«On est bien par rapport aux objectifs, même si ça pourrait toujours être mieux, évidemment. » Le directeur d’Euratechnologies, Raouti Chehih, se veut rassurant pour le site Agrotech de Willems, incubateur de start-ups spécialisé dans l’agriculture connectée, installé à une vingtaine de kilomètres du campus amiral lillois. Il y a un peu plus d’un an, lorsque nous l’avions rencontré à l’occasion du 10ème anniversaire du pôle d’innovation numérique de la Métropole de Lille, le doute planait. Au point qu’il nous révélait se « laisser quelques mois » avant de décider ou non d’arrêter ce projet d’essaimage, volontairement implanté en dehors de la ville centre, à proximité de champs cultivés.

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2019/10/11/start-ups-la-greffe-deuratechnologies-a-la-campagne-ne-prend-pas/

Pour une structure lancée en mars 2018, c'était la perspective d'une mort pour le moins prématurée. Mediacités est donc retourné voir comment Agrotech se portait. Bonne nouvelle : l’incubateur est toujours là, même s’il a un peu évolué. « Il n’y avait pas d’éléments négatifs au point de tout couper, justifie Raouti Chehih. Maintenant les signaux sont plutôt positifs. »

Davantage de jeunes pousses incubées

De fait, si certaines difficultés persistent, les chiffres sont plus encourageants qu’il y a un an. Et ce même si la crise sanitaire et ses conséquences sur l’activité sont passées par là. La session de mai n’a compté que trois projets. Mais la rentrée, en septembre dernier, a vu l’arrivée de neuf participants. « La mayonnaise prend ! », constate en voisin Philippe Pary, en charge d’une succursale de l’organisme de formation Pop School au sein du même bâtiment du pôle E.C.L.A.T de Willems. Depuis septembre 2019, les chiffres officiels d’Euratechnologies annoncent 30 projets ayant participé au programme Start (une incubation de 3 mois) pour 11 créations d’entreprises.

Le bilan est même plus flatteur si l’on prend en compte les autres programmes mis en place sur le site. À ceci près que ces derniers ne concernent pas - pour la plupart - la thématique de l’agriculture connectée et visent avant tout à réfléchir autour d’un projet. Pas encore à le concrétiser. Raouti Chehih ne cherche d’ailleurs pas à trop enjoliver ce bilan : « Je n’essaye pas de me cacher derrière le Covid, le site de Willems ne s’est pas encore assez développé. »    

En attendant, l’incubateur doit faire face au reconfinement et continuer à fonctionner à distance. Pour respecter la distanciation sociale, la promotion de Pop School a investi le 1er étage du bâtiment, initialement dédié à l’installation d’entreprises mais longtemps resté vide, comme nous le révélions il y a un an. Depuis, une entreprise et trois co-workers ont investi les lieux. De quoi commencer à créer « l’environnement Euratechnologies » promis aux incubés au démarrage du campus. Mais tout juste… « C’est cet esprit de groupe permettant à chacun de progresser qui manque en ce moment », regrette Matthieu Barlet, le coordinateur d’Euratechnologies à Willems. Avec l’expérience d’un premier confinement et des efforts décuplés, il dit parvenir à assurer, malgré tout, le suivi des incubés.

Un début d'effet de réseau

« Initialement, je venais chercher un espace de co-working car je n’habite pas loin de l’autre côté de la frontière, raconte Xavier Bourgeois, incubé de la promotion de septembre 2019. Puis ils m’ont poussé à candidater, ce que je ne regrette pas. » C’est l’émulation entre les incubés que l’agriculteur belge et fondateur d’Agrijobbing retient en premier, y compris avec les promotions de Pop School. Là où le lien n’existait pas entre les deux structures il y a un an - car trop récent -, les échanges se multiplient aujourd’hui. Pour preuve, un ancien élève de l'organisme de formation au numérique a intégré la dernière promotion Start d’Euratechnologies. « C’est un lien qu’on essaye de pousser, appuie Matthieu Barlet. On espère récupérer des candidats certes, mais il y a aussi des élèves de Pop School qui partent en stage dans les entreprises d’Euratechnologies. »

Comme pour valider le franchissement d'un cap après un départ poussif, Agrotech a été labellisé l’été dernier « Parc d’innovation régional ». Une reconnaissance qui facilite l’implication des partenaires financiers.

