Au fond du parking, derrière le centre commercial, on aperçoit des silhouettes en tenue orange. En ce début du long week-end de l’Ascension, les géomètres sont venus à la Boissière pour rencontrer les habitants des pavillons qui jouxtent la cité et leur parler de l’immeuble qui sera bientôt érigé à la place du parking. Quand ? On ne sait toujours pas. Mais l’arrivée des géomètres est l’un des premiers signes rendant tangible la rumeur de travaux éminents.              

Tournant le dos aux géomètres, traversons le parking et passons sous le porche qui permet d’accéder au centre commercial du quartier. Là, les commerçants résistent toujours, tandis que les discussions sur leur indemnisation et leur départ s’enlisent.

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Le salon de coiffure tenu par Mohamed, au centre commercial de la Boissière, à Nantes. / Photo : Armandine Penna

Devant le boucher, la queue s’étend jusqu’au terre-plein central. Plusieurs petits groupes d’hommes discutent pendant que des enfants jouent autour d’eux. En face, une tour de 97 logements occupe tout l’espace. C’est là qu’habite Mohamed , le coiffeur du quartier. Pendant qu’il reçoit ses clients, l’équipe de quartier et le bailleur social, Nantes Métropole Habitat, préparent une réunion d’information sur les futurs travaux de réhabilitation.               

Derrière l’imposant immeuble, la Mobil’o Projet s’est installée sur une petite bande d’herbe où des chaises ont été disposées. Trois habitants s’installent. On leur annonce que les échafaudages seront installés en juin et les travaux doivent démarrer en septembre. Enfin du neuf, certes, mais ils sont surtout inquiets du bruit et étonnés que la tour ne soit pas détruite. Une locataire trouve qu’il n’y en a que pour le micro-quartier du Chêne des Anglais, juste à côté, et que la Boissière passe toujours en dernier.

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La Mobil'O projet s'est installée au pieds d'une tour pour présenter le projet de rénovation urbaine aux habitants. / Photo : Elvire Bornand

A la croisée des mondes

Raphael longe l’immeuble avec sa mère et aperçoit la Mobil’o’Projet. Il lui montre les dessins sur la carrosserie : « Regarde, ce sont les gens des jardins ;». En cette fin de printemps à la Boissière, ce ne sont pas encore les murs du futur quartier qui montent, mais bien les tas de terreau.

Poursuivons le long l’hippodrome, avant de tourner sur la rue Vincent Scotto, bordée d’un côté par des barres de logements sociaux et de l’autre par des petits pavillons privés. En bas des immeubles, un petit bout de terre fraichement retournée. C’est là que, tous les mercredis, les membres de l’association Cultive ton bio et les bénévoles d’EmpowerNantes se retrouvent. Sylvie et Brigitte sont à l’origine du projet. Elles ont obtenu du bailleur social la mise à disposition d’une petite partie de la bande herbeuse pour y cultiver des légumes et des herbes aromatiques.               

Pour Sylvie, l’accès à l’alimentation c’est une question de dignité : « Les gens ici ont des petits budgets, sinon, ils seraient dans des appartements plus riches, plus jolis. Actuellement, il y en a qui ne mangent pas à leur faim. Avoir des colis alimentaires, c’est difficile. Il faut expliquer son cas auprès des assistantes sociales, c’est difficile surtout quand on ne parle pas français. Et puis on a peur d’être jugé… A une époque, j’avais eu besoin des colis alimentaires, et je me disais que les gens pensaient : "elle n’est pas capable de donner à manger à ses filles." »

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A la Boissière, des jardins aux pieds des tours pour créer du lien et occuper l'espace public. / Photo : Elvire Bornand

« Il y a peu d'échanges entre les deux côtés de la rue »

La parcelle est toute petite mais l’énergie des jardiniers amateurs énorme. Et bien visible. Un point important pour Cécile, coordinatrice à EmpowerNantes : « On est en extérieur. On est sur l’espace public. Ça permet aux gens de s’arrêter et de discuter avec nous. Le lien se fait aussi comme ça. » Aicha, la voisine de Sylvie, passe souvent voir comment évolue le jardin. Son corps usé par les ménages ne lui permet pas de se pencher pour mettre les mains dans la terre mais elle guette la croissance des salades et des fèves.

