Il y a un an, Mediacités vous racontait le combat des éducateurs de rue face aux coupes budgétaires décidées par le département. Ce dernier, unique financeur de la « prév » - la prévention spécialisée -, concentre désormais les moyens financiers, et donc humains, uniquement sur les « quartiers prioritaires de la politique de la ville » (QPV) et les collèges situés en zone prioritaire. Les conséquences ? « Aujourd’hui, tout va mal », assène l’une des figures de proue de la contestation contre cette nouvelle orientation.

Au sein du collectif Carrefour, les éducateurs concernés par les suppressions de postes affichent des mines déconfites et fatiguées. Pourtant, leur détermination a longtemps été sans faille : courriers, manifestations, actions de médiatisation ont scandé toute l’année 2018. « Le collectif existe toujours, tente de rassurer l’un de ses membres. Mais cette lutte a laissé des traces. Voir des collègues laissés sur le carreau, ça démoralise et démobilise. » Le fait que tous, bien que syndiqués, indiquent vouloir témoigner sous anonymat en dit long. « J’ai peur de me griller auprès du département et de passer à côté d’un poste. »

Le 31 décembre dernier, Avenir et Loisirs et Rencontre et Loisirs, les deux clubs de prévention de Lomme et Lambersart, ont mis la clé sous la porte, les quartiers sur lesquels ils intervenaient n’étant plus classés QPV. Une quinzaine de personnes ont été licenciées, dont neuf éducateurs spécialisés. Deux d’entre eux ont pu retrouver un emploi. « Une dizaine d’années à mener un travail de terrain, à accompagner des jeunes en difficulté... Tout ça balayé d’une main pour une question d’argent, c’est rude », confie l’un des éducateurs licenciés.

« Avant, je téléphonais directement sur le portable de mon éduc et je pouvais le voir dans la journée. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être une balle de ping-pong qu'on renvoie de la mairie à la mission locale »

Sur le terrain, les premiers concernés, les jeunes, ne savent plus vers qui se tourner. Les lignes téléphoniques ont été coupées. « Depuis la fermeture du club de prévention, on reçoit beaucoup plus de jeunes, raconte une responsable de mission locale. En quelques mois, on s'est retrouvé débordés. Le pire, c’est que nous n’avons pas les compétences pour répondre à leurs problèmes. » Alors, elle tente au mieux de les orienter. « Avant, je téléphonais directement sur le portable de mon éduc et je pouvais le voir dans la journée. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être une balle de ping-pong qu’on renvoie de la mairie à la mission locale et de la mission locale à la mairie. Pourtant, mes problèmes n’ont pas disparu au 1er janvier 2019 », raconte Elsa*, la vingtaine, suivie depuis plusieurs années à Lomme.

Jean-François*, un des éducateurs licenciés, n’a pas pu couper les ponts avec Amidou*. Il continue de l’accompagner sur son temps personnel… et sur ses fonds propres. « Je ne pouvais pas le lâcher comme ça du jour au lendemain. Amidou est un mineur étranger isolé, il n’a aucun autre relais que moi. Sa situation reste extrêmement fragile. Il est scolarisé mais n’a pas d’hébergement fixe et risque à tout moment une reconduite à la frontière. » Alors Jean-François et quelques collègues mettent en place une cagnotte pour financer une partie de ses études et tentent, par un jeu de passe-passe compliqué, de le domicilier dans un secteur où la prévention spécialisée est toujours présente.

Déjà un impact sur la délinquance

« On nous pousse à bricoler avec la souffrance humaine. Nous-mêmes sommes devenus des précaires », ajoute Tahar, un autre éducateur fraîchement licencié. Pour lui, aucun doute, les derniers faits-divers ayant eu lieu à Lomme, comme celui-ci ou celui-là, sont directement liés à la fermeture de ces deux structures. « Ces violences sont survenues dans les quartiers où on travaillait et elles impliquent des jeunes qu’on suivait. En à peine trois mois, la situation a dégénéré », analyse-t-il.

« Après la disparition des îlotiers, les éducateurs de rue étaient les dernières personnes à représenter la République dans ces quartiers. Pour des jeunes qui sont en dehors de tout système scolaire et qui ne fréquentent pas les institutions, quel lien peuvent-ils nouer avec la République ? », s’interroge Fred*, administrateur d’une des structures fermées. Beaucoup craignent des conséquences lourdes et un retour « rapide » de ces quartiers en QPV. « Il nous a fallu de nombreuses années pour réaliser un travail de terrain et gagner la confiance des habitants. Il y a un fort enjeu autour des deals de drogue et des jeunes en errance. »

Certains semblent un peu moins alarmistes, même s’ils ne sont pas pour autant rassurés. « La prév est en train de prendre un virage. On peut comprendre que les moyens soient mis sur des territoires où on était absent. J’espère juste qu’on ne se trompe pas », partage Thierry, éducateur spécialisé à Lille depuis plus de trente ans.

