Durant la Folle journée de Nantes. Photo : Creative Commons

La culture « à la nantaise » rattrapée par les affaires

La Folle journée, le Voyage à Nantes, les Machines de l'île, l'école des Beaux-Arts... Sale temps pour les grandes institutions culturelles nantaises. Déjà privées de public pour cause de Covid, les voilà qui suscitent l'intérêt des enquêteurs et des magistrats.

Y-a-t-il quelque chose de pourri au royaume de la culture institutionnelle nantaise ? Depuis quelques mois, certains des plus gros acteurs du secteur se retrouvent malgré eux sous les feux de la rampe, devant un public pour le moins inhabituel d’enquêteurs et de magistrats. Jusqu'à ce double coup de théâtre, vendredi 12 mars, avec l’annonce de la démission de la directrice générale de la Folle journée, suite à des mouvements financiers suspects ; et celle d’une perquisition menée par la police judiciaire au siège du Voyage à Nantes (VAN), visant notamment la gestion de l’une des Machines de l’île, le Carrousel des mondes marins.

La Folle journée, le Voyage à Nantes, les Machines de l’île… Voilà donc les trois principaux piliers de décennies de politique culturelle « à la nantaise » frappés par un tremblement de terre. Trois institutions phares créées du temps où Jean-Marc Ayrault dirigeait Nantes et qui ont largement contribué à « réveiller » la ville, à transformer son image et à doper son attractivité. Trois monuments qui, au fil des ans, ont pris une place considérable dans le paysage culturel et vacillent aujourd’hui sur leurs bases.

Irrégularités financières à la Folle journée

Comme un paradoxe, c’est à la mairie de Nantes que se situe l’épicentre du premier séisme. Vendredi 12 mars, en début d’après-midi, la ville publie un communiqué annonçant la démission de Joëlle Kerivin, directrice de la société d’économie mixte (SAEM) pilotant la Folle journée. Signe que l’affaire est grave, la mairie annonce dans le même temps en toute transparence qu’en raison « d’irrégularités comptables » elle a déposé plainte une dizaine de jours plus tôt contre celle qui présidait aussi l’Espace Simone de Beauvoir.

Tout a en réalité commencé à la fin du mois de janvier, lorsqu’un commissaire aux comptes refuse de certifier ceux de ce lieu regroupant plusieurs mouvements féministes. Une décision relativement rare qui met la puce à l’oreille de la ville. Celle-ci décide alors de commander au cabinet KPMG un audit sur d’éventuels mouvements financiers coordonnés entre les deux structures gérées par Joëlle Kerivin. Bouclé début mars, le rapport – qui n’a pas été rendu public et dont les administrateurs des deux institutions n'ont pas eu connaissance – serait accablant.

Selon les proches de l'Espace Simone de Beauvoir et de la Folle Journée interrogés par Mediacités, les irrégularités concernent des virements bancaires conséquents réalisés sur le compte de Joëlle Kérivin. Il s’agit aussi de nombreux remboursements d’achats de vêtements de marque, de factures de coiffeurs et d’esthéticiennes. Des factures d’objets de décoration doivent également être vérifiées ainsi que des remboursements de notes de restaurant. Comme l’indique Aymeric Seasseau à Presse-Océan le 12 mars, les « fautes de gestion nécessitent désormais des investigations plus poussées (seuls deux exercices comptables ont été examinés, ndlr), notamment auprès des établissements bancaires concernés ». Selon nos informations, Joëlle Kerivin, toujours présumée innocente, aurait accepté de rembourser une partie des sommes à l’Espace Simone de Beauvoir.

Enquête sur le VAN et les Machines

La même journée, la terre tremble à nouveau dans deux autres institutions culturelles nantaises. Dans l’après-midi, Presse Océan annonce que la section financière de la police judiciaire a perquisitionné la veille le siège du Voyage à Nantes, la Société publique locale (SPL) chargée du tourisme dans la métropole et dirigée par le « pape de la culture » local, Jean Blaise. Dans le collimateur des enquêteurs : la gestion du projet Carrousel des mondes marins, l’une des attractions du parc des Machines de l’île, ouverte en 2012. Une enquête lancée par le procureur de Nantes suite à la publication en 2017 d’un rapport sur le VAN de la Chambre régionale des comptes. Cette dernière constatait que le pilotage du projet avait été « insuffisant », s’interrogeant sur 18 marchés, dont ceux passés avec la compagnie La Machine.

Depuis que Jean-Marc Ayrault leur a confié un bout de l’île de Nantes, le VAN et la municipalité nantaise ont toujours fait preuve d’une certaine mansuétude avec Les Machines, laissant la bride sur le cou de leurs deux créateurs et gestionnaires, Pierre Orefice et François Delarozière. Comme Mediacités l’avait longuement décrit dans de précédentes enquêtes, les cerveaux féconds des deux hommes n’ont pas uniquement donné naissance à l’Éléphant, au Carrousel ou au projet controversé d’Arbre aux hérons. Ils sont aussi à l’origine d’un ingénieux alambic qui transforme des fonds publics en fonds privés, en toute opacité.

Eléphant de Nantes
Le célèbre Eléphant de l'île de Nantes, oeuvre de La Compagnie des Machines / Photo: Creative Commons - Flickr - Guilhem Vellut

Complexe, la machinerie détaillée dans nos articles brasse des millions d’euros sans aucune transparence en jouant des statuts et des positions des deux hommes. En 2017, leur audit sur le VAN n’abordant qu’à la marge la situation de La Machine, les magistrats de la CRC parlaient néanmoins de « définition imprécise des prestations », d’« absence de contrats écrits », de « coût individuel des œuvres » inconnu ou encore de flou sur « leurs modalités de réalisation »…

Et toujours les Beaux-Arts

Un flou qui entoure largement le projet d’Arbre aux hérons, porté par les deux hommes, dont le budget reste encore inconnu (même si les 35 millions d’euros prévus initialement devraient être largement dépassés) et dont le montage demeure lui aussi opaque. Au point que la Métropole semble aujourd’hui vouloir contrôler l’ensemble d’un peu plus près. Comme Mediacités le révélait alors, elle a publié en septembre deux appels d’offre. L’un pour un « marché de contrôle technique pour la construction d’un grand héron », l’autre pour une « mission d’assistance et d’expertise juridique pour l’opération Arbre aux Hérons »…

Dans le secteur culturel nantais, Pierre Orefice et François Delarozière n’ont pas l’apanage du manque de transparence. Pas plus qu’ils ne sont les seuls à bénéficier d’un certain laxisme de la part de la ville. Fin septembre, Mediacités levait le voile sur celui dont bénéficie le directeur de l’école des Beaux-Arts depuis près de 18 ans. Installé à la tête de l’institution par Jean-Marc Ayrault, Pierre-Jean Galdin s’y est taillé un poste en or, sous l’œil aussi passif qu’admiratif des élus et des administrateurs. Une position grâce à laquelle il s’est octroyé bon nombre de privilèges (frais, voyages, etc.), qui ont valu à l’école d’être condamnée en octobre par la justice financière.

Sous l’effet des séismes à répétition, c’est tout un édifice nantais qui vacille. Une construction édifiée par Jean-Marc Ayrault pour mettre la culture au service de la ville et où la politique n’est jamais très loin de la création. Un édifice qui a fonctionné, créé d'incontestables réussites artistiques et probablement contribué à faire de Nantes la métropole attractive qu’elle est devenue. Mais qui, faute de contrôle sans doute, faute de changements peut-être, arbore aujourd’hui d'inquiétantes lézardes.


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