Virna est, elle aussi, venue en voisine, depuis le Chêne des Anglais : « Au lieu de rester à la maison sans rien faire, je voulais apporter mon aide et apprendre. Parce qu’on ne connait pas tout dans la vie, on se complète, on ne peut rien faire tout seul ». Issa, lui, est arrivé du Tchad il n’y a pas longtemps et multiplie les actions bénévoles pour « rencontrer des gens ». Mais, paradoxalement, celui qui semble venu de plus loin pour donner un coup de main, c’est Laurent. Habitant des pavillons, il n’a eu pourtant qu’à traverser la rue. Mais, comme il l’explique, « il y a peu d'échanges entre les deux côtés de la rue ». Avant d’ajouter : « moi ce qui m’intéressait c’était de rencontrer les gens parce qu’on est tous du même quartier. On a les mêmes problèmes mais il y a vraiment une barrière entre deux mondes ».

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Jardinage aux pieds des barres et des tours dans le quartier de la Boissière, à Nantes. / Photo : Elvire Bornand.

Créer du lien entre des mondes qui le reste du temps s’ignorent est déjà un objectif en soi. Car pour le moment la taille de la parcelle ne permet pas de prétendre nourrir les habitants. La portée du geste est plus symbolique. D’ailleurs l’emplacement n’a pas été choisi au hasard. « L’objectif du Jardin “Cultive ton bio” permet aussi de régler d’autres problématiques, explique Cécile. C’était un espace qui était abandonné, où il y avait énormément de déchets. Les personnes qui ont créé l’asso se sont dit : “s’il y a des choses qui poussent, si l’espace est embelli, il sera aussi mieux respecté” ». La même démarche que celle d'Abdel Zibar, « fermier urbain » à Bellevue, dont Mediacités avait dressé le portrait. Pour le moment, néanmoins, les jets de mégots et d’épluchures n’ont pas encore cessé. En réponse les bénévoles collent des affichettes dans les halls pour expliquer leur projet.

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Sur les parcelles de jardin plantées aux pieds des tours de la Boissière, les mégots continuent de pleuvoir. Pour le moment... / Photo : Elvire Bornand

Nourrir les solidarités

En continuant de longer le quartier, nous arrivons au tram. Une fois passée la rue des Renards, le béton disparaît pour laisser place à une coulée verte et aux jardins familiaux de la Cressonnière. Construit sur d’anciennes terres agricoles, Nantes Nord comprend jusqu’à neuf de ces parcelles de verdures laissées au soin des habitants. A l’automne, les jardiniers de la Cressonnière ont dû faire face à des dégradations et ont choisi de sécuriser les portes des jardins. Un crève-cœur pour la présidente de l’association des Jardins : « Une personne alcoolisée a pris des courges qui n'étaient pas mûres. Si quelqu’un entre en notre présence et nous dit “j’ai faim, je voudrais des légumes”, bien sûr qu’on lui en donnerait. Mais ça prend du temps, on y met de l’énergie. Alors on a mis un cadenas, mais il a été tordu et saboté ».

De son côté, Christian, un autre jardinier, se montre fataliste : « On n’y peut rien. Les gens ont faim, faut bien les laisser manger… avec la vie qu’on a à l’heure actuelle… Ce sont des gens pauvres. ». Dans les quartiers populaires, le jardinage, c’est souvent une affaire qui se situe entre le loisir et la nécessité.

Mais revenons sur nos pas pour nous enfoncer à nouveau dans la Boissière. Passés les parkings, voici le centre socio-culturel et le terrain de foot, condamné depuis plusieurs mois dans l’attente de travaux sur les cages de buts. Nous arrivons sur un grand espace de verdure au centre duquel trône une pataugeoire. Elle aussi est en attente de travaux. C’est le service municipal Nature et jardins qui s’occupent de tous ces espaces communs. C‘est lui aussi qui a impulsé le projet des Paysages nourriciers et installé une parcelle à la Boissière, aux abords de la pataugeoire.

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Une parcelle des « paysages nourriciers » s'est installée à la Boissière, non loin de la pataugeoire. / Photo : Elvire Bornand.

« Ce qui va être cultivé ici sera redistribué. »

L’accès de tous à l’alimentation s’est imposé comme l’un des grands enjeux de la crise sanitaire, notamment lors du premier confinement. Depuis quelques mois, l’Association Culturelle Musulmane de Nantes Nord distribue par exemple des repas aux étudiants. Le campus est à deux pas et la précarité y est grandissante. A l’échelle de la ville, la municipalité a lancé en mai 2020 le programme des Paysages nourriciers, la mise en culture de parcelles dans les parcs municipaux étant censés répondre aux besoins alimentaires des ménages précaires. L’année dernière, une soixantaine de bénévoles d’EmpowerNantes, dont Sylvie, sont venus aider à la plantation et à la récolte.

