Thierry Frémaux. Photo : Horschampfr/creative commons.

Cinéma : le mélange des genres de Thierry Frémaux fait tiquer les magistrats financiers

Le cumul de casquettes est un art délicat, manié avec maestria par Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon. Dans un rapport à paraître prochainement, et que Mediacités s’est procuré, la chambre régionale des comptes (CRC) analyse en détail les finances de l’association et de ses filiales. Et les magistrats financiers se montrent assez critiques sur l’omniprésence du « monsieur cinéma » lyonnais, par ailleurs délégué général du festival de Cannes [(re)lire notre enquête : Institut et festival Lumière : Thierry Frémaux tout-puissant]. 

La chambre s’attarde en particulier sur la société Sorties d'Usine Production, l’une des trois entreprises commerciales chapeautées par l’Institut (avec les sociétés Cinémas Lumière, qui exploite trois salles lyonnaises, et Café Lumière, qui gère l’espace de restauration rue du Premier film). Créée en 2016 par l’Institut Lumière, son unique actionnaire, Sorties d’Usine Production a eu pour seule activité la production du documentaire « Lumière ! L’aventure commence », écrit et réalisé par Thierry Frémaux à partir de centaines de courts-métrages des archives des frères Lumière.

12 000 euros de rémunération

Après une sortie en DVD en 2015 et un certain succès auprès du grand public, les droits d’exploitation du film ont ensuite été cédés aux sociétés Wild Bunch et Ad Vitam, deux poids lourds du secteur, pour une sortie en salle. Cet accord a généré près de 170 000 euros de recettes pour Sorties d’usine productions, précise le rapport. Un petit pactole dont la majeure partie (80 000 euros) est revenue à l’Institut Lumière, qui avait apporté la matière première du documentaire. Les recettes ont aussi couvert les – très faibles - coûts de production du film, d’un montant de 14 400 euros. Mais c’est surtout la rémunération des auteurs du documentaire qui a interpellé les magistrats financiers.

Thierry Frémaux a ainsi perçu 12 000 euros (4000 euros pour la réalisation du film et 8000 euros supplémentaires en droits d’auteurs pour l’écriture du scénario). Son éternel binôme, Bertrand Tavernier (président de l’Institut Lumière), co-scénariste, a perçu quant à lui 1600 euros.

Risque de conflits d'intérêts

Problème : Thierry Frémaux, directeur de l’association Institut Lumière, est aussi président de la société Sorties d’Usine Productions, filiale de l’Institut. Une situation qui « implique la plus grande vigilance pour éviter les conflits d'intérêts », met en garde la chambre, qui vise en particulier les situations dans lesquelles « M. Frémaux se trouverait en position de décideur et signataire à la fois pour le compte de l'association et pour le compte de sa filiale ou encore les conventions de droits d'auteur signées entre lui-même et la société », tout en précisant que « cette vigilance n'a pas toujours été de mise par le passé. »

IMG_9872
L'Institut Lumière, à Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Dans le cas précis, la CRC indique qu’elle n’a « pas eu connaissance » du contrat signé en 2016 entre la société Sorties d’usine production et Thierry Frémaux, mais qu’elle a seulement pu analyser deux avenants signés ultérieurement. « La chambre relève que ces deux avenants sont signés, pour le compte de la société Sorties d'usine Productions, par M. Thierry Frémaux, matérialisant le risque déjà évoqué de conflit d'intérêts découlant de sa désignation à la présidence de la société », écrivent les auteurs du rapport.

« Bertrand Tavernier et moi-même apparaissions comme les auteurs les plus évidents »

Une analyse vivement contestée par Thierry Frémaux dans son courrier en réponse aux magistrats. La figure du cinéma français estime au contraire que le rapport démontre « qu’aucune situation de conflit d’intérêts n’existe », et rappelle que les contrats en cause ont été validés au préalable par les services juridiques de la société.

Thierry Frémaux assure que les montants des droits d’auteurs « ont été calculés, à [sa] demande (…) au plus bas de la pratique », au minimum légal. Il justifie aussi de s’être vu confier la réalisation du documentaire : « Bertrand Tavernier et moi-même, étant reconnus comme des experts sur l’œuvre Lumière, apparaissions comme les auteurs les plus évidents ».

Départ imminent

Ce n’est qu’à demi-mot que Thierry Frémaux admet que son cumul de casquettes pourrait poser problème... Il annonce vouloir quitter la tête de la société Sorties d’Usine Production. « En tout état de cause et afin d'attester de ma bonne foi et ce poste m'ayant été proposé alors que je ne le souhaitais pas, je proposerai la révocation de ma qualité de président lors de la prochaine assemblée générale », indique-t-il. Une manière de se prémunir contre toute nouvelle critique à l’avenir.

Tout en se félicitant de « l’équilibre financier » atteint par l’Institut Lumière, subventionné à 40% par des fonds publics, les magistrats s’intéressent à la place occupée par Thierry Frémaux dans l’association. Ils notent que « les délégations larges consenties au directeur général » (qui n’ont pas été mises à jour depuis 2000) pour la gestion de l’association « tendent à vider de leur sens les fonctions exécutives ». Une manière de souligner son omniprésence – pour ne pas dire sa toute-puissance. Au passage, le rapport dévoile le salaire de Thierry Frémaux en tant que directeur de l’Institut Lumière : 121 298 euros brut en 2018. 

Mathieu Périsse

Pour aller plus loin

https://www.mediacites.fr/portrait/lyon/2018/10/09/institut-et-festival-lumiere-thierry-fremaux-tout-puissant/

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).

Précédemment dans l'Oeil

Impôts: les dessous de la flambée de la taxe foncière à Villeurbanne

36,8 % de hausse de la taxe foncière... D'après l'Union nationale des propriétaires immobiliers, Villeurbanne est la deuxième ville de France où cet impôt payé par les propriétaires a le plus augmenté entre 2010 et 2020. Une distinction qui appelle quelques explications...

Givors : après l’annulation de l’élection municipale, l’extrême-droite en embuscade

Le conseil d’Etat a annulé, ce mercredi 20 octobre, l'élection municipale de Givors. Un nouveau scrutin doit avoir lieu, alors que le candidat du Rassemblement national était passé à seulement 130 voix de la victoire il y a un an et demi.