«Depuis hier, les informations circulaient comme quoi il y aurait expulsion aujourd'hui. Nous sommes inquiets. C'est une réalité à l'instant où je t'écris. Les policiers sont là. » Il est 5h42 ce mardi 4 juin 2019 quand Moha* , un demandeur d'asile guinéen, envoie ce SMS. Ce matin-là, quelques heures suffisent aux deux cents policiers mobilisés pour expulser tout le monde du squat dit « du 5 étoiles », à Lille. Deux jours plus tard, le jeudi 6 juin 2019, la justice accorde pourtant un délai supplémentaire de trois ans aux occupants pour s'organiser et quitter les lieux. En agissant avec quarante-huit heures d'avance sur cette décision, pourtant attendue, du juge de l'exécution du Tribunal de grande instance de Lille, la préfecture du Nord impose donc son propre calendrier.                          

Pourquoi maintenant ? Les pouvoirs publics craignaient-ils l'octroi de ce délai ? « La date n'a pas été choisie en fonction de cette échéance mais de la disponibilité de l'ensemble des services », affirme la préfecture. « C'est vraiment du mépris de la part du préfet vis-à-vis de l'autorité judiciaire », estime Muriel Ruef, l'avocate des habitants du squat. En colère, elle décrit l'audience du 9 mai, lors de laquelle ce délai avait été demandé. Au tribunal, plusieurs dizaines d'habitants du 5 étoiles étaient présents : « Les gens ont été dignes. Ils ont joué le jeu de la justice. »

« C'est vraiment du mépris de la part du préfet vis-à-vis de l'autorité judiciaire »,

Quelque deux cents personnes, principalement des hommes et des adolescents ayant fui la Guinée, le Soudan ou le Mali cohabitaient dans ce bâtiment désaffecté, situé dans le quartier Lille-Moulins. Les pouvoirs publics ne leur proposant pas de solution d'hébergement, ces exilés s'étaient réfugiés là pour éviter la rue. Depuis la fin de la trêve hivernale, les nuits comme les jours étaient suspendus à l'angoisse de l'expulsion. Elle avait été ordonnée par le tribunal d'instance de Lille le 24 mai 2018, à la demande du bailleur social Partenord Habitat , propriétaire des lieux.   

Depuis, les occupants craignaient d'être mis dehors et éparpillés dans toute la région, brisant ainsi leurs quelques repères et liens de solidarité tissés à Lille. Le squat du « 5 étoiles » était devenu un lieu-refuge pour plusieurs dizaines d'exilés. Cela, malgré l'absence de chauffage, un tuyau d'arrosage en guise d'unique point d'eau potable, l'humidité omniprésente et la promiscuité subie. Des dizaines de collectifs et d'associations s'y rendaient pour accompagner les demandeurs d'asile dans leurs démarches administratives, distribuer des repas, donner des cours de français, tuer l'ennui...

Dans un communiqué de presse, la préfecture explique les objectifs de cette expulsion surprise  : « Les services de l’État, considèrent que l'urgence sanitaire est d'offrir des conditions dignes à ces personnes dans des logement adaptés pour les accueillir dans l'attente de la décision de l'Ofpra s'agissant de leur protection. » Quel sens donner à cette « urgence » alors que certains des habitants du squat, dont la situation était connue de la préfecture, vivaient sur place depuis l'automne 2017 ?
 
« Je suis surprise de la manière dont ça s'est passé. Il y a eu une absence d'information pour les habitants et les avocates. Humainement, ce n'est pas digne de ne pas laisser aux gens le temps de préparer leurs affaires, de se préparer psychologiquement... », s'emporte l'avocate Émilie Dewaele, connue pour défendre leurs intérêts devant la justice administrative. « Pourquoi ne peut-on pas connaître la date de l'expulsion ? Pourquoi ne peut-on pas dire aux gens : "la force publique va intervenir tel jour, à telle heure", fulmine sa consœur Muriel Ruef. J'ai l'impression d'être au XIXe siècle, on prend les gens par surprise. Ils ne peuvent même pas dire au revoir aux bénévoles, à leurs profs, leurs amis... C'est inhumain.»

La veille de l'expulsion, jusqu'à tard dans la soirée, un SMS a circulé sur les téléphones des bénévoles actifs au 5 étoiles : « Il semble que le préfet a décidé d'agir par surprise (...). Ne restons pas chez nous, restons solidaires. » Une rumeur de quelques heures seulement. Au petit matin du 4 juin, le quartier est rapidement bouclé autour des rues Jean-Jaurès et de Valenciennes. Devant le portail bleu du squat, quelques soutiens accrochés les uns aux autres scandent : « Pas d'expulsion sans solution ». Sur les réseaux sociaux, l'association Utopia 56 Lille raconte la suite : « Dehors, c'était des cris, la course, l'affrontement. (…) Dedans, c'était le calme, le vide, comme si le temps s'était arrêté. Nous sentions, petit à petit, que ces instants au sein du fameux 5 étoiles seraient les derniers. Rassurant pour nous qui dénoncions ce lieu si lugubre (et) inhumain ? Oui. Mais pour aller où ? Pour quoi ? »

D'après la préfecture, 161 personnes ont été identifiées sur place ce jour-là et réparties dans des bus envoyés vers différents dispositifs d'hébergement, le temps pour les pouvoirs publics d'étudier leur situation administrative. Parmi elles, quarante-six « se déclarant mineures » et soixante-cinq majeurs recensés comme demandeurs d'asile. Cinquante personnes ont été placées en centre de rétention administrative d'où elles pourraient être expulsées. Moins de vingt-quatre heures après l'expulsion, Moha* laisse un autre SMS. Il écrit : « Je compte retourner à Lille aujourd'hui. » Là où, pour lui comme pour d’autres, la vie après l'exil avait malgré tout repris.