Le projet est reconduit cette année avec une nouvelle formule. Dans chaque quartier, deux parcelles sont mises en culture, l’une gérée par des agents municipaux, l’autre avec les habitants. Dans les deux cas, les jardiniers cultivent pour d’autres. Une idée qui n’est pas si facile à faire passer. C’est pourtant ce à quoi s’emploie Muriel. « La parcelle, c’est un lieu qui doit vivre, il ne faut pas que ce soit une contrainte, argumente la directrice du centre socio-culturel de la Boissière. Il faut que ce soit bien clair : ce qui va être cultivé ici sera redistribué ». Au total, 50 familles – choisies sur des critères de ressources – bénéficieront gratuitement des légumes frais récoltés sur les deux parcelles. Les bénévoles, quant à eux, pourront venir faire pousser leurs propres récoltes dans le « jardin des habitants » situé juste à côté et qui vivote depuis des mois.

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Les légumes poussant sur cette parcelle seront distribués à une cinquantaine de familles de la Boissière. / Photo : Elvire Bornand.

Parmi eux, les profils sont variés. Pour Gérard, retraité, c’est l’occasion de jardiner avec d’autres personnes. Il a quitté la Boissière il y a 30 ans pour emménager dans un pavillon. Depuis la mort de sa femme, il ne trouve plus le courage de s’occuper seul de son propre jardin. Souriba, lui, est arrivé récemment dans le quartier. Il ne se sort pas de ses démarches à la préfecture pour obtenir les papiers qui lui permettraient de travailler comme peintre en bâtiment.

Quant à Raphaël, il est collégien. Sa professeure de SVT a distribué des plantes à la classe : « elle nous a donné des tomates et des petits pois. Le but c’était de les faire pousser [dans le jardin du collège] et de mesurer comment ils poussent. Maintenant on trouve des solutions pour arroser les plantes. Moi, mon idée, c’est de prendre une bouteille, de l’attacher avec un bâton et de percer en bas un petit trou avec un cure-dent. ».

A chacun son terrain

Cet après-midi-là, pendant que les futurs jardiniers écoutent les équipes du CCAS et du Centre socio-culturel présenter le projet, deux jeunes hommes sur un scooter font des aller-retours entre les deux parkings qui bordent l’espace vert. La pataugeoire est un lieu central du quartier. C’est là qu’enfants, parents et nourrices se retrouvent autour des jeux après l’école. C’est là, aussi, que viennent s’approvisionner les consommateurs de drogues.

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Un rat mort a été retrouvé devant le cabanon où sont stockés les outils des jardiniers. Un message, selon les habitants. / Photo : Elvire Bornand.

Quelques jours avant la présentation du projet des Paysages nourriciers, un gros rat mort a été exposé, sur le dos, pattes écartées devant le cabanon où sont stockés les outils de jardinage. Dans l’espace public, certains signes deviennent vite démonstratifs. Pour les habitants, les rats morts sont un message lié au trafic. Entre dealers et jardiniers, des conflits sur l’usage de l’espace public. A la Boissière, tout nous rappelle que cet espace est politique, bien plus que géographique.

Le coin du sociologue : patrimoine populaire

Dans des pays comme les États-Unis, on trouve des profils variés parmi ceux pratiquant l’analyse sociologique. Des journalistes ou des photographes ont ainsi joué un grand rôle dans le développement de la sociologie urbaine. En France, les sciences sociales se sont principalement développées dans le milieu académique. Et leur exercice s’accompagne d’une profonde fracture entre la recherche fondamentale et une pratique orientée vers la préconisation de solutions.

Dominique PaturelDominique Paturel est chercheuse à l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’alimentation et l’Environnement, à Montpellier. Elle est une des rares chercheuses académiques à présenter un profil hybride. Ses conclusions scientifiques l’amènent à défendre le projet politique d’une protection sociale garantissant « un accès égalitaire à une alimentation reconnectée aux conditions de sa production ».

Au sein de la chaire de l’UNESO sur l’alimentation du monde, elle a défendu l’idée que l’alimentation ne devait pas être traitée comme une marchandise comme une autre. L’enjeu ne peut être déduit à la vente ou la distribution de denrées : « On peut (…) comprendre pourquoi les institutions d’actions sociales et de travail social utilisent l’alimentation comme moyen autour de ce qui est leur mission, à savoir lutter contre l’exclusion sociale. Mais concevoir l’alimentation comme moyen est aujourd’hui contreproductif pour assurer la transition alimentaire dans la perspective des changements climatiques à l’œuvre et stopper les effets délétères de l’alimentation industrielle. »

Invitation à la lecture :


Retrouvez l'intégralité des épisodes de notre série consacrée au chantier du quartier de La Boissière et à ses habitants :

Image page Boissiere

B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.