waste France indique que 97 % des intercommunalités françaises qui produisent moins de 150 kilogrammes d’ordures ménagères par habitant et par an sont en tarification incitative. C’est même… 100 % de celles qui produisent moins de 100 kilos par habitant. « La tarification incitative entraîne en moyenne un transfert de + 40 % des gisements triables de la poubelle d’ordures ménagères aux poubelles de tri », indique le rapport. Selon l’Ademe, la politique du pollueur payeur permet de réduire de 41 % les quantités d’ordures ménagères individuelles.

Politiquement, la mesure n’est pas facile à prendre : la taxe d’ordures ménagères est à payer par le propriétaire qui peut la répercuter dans les charges sur le locataire. Le système de tarification incitative augmenterait fortement le poids des dépenses de gestion des déchets dans le budget des plus pauvres qui, avec le système actuel, paient moins. Une mesure mixte pourrait être envisagée : une part fixe calculée en fonction de la taxe foncière et une part variable en fonction de la quantité de déchets produite. Surtout, il est important « d’établir des concertations citoyennes pour que chacun comprenne ce que coûte la collecte des déchets, assure la représentante de Zero waste France. Souvent, la communication sur la tarification incitative est aussi efficace que la mesure en tant que telle. »

3/ Inciter au recyclage les déchets organiques

Besançon a également réussi son pari en promouvant le compostage : rien qu’en 2017, plus de 7430 tonnes de biodéchets ont pu être détournées. Epluchures de légumes, gras du jambon… La MEL pourrait s’en inspirer. Car seule la moitié des déchets organiques (restes d’origine végétale ou animale) produits par l’ensemble des habitants de la métropole sont métamorphosés pour produire de l’énergie renouvelable : la MEL ne collecte pas, par exemple, les biodéchets des Lillois, Tourquennois et Roubaisiens… au grand désespoir de la mairie de Roubaix. Ils sont bien souvent jetés dans la poubelle du tout-venant, alors qu’il représente de l’or vert.

Pour faire le tri chez soi, il suffit de disposer d’un bio seau, un bac à part. Les habitants sont en général partants. A Seclin, par exemple, 82 ménages en ont demandé… mais seulement 25 ont été comblés. Il s’agit pourtant de la ville dont le maire, Bernard Debreu, est aussi vice-président de la MEL chargé des déchets ! En tout, seuls 400 composteurs individuels ont été distribués aux habitants de seulement 13 des 90 communes de la MEL. Il s’agit surtout des plus petites. La raison ? Le manque de place pour un 3e bac dans les grandes villes.

Pourtant, « la quantité produite en biodéchets en une semaine par une famille qui mange beaucoup de fruits et légumes est de l’équivalent d'une poubelle de 60 centimètres de haut par 20 centimètres de large et 30 centimètres de longueur, ce qui entre dans les cuisines », estime Alexandre Garcin, adjoint au Développement durable de Roubaix. D’ailleurs, même Paris l’a fait ! Dans les 2e et 12e arrondissements de la capitale, autrement plus denses en population, les résidents ont été dotés de bio seaux individuels depuis deux ans. Et le 19e arrondissement devrait bientôt emboîter le pas.

Un troisième bac poubelle est mis à disposition dans les immeubles. « En général, on transforme un ancien bac d’ordures ménagères en bac à compost, cela ne prend pas plus de place », souligne Laura Chatel, de Zero waste France, qui présente Milan comme l’une des pionnières en Europe du sud. La MEL sera obligée de s’y mettre puisqu’une directive européenne impose aux villes de fournir à leurs habitants de quoi trier leurs déchets organiques dans le but de les recycler, d’ici au 31 décembre 2023.

4/ Améliorer la récolte des encombrants pour éviter les dépôts sauvages

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A l’origine, la mairie de Roubaix s’est lancée dans une politique zéro déchet pour améliorer la propreté de ses rues. Sans succès à ce niveau-là. Et pour cause ! Pour se débarrasser de leurs vieilleries volumineuses, les habitants de la MEL ont deux solutions : s’ils sont véhiculés, ils peuvent se rendre dans l’une des douze déchetteries ; à défaut, ils peuvent demander un ramassage en bas de chez eux. Mieux vaut s’y prendre à l’avance. Depuis 2016, la MEL a supprimé les jours de collecte des encombrants au profit d’un ramassage sur rendez-vous pour lequel il faut patienter deux à trois semaines. « Cela a augmenté les dépôts sauvages dans toute la métropole », déplore Alexandre Garcin, qui souhaite un délai de ramassage raccourci à une semaine maximum. Pour que zéro déchet rime aussi avec zéro dépôt sauvage.

Rozenn Le Saint
Je suis journaliste d’investigation spécialisée dans le social et la santé (auteure avec Erwan Seznec, un autre enquêteur de Mediacités, de Le livre noir des syndicats, Robert Laffont). J’ai démarré en terre bretonne et j’arpente à présent la France, notamment pour les pages régionales de Capital et bien sûr, Mediacités.