Une localisation qui reste problématique 

La machine semble donc s'être mise en route. Mais l’essaimage d’Euratechnologies fait toujours face aux mêmes problèmes qu’il y a un an, principalement liés à sa localisation. Son implantation à Willems doit beaucoup aux efforts du maire, Thierry Rolland, pour attirer le projet sur sa commune de 3 000 habitants dans l’espoir de susciter des retombées économiques (voir encadré ci-dessous). Pas sûr que les incubés y trouvent leur compte. De l’aveu d’anciens participants interrogés par Mediacités, se rendre sur place se révèle « très compliqué si on ne possède pas de voiture ». Matthieu Barlet admet volontiers ces difficultés d’accessibilité. « On aimerait qu’il y ait une borne de vélo électrique à la gare de Baisieux, ce qui faciliterait la liaison pour ceux qui n’ont pas de véhicule », imagine-t-il. Pour le moment, les incubés doivent faire sans.

Ce n’est pas la seule complication. L’implantation « au milieu des champs » était justifiée par la promesse de faire le lien avec les agriculteurs locaux afin de tester les innovations des incubés. C’était déjà l'un des ratés au démarrage du projet. « Nous allons y remédier », nous assurait Raouti Chehih il y a un an. Or aujourd’hui encore, aucun agriculteur willemois n’a vu l’ombre d’une start-up lui proposer quoi que ce soit.

Toujours pas de liens avec les agriculteurs locaux

Matthieu Barlet le confirme : « Nous sommes plus proches de la Chambre d’agriculture et de la Cuma (Coopérative d'utilisation de matériel agricole) locale. C’est plus simple car ils sont prêts et organisés. » L’ancien incubé Xavier Bourgeois a observé, lui aussi, le manque de relations avec les exploitants agricoles locaux. Mais s’agit-il d’un réel besoin ? La majorité des startupers, lui compris, ne portent pas un projet purement agricole qui nécessiterait d’être testé dans les champs.

Euratechnologies a d’ailleurs fait évoluer le positionnement de son incubateur. Le choix des projets incubés se veut plus large et incorpore à présent la thématique « Greentech », autrement dit l'innovation écologique, en plus des seuls projets « Agtech ». Un tournant révélateur d’un échec ? Pas pour Matthieu Barlet qui préfère y voir un « pivot », c'est à dire un repositionnement très courant dans l’univers des start-ups. « Nous avons vu que le dénominateur commun de nos incubés était avant tout le développement durable, argumente le coordinateur. Et certains travaillent quand même avec des agriculteurs. » Il en veut pour exemple Biotéos, l’une des dernières jeunes pousses nées de l’incubateur. L’entreprise vend un système de purification de l’air à base de microalgues, qu’elle commercialise auprès des agriculteurs.

Un incubateur moins agricole qu’au départ, des incubés qui peinent parfois à se déplacer… Il y a de quoi se demander si, au-delà du symbole, la place la plus pertinente de ce campus se trouve bien à Willems. La question agace Raouti Chehih pour qui cette implantation décentralisée fait toujours sens. Il se défend aussi de vouloir tomber dans la facilité de « remplir coûte que coûte » l’incubateur. « L’idéal serait de sortir des projets émanant directement des besoins des agriculteurs. On espère y arriver d’ici 6 à 12 mois », ambitionne le directeur d’Euratechnologies. Reste à savoir si, en cas d'échec, cette belle idée d'« incubateur des champs » sera toujours aussi justifiée.

Des retombées pour Willems qui tardent à se concrétiser

L’installation de l’incubateur a Willems doit beaucoup à l’initiative du maire divers droite de la commune, Thierry Rolland, par ailleurs administrateur d’Euratechnologies. Un projet qui reste sa chasse-gardée au sein de la municipalité et sur lequel il communique beaucoup... quitte à en survendre les succès. « Ce projet, il est pour le territoire, pas pour une seule personne », nous rappelle Raouti Chehih, niant que son installation à Willems tiendrait surtout à la volonté d’un de ses administrateurs. Thierry Rolland n’interfère pas dans la vie de l’incubateur et ferait tout pour que cela se passe bien, assure Matthieu Barlet. Mais le responsable de l'antenne de Willems le confesse, sans plus de précision : « Tout le monde n’est pas forcément simple à gérer au sein du Conseil municipal. »

Pour justifier un investissement de 750 000 euros de la commune, Thierry Rolland - qui n'a pas répondu aux sollicitations de Mediacités - a mis en avant sa certitude de retombées économiques. Or jusqu’ici, les commerces locaux n’ont profité d’aucun essor réel. « Il y a certes un peu plus d’activité autour de l’incubateur, mais ce n’est rien comparé au gigantisme qui était annoncé par le maire », témoigne une willémoise. Ce qui n’empêche pas Thierry Rolland de se montrer toujours plus ambitieux. Dès octobre 2018, il annonçait un projet d’extension de l’incubateur après avoir racheté un entrepôt censé permettre aux incubés de tester leurs innovations. Matthieu Barlet indique quant à lui qu’un tel développement n’est pas du tout à l’ordre du jour.