Fermetures en vue au Nord-Est

Après le versant nord-ouest, c’est au tour des clubs du versant nord-est de faire face au risque de fermeture. Les trois associations de prévention de Roubaix, Tourcoing, Hem et Wattrelos (AEP, AAPI et Horizon 9) sont concernées.

« Depuis 2015, on fait face à des baisses budgétaires. Cela se traduit concrètement par une diminution des effectifs », note Mourad Chikhi, directeur général adjoint de l’AEP (Association Education et Prévention), chargée de la prévention spécialisée. La plus importante structure de Roubaix a vu son budget diminuer de 350 000 euros en trois ans. « On a de plus en plus de difficultés à répondre aux besoins des personnes, reconnaît Hocine Belayel, le directeur général. Les neuf quartiers roubaisiens sur lesquels on travaille représentent 40 000 habitants et sont tous en QPV, avec une particularité : la massification des problématiques. »

S’il n’y a donc pas de risque de perte d’agrément pour AEP, la réduction budgétaire impacte leur travail au quotidien sur le terrain. « Avec la fin des contrats aidés, on a vu une partie de la population se paupériser un peu plus, soutient Mourad Chikhi. On observe depuis quelques mois beaucoup de primo délinquants qui n’auraient pas glissé si on avait mis les moyens, car ce sont des jeunes qu’on suit. »

La situation est plus compliquée pour les deux autres associations qui voient leur terrain d’intervention sortir du dispositif QPV. « Nous sommes en cours de négociations avec le département, confie un administrateur de AAPI à Tourcoing. Les choses ne sont pas encore actées. On espère éviter la fermeture et les licenciements. »

25 millions d’euros en plus pour le Nord

L’annonce, début janvier, du Plan national de lutte contre la pauvreté aurait pu amener un peu d’espoir et de souffle aux associations. Jean-René Lecerf faisait état de « sa fierté d’être le premier département à signer ce plan ». « L’aide sociale à l’enfance (ASE) est un problème important dans ce département. Nous allons réussir à ouvrir des fenêtres d’espérance grâce à cet engagement », disait-il. Ce dispositif représente pour le Nord une enveloppe de 25 millions d’euros. A l’époque, Yves Dusart, vice-président chargé de l’enfance, la famille et la jeunesse, disait même être « un vice-président heureux car nous allons bénéficier de moyens supplémentaires qui vont nous permettre d’aller plus loin. »     

https://www.mediacites.fr/lille/decryptage-lille/2018/11/23/nord-le-naufrage-de-la-protection-de-lenfance/

De quoi rassurer les acteurs de la prév ? Pas tout à fait. Car même si Yves Dusart évoque une augmentation possible de moyens en 2020, la feuille de route établie en 2015 reste d’actualité, avec notamment un repositionnement de la prévention sur les postes d’éducateurs spécialisés dans les collèges via le dispositif ALSES. « Notre objectif est d’en recruter une cinquantaine d’ici trois ans, répond-il à Mediacités. Ils seront affectés en priorité sur le bassin minier et dans le sud du département. Nous verrons ensuite comment les répartir le mieux possible. Ces postes ne seront pas rattachés nécessairement à des clubs de prévention mais plus à d’autres partenaires comme des municipalités, des centres sociaux ou des unités territoriales. »

Confier la prév à des partenariats public-privé ?

C’est justement cette question qui revient chez tous les professionnels rencontrés. N’y aurait-il pas une sorte de privatisation du social dans son ensemble ? « Est-ce qu’on n’est pas en train de tuer un outil adapté à ces territoires ? demande Mourad Chikhi. On sait faire et on est capable de faire du sur-mesure. Pourtant, on nous impose de faire autrement. »

Tous suivent de très près les CIS, ces contrats à impact social lancés il y a trois ans par Christophe Itier, haut-commissaire à l’économie sociale et solidaire. L’idée est de nouer un partenariat public-privé autour d’un programme social. Des objectifs de performance sont fixés. Un consultant extérieur est chargé de les vérifier. S’ils sont atteints, le partenaire public (Etat ou collectivité) rembourse l’investisseur avec un taux d’intérêt moyen de 5 %.

« On est en train de brader l’action sociale au profit de boîtes privées qui vont s’enrichir avec des moyens publics, tempête Fred. On ne cherche pas aider les personnes en souffrance mais à les maintenir sous intraveineuse. Quel gâchis ! »

* Les prénoms ont été